Risques environnementaux en Haïti : les populations de Marigot entre résilience et culture de risques

Publié le 2020-02-05 | Le Nouvelliste

Marigot (179,82km2) s’étend sur l’axe du massif de la Selle (2680 mètres d’altitude), en arrière-plan, une couverture forestière en voie de dégradation, certes, et l’autre partie très aride, limitrophe à Baie D’Orange, une section communale de Belle Anse comme  exemple frappant de forte sécheresse. La salinisation des terres représente aussi une menace, en cette circonstance. Dans ses plaines, on connaît une formation corallienne et les hauts massifs, des formations plutôt karstiques ; des couches calcaires tendres et du basalte se trouvent entre ces plaines et  hauts massifs. La hiérarchie des risques et menaces concerne des inondations, des glissements de terrain, l’érosion et la sécheresse (siklòn solèy). En effet, des glissements sont constamment produits à Guillaumonde, appelé Djomoun, la Djomoun dans le langage populaire, une localité de Corail Sour (21,10km2) -35 minutes en yatch à partir du port de Marigot - où deux glissements de terrain ont eu lieu successivement en 1986 et 1996. La terre y était complètement fissurée, des maisons entières détruites et des arbres  tombés au fond de la mer. Cette localité est caractérisée par une instabilité géologique et tectonique du sous-sol ; ce qui est inhérent à ces glissements réguliers. Dans la même période, notamment en 1996, non loin de la Djomoun, on a aussi enregistré des petites secousses à Charrette et dans la ville de Cayes-Jacmel.

N’est-il pas inimaginable de décrire la situation de l’ensemble des Haïtiens dans des habitats précaires. En milieu rural, le fait d’un paysan isolé au pic d’une montagne où la possibilité de survie échappe à l’entendement (Pierre, 2014). Cela n’est pas contraire pour autant à la rationalité occidentale dominante, en nous basant sur des études des populations en situation de relocalisation au Canada (Maltais et autres, 2001). Les victimes malgré les risques imminents auxquels elles sont constamment exposées se maintiennent dans leur milieu de vie. Elles se déplacent certes, mais reviennent pour se réapproprier les terrains. En effet, parmi les fonctions de l’habitat, deux d’entre elles correspondent et s’appliquent à notre population : l’identification personnelle et l’extension ou prolongement de l’individu. L’attachement à la demeure s’associe à des liens affectifs très forts pour cette population. Car l’habitat ne garantit pas le refuge face aux contraintes climatiques ou d’autres obstacles même mineurs.

 En fait, dans le cas de la relocalisation involontaire, les sinistrés peuvent connaître jusqu’à trois changements de milieu de vie dans l’espace de 2 ans, poursuit Maltais. Cette relocalisation peut ramener l’anéantissement de leur vie. Aussi l’investissement dans la propriété constitue une variable qui influence à la hausse le degré d’affectation psychologique dans les suites d’un désastre (Price, 1978). Lors du glissement de Guillaumonde, les gens avaient l’impression d’entendre la terre en train de se mouler .Ce qui n’avait pas causé de perte en vie humaine. Ils ont eu alors le temps d’évacuer et d’emporter leurs effets avec eux, selon ce que les gens ont rapporté dans des témoignages en date de 14, 15 et 16 décembre 2019, lors d’une visite d’une équipe de recherche du Centre en Population et Développement  de la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’État d’Haïti (UEH) , dans les zones en question. Il y a eu une extension des terrains du pic de la montagne alors fissurée jusqu’à la mer, les arbres ont changé d’emplacement pour être réappropriés plus tard par leurs propriétaires. Les premières réactions sont l’état de choc ressenti, le découragement, la désolation avant l’auto relocalisation. À la phase d’organisation de la population, elles s’éloignent vers des lieux jugés plus sûrs pour se maintenir provisoirement ou à un plus moyen terme. Le Batey 9 aussi à Guillaumonde a accueilli les populations déplacées des lieux du glissement pendant que d’autres s’en vont dans la ville de Marigot voire en République Dominicaine avec laquelle  la région du Sud-Est partage  la frontière. Progressivement, les victimes sont retournées pour redémarrer leurs activités et réapproprier leurs emplacements. À noter que, tout de suite après le désastre, il se développait une économie opportuniste qui constituait une période de soudure aux populations. Des variétés de « pois de souche » se répandaient comme de plantes parasites produites après l’évènement environnemental  sont récoltées. Dans le moyen terme, le Batey 9 lui-même avait été inondé et abandonnait en partie pour la localité de Trou Mahot jugée moins menacée des montées de vagues.

Les interventions des pouvoirs publics et des organismes communautaires ont été timides ou ponctuelles. Il s’agit de la Protection Civile dans la sensibilisation. L’appui de l’OIM, de la Croix-Rouge en kits hygiéniques et alimentaires et l’évacuation par la Protection Civile. Le Fonkonze, un organisme de crédit, avait exonéré les populations décapitalisées notamment les femmes suite à ce désastre,  des crédits cumulés et arriérés d’intérêts. Loin de limiter les femmes surtout aux réponses d’ordre émotionnel, tel que ressorti dans la recherche de Maltais(2001), elles s’investissent dans les tentatives de réponses en guise de résistance, résilience ou d’adaptation. Les populations savent bénéficier aussi de formation sur les risques et désastres par l’organisme ACDED. Bien souvent, les gens ne comptent que sur l’aide familiale et leur propre capacité de survie. Paradoxalement, se développait une économie de risques en la présence de cultures parasites comme mentionné plus haut, soit des variétés de pois de souche, des champignons aussi bien que de patates douces. Dans ce panorama, nous avons capté le terme de culture de risque pour caractériser les capacités de résistance, d’adaptation ou de résilience des populations face à des menaces et en proie à des risques environnementaux.

La liste serait longue si l’on tenait à identifier les différents désastres d’ordre sectoriel, régional, communal ou local qu’on ne devrait pas sous-estimer malgré qu’ils ne relèvent pas du champ des priorités politiques des pouvoirs publics. En effet, le Sud-Est, l’une des régions les plus vulnérables du point de vue environnemental, est marginalisée para rapport à l’intérêt des politiques de protection civile et de sécurité humaine. Les ravages considérables causés par des cyclone et ouragans tels qu’Ines (1967), Gordon (1994) et Georges (1998) n’avaient pas interpellé dans le sens à promouvoir de telles politiques. La Commune de Marigot plus précisément avait beaucoup subi de menaces environnementales sévères. Des faits inédits se sont-ils survenus et ont hanté les gens sur la localité de Guillaumonde,  dans la section communale de Corail Sour (21.10 km2) dont deux glissements de terrain  se sont produits dans cette localité (1986 et 1996). Ce fut, à notre avis, un déclic d’un renversement de la situation climatique.

Les risques et menaces environnementaux encourus sont de plus en plus préoccupants. Aussi les effets des changements climatiques sont-ils ressentis dans un déficit marquant d’éducation environnementale et malgré le  poids des croyances. Les relations de métropolisation existant ont caractérisé tous les aspects de l’organisation de la société haïtienne. La prise en compte des risques environnementaux est aussi soumise à cette logique. Tout participe à ce processus d’exclusion et notamment l’absence de politique de décentralisation renforcée par la médiatisation et le détournement des problèmes environnementaux à des fins politiciennes.

Sans nous attarder sur des détails à de multiples exemples dans l’histoire du pays, les faits les plus marquants devront être notés. Nous évoquons l’arrêt de fonctionnement d’un observatoire avec un sismographe au Petit Séminaire Collège Saint Martial, en 1966 (Denis, 2011 ) avec le départ pour l’exil des pères spiritains. Cette opération datait déjà de 1908. La prévision de menaces environnementales (cyclone, pluies et autres) est une démarche qui avait plutôt constitué  une menace au pouvoir politique d’alors. Tout récemment le passage d’un séisme d’une magnitude  de 5.9 sur l’échelle de Richter dans le Nord-Ouest (Port de Paix), le nord (Cap-Haïtien) et l’Artibonite (Gros Morne), le 6 octobre 2018, malgré ses sévères dommages causés, n’avait pas alerté l’opinion publique ni bénéficié de l’attention des pouvoirs publics. Par contre l’ouragan Matthew survenu le 3 octobre 2016 et qui a ravagé la Grande Anse, le Sud et les Nippes a été récupéré à des fins électoralistes et spectaculaires .Le suivi en termes de réhabilitation reste inaperçu. En fait les catastrophes ont des revers au pouvoir politique et paradoxalement des bienfaits, ce au détriment de toute considération  scientifique et technique des problèmes environnementaux. Retenons l’exemple le plus lointain  qui soit la défaite de régimes politiques associée aux catastrophes. Le cas du séisme de 1842 et récemment celui du 12 janvier 2010 ont beaucoup joué en défaveur des dirigeants alors concernés, en raison de l’attitude nonchalante de tels dirigeants à l’égard des problèmes environnementaux et au manque de réponses adéquates suite aux catastrophes.

Les leçons à tirer sont multiples. Les stratégies qui s’apparentent au choc suivi de sentiment de chagrin, de douleur ou de passivité. D’autres se situent aux aspects de réponse aux problèmes que la dimension émotionnelle. Il y a lieu d’indiquer  les niveaux suivants : l’entraide familiale et des proches voisins ; Relocalisation dans les proximités immédiates de l’habitat ; l’évacuation vers des lieux moins menacés ; déplacement vers le centre de Marigot dans une communauté établie jusqu’à cette date ; déplacement vers la République dominicaine ; va-et-vient entre le milieu de déplacement et la localité d’origine ;réappropriation de terrains et redémarrage des activité de recapitalisation ; réinstallation dans les proximités de l’emplacement frappé d’éboulement ;déplacements alternés en guise de garantie de meilleure sûreté; action d’autoréhabilitation ; potentialisation et réappropriation des activités vitales dans l’agriculture, le commerce et/ou la pêche.

Les populations identifient clairement les risques et menaces environnementaux avec lesquels elles cohabitent. Le poids des croyances ne renvoie pas à l’attentisme. L’accès à la terre est partie de l’identité sociale des gens. La terre et le travail sont les deux revendications essentielles du peuple haïtien dans toute l’histoire nationale. Comment abandonner un milieu de vie en dépit de vulnérabilités imminentes ? Il a été rapporté que des migrations environnementales se réalisent dans des milieux encore précaires dans le cas des Gonaïves par exemple tout comme la situation de ceux qui grossissent les principaux bidonvilles du pays. L’aménagement du territoire est crucial en Haïti tant pour réguler la situation foncière que pour garantir les vocations spéciales des espaces et territoires établis. Les populations ne sauraient se déposséder alors de leur identité. Car le milieu d’habitat comme prolongement de l’individu facilite une représentation directe et consciente de certains aspects centraux de la personnalité ; il est aussi partie intégrante étant élément de la personne qui se réalise dans son sentiment d’appartenance.

Repères bibliographiques. Danielle, Maltais, Catastrophes en milieu rural, Les Editions JCL, Québec 2003.-Danielle Maltais et autres, Désastres et sinistrés, les Editions JCL, Québec 2001.-Hancy Pierre, « Aide alimentaire, Environnement et Migration en Haïti, après le séisme du 12 janvier » in les Cahiers du CEPODE No2, 2è année, Imprimeur II, Port-au-Prince mai 2011.-Hancy Pierre, Défis, enjeux et politiques : migrations, environnement et changements climatiques en Haïti, Organisation Internationale pour les Migrations(OIM), Genève octobre 2015.- Hancy Pierre, « Au-delà du camionnage humanitaire-le système national de gestion des risques et des désastres en Haïti et le plan d’urgence au passage de l’Ouragan Matthew »in Le Nouvelliste, Port-au-Prince 11 octobre 2016.-Sous la direction de Watson Denis « Séisme, vulnérabilité et reconstruction nationale » in Revue Société Haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie, No 241-244 , Port-au-Prince janvier 2011.-Philippe Mathieu et autres, Cartes et étude des risques de la vulnérabilité et des capacités de réponses en Haïti, 2004.Gabriel Bidegain Bidegain ,Haiti :dinamica de poblacion y cambio climatico.Contribution au VI Congreso Asociacion Latino America de Poblacion (ALAP) Dinamica de poblacion y desarrollo sostenible con equidad,Lima Peru 2014.

Hancy PIERRE, Professeur à l’Université d’État d’Haïti

Chargé Projet, Centre en Population et Développement (CEPODE), Faculté des Sciences Humaines (FASCH)

Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".