Un dialogue politique historique, plus qu'une nécessité aujourd'hui en Haïti

Publié le 2020-02-05 | Le Nouvelliste

Quand dans une société éclate une crise si complexe que la force (la dialectique des armes) se révèle incapable d’y permettre un dénouement, et au mieux dans l’intérêt de tous et de toutes, le dialogue (l’arme de la dialectique) reste et demeure le meilleur moyen d’y faire face. Cette assertion est d'autant plus valable s'il s'agit d'une société ayant fait le choix de fonctionner dans un régime démocratique, lequel, fait remarquer le politologue et sociologue français Raymond Aron, exige une grande culture de dialogue en vue de compromis en permanence entre les élites se concurrençant pour l'exercice ou le partage du pouvoir.

Dans le cas d'Haïti, quel devrait être la finalité de ce dialogue? Peut-il n'être  rien qu'un moyen pour traverser une impasse politique? Doit-il se dérouler sans qu'aucune condition de participation soit fixée au préalable, comme l'exigent des voix tonitruantes de la classe politique et certaines sources officielles de la communauté internationale?

Non! Ce ne devrait pas être un dialogue sans condition. Néanmoins, les conditions pour la tenue de cette table ronde devront la permettre de marquer, en lettres indélébiles, l'histoire politique du pays et d'accoucher, dans la foulée, une nouvelle république, plus juste, équitable et moderne. Aussi doivent-elles nettement se démarquer des traditionnelles exigences faites pour la réalisation de ces assises.

À ces carrefours où le pays est plongé jusqu'au cou dans une crise politique ramenant à leur summum les antagonismes politiques, les conditions imposées par les acteurs pour s'asseoir entre eux autour d'une table se résument très souvent à deux choses. Du côté de l'opposition, et parfois renforcée d'autres structures de la société, comme c'est le cas aujourd'hui, la démission du président de la République est réclamée à cor et à cri, sur la base que ce dernier, pour mille et une raisons, dont son échec à la tête de l'État, est devenu le principal irritant de la crise. C'est le loup à abattre à tout prix. Le mur de Jéricho à renverser pour un sauvetage national. Néanmoins, l'histoire politique récente du pays démontre noir sur blanc qu'au lieu d'aider à un véritable front commun pour poser et aborder les véritables problèmes du pays, cette démission, quand elle est venue, donne lieu à toutes sortes de querelles politiques et de combats à l'horizontal et le pays, ainsi que le peuple haïtien, ces éternelles victimes, sont vite relégués au second plan. D'aucuns diraient même au énième plan.

Du côté du pouvoir, notamment du Palais national, le respect du terme du mandat présidentiel (5 ans) est exigé avec vigueur. Les normes démocratiques exigeant l'alternance au sein de l'État à travers des élections sont évoquées en veux-tu et en voilà. Comme si les citoyens étaient une colonie de zombies devant accepter à la tête de leur pays des dirigeants aussi maladroits qu'improductifs conduisant, chaque jour davantage, la barque nationale vers un naufrage inexorable au nom d'une affaire de terme de mandat. Dans leur boulimie de pouvoir, les membres de l'exécutif et alliés vont même jusqu'à oublier, terrible amnésie, que le chef de l'État n'est pas le seul mandataire de la république. Sinon, les tenants de ce pouvoir auraient un peu de gêne à exiger le respect de la durée du mandat du président quand, par leur faute, notamment celle du chef de l'État, garant de la bonne marche des institutions au regard de l'article 136 de la Charte fondamentale, tout un pouvoir -le législatif- va être vidé de ces membres, sans que s'organisent des élections en vue de son renouvellement. Par cet état de fait, le peuple, qui est le souverain dans un régime démocratique, est tout bonnement privé de ses droits de sanctionner tout un pan d'élus par leur révocation ou le renouvellement de leur mandat. De quelle démocratie parle-t-on?

Il faut, pour ce dialogue historique, des conditions qui permettent de juger de la sincérité des acteurs, de leur volonté d'œuvrer au redressement de la barque nationale et à l'amélioration des conditions objectives de vie de la population. Ce dialogue doit être public. Du début à la fin. Ainsi, le peuple, le souverain qui très souvent est considéré comme une bande d'idiots utiles, sera le grand juge de la bonne foi et du patriotisme des tenant des pouvoirs et de ceux-là aspirant à la direction de ce pays sombrant, à vue d'œil, dans l'indignité et le sous-développement. C'est la première condition du déroulement de ce dialogue refondateur. Plus question que les affaires de l'État ne peuvent pas être discutées sur la place publique quand l'État lui-même est totalement à nu. Et depuis très longtemps. Plus question de s'asseoir ou de vouloir s'asseoir rien que pour un dépeçage en douce de l'État et ensuite venir vendre un discours de bons pères et bonnes mères de famille (un discours acceptable) au souverain. Plus également question de vouloir toujours profiter des rages saintes d'un peuple en détresse, crachant sa colère à la face du monde, et n'en faire qu'une passerelle conduisant au palais national, au Parlement  et à d'autres espaces de pouvoir. La nation veut des comptes. Et non des palabres à n'en plus finir. Car il est temps, avec ou sans Jovenel Moïse, que quelque chose change dans ce pays fait pour habiter les étoiles mais qui, par la folie des uns et l'insouciance des autres, se retrouve jour et nuit tutoyant le caniveau et les labyrinthes du pire.

L'agenda de ce dialogue public

La deuxième condition pour la tenue de ce dialogue concerne l'agenda des discussions. Là encore, sont à bannir, sans la moindre hésitation, les agendas traditionnels qui, jusqu'ici, n'ont de mérite que de différer les solutions aux graves crises auxquelles fait péniblement face le pays. S'y retrouvent toujours, à quelques rares différences: le maintien en poste, faute d'avoir organisé les élections à temps, des élus des collectivités territoriales, la prolongation du mandat des parlementaires, la tenue d'élections à telle date de l'année, le partage des responsabilités en octroyant pêle-mêle des portefeuilles ministérielles, des postes de secrétaire d'État et de directeur général à des partis de l'opposition, des opposants en solo, des partisans récalcitrants, etc. Donc, toujours une affaire de pouvoir. Or, en Haïti, l'espace des pouvoirs publics sont, depuis toujours, mais aujourd'hui plus qu'hier, de vrais cavernes d'Ali Baba au profit des occupants, pour la plupart de grands affamés de gains rapides afin de s'assurer, ainsi qu'à leur postérité, une place éternelle au soleil. Tant pis pour le peuple. Tant pis pour le pays.

Cela dit, l'élément «pouvoir» ne saurait donc constituer la trame d'un dialogue qui se veut historique tant par les problèmes qu'il va permettre de poser, les découvertes qu'il permettra de faire concernant l'état de l'État que par les voies royales qu'il indiquera en vue de sortir Haïti de l'ornière du sous-développement et de la permettre de reprendre dignement sa place au concert des nations imposant le respect et l'admiration.

Étant donné que, dans un camp politique comme dans l'autre, dans quasiment toute la société civile et même dans une certaine frange du secteur privé des affaires, le discours dominant s'articule autour d'un changement de système et du rapatriement de l'État au peuple haïtien, et eu égard à ce brusque combat que le pouvoir en place dit mener contre les contrats dont l'État est partie et qui lui sont préjudiciables, mais vite qualifié de démagogie par l'opposition, au cœur de ces assises hautement patriotiques pourraient se figurer les points suivants:

1- communication et révision de tous les contrats entre l'État et des entreprises privées;

2- communication et révision de toutes les franchises octroyées par l'État;

3- communication et révision de tous les contrats de location d'immeuble logeant des institutions de l'État;

4- communication et révision de tous les privilèges accordés par l'État, en commençant par ceux concernant les hauts dignitaires de trois pouvoirs publics;

5- communication et révision de tous les privilèges des anciens hauts dignitaires de l'État;

6- communication, dans un ordre décroissant en fonction des montants, de toutes les dettes octroyées par l'ONA (Office d'assurance vieillesse) à des personnes morales ou physiques; cet exercice, qui pourrait s'échelonner sur les 25 dernières années, éclairera également sur l'état des remboursements.

7- communication et révision de toutes les subventions accordées par l'État;

8- communication et révision de toutes les exonérations dont bénéficient de l'État des personnes physiques ou morales;

9- lumière sur la gestion de toutes les institutions autonomes de l'État et de leur contribution à l'assiette fiscale publique;

10- lumière sur la gestion et l'utilisation du Fonds national de l'éducation (FNE) et communication des ressources générées par ce fonds de sa création à cette date;

11- lumière sur les TCA (taxes sur chiffres d'affaires) les droits de douane et les impôts sur revenus collectés par l'État;

12- lumière sur la gestion des ambassades et consulats d'Haïti, leur personnel et les fonds alloués annuellement à leur fonctionnement.

Les affaires PetroCaribe, massacre de la Saline...

Dans l'état actuel des choses, aucun dialogue politique sérieux, aussi novateur qu'il puisse être par son contenu, ne saurait faire l'économie d'agiter des dossiers aussi brûlants que ceux de la dilapidation du fonds PetroCaribe et le massacre de la Saline, entre autres. En effet, par quelle gymnastique intellectuelle ou pirouette politicienne des citoyens et citoyennes, à qui reste encore fût-il un zeste d'humanité,  pourraient-ils accepter de cautionner la banalisation de la vie de plusieurs dizaines d'êtres humains violés, torturés et froidement assassinés, l'espace d'un cillement, au cœur même de la capitale?! Et qui pis est, dans la plus grande indifférence de l'État. Même s'il s'agissait d'une meute de chiens errants cela ne devrait pas laisser indifférents des êtres pourvus d'âme et de cœur.

Concernant le dossier PetroCaribe, c'est quand même, selon les estimations de la Cour des comptes, pas moins de 4,2 milliards de dollars américains qui, en un rien de temps, sont volatilisés, donnant ainsi lieu à la plus grande escroquerie d'État de toute l'histoire du pays. Et comme Haïti disposait de ses fonds grâce à une dette à long terme du Venezuela, le peuple haïtien, dont les épaules étaient déjà, sous le poids de la misère, courbées vers la terre, se retrouve brusquement avec, sur ces mêmes et frêles épaules, une dette pharaonique, injustifiée et injustifiable. Parallèlement, les dilapidateurs, pour la plupart des dignitaires et d'anciens hauts dignitaires de l'État, leurs millions bien rangés dans des coffres disséminés çà et là, festoient jour et nuit, se payant des séjours dans les coins les plus idylliques de la Terre.

L'impunité ne peut être éternellement la règle en Haïti. Sinon, relèverait du pur fantasme tout espoir d'une Haïti où il fait bon vivre pour tous et toutes. Cependant, disons-le tout de suite, toute instrumentalisation de ces dossiers, et d'autres du même genre, à des fins purement politiciennes ne feront que semer davantage de confusions et entraver la lutte citoyenne en faveur du jugement et la condamnation des coupables, quels que soient leur rang social et leur appartenance politique.

Un changement de régime politique et de Constitution comme moyen de rupture au système

De plus en plus de voix s'élèvent en faveur d'un changement de Constitution, sinon un changement de régime politique. Plusieurs considérations sont à la base de ces prises de positions, mais l'élément principal demeure incontestablement les mille et une tractions politiques déployées au Parlement à chaque processus de ratification de l'énoncé de politique générale d'un Premier ministre. Là, c'est toutes griffes dehors que des parlementaires, les plus influents en particulier, s'accaparent des postes au sein de l'exécutif en échange de leur vote, malgré le principe de la séparation des pouvoirs. Les contrôleurs deviennent alors des contrôlés, entraînant ainsi une confusion de pouvoir au profit d'on ne sait lequel des deux pouvoirs politiques. C'est la confusion la plus totale. Et, malheureusement pour le pays, sont légion les exemples de la sorte.

Néanmoins, personne n'est dupe. Dans cette république de violation flagrante et systématique de toutes les normes régissant le fonctionnement de l'État, il est une évidence que ce n'est point, comme le réclament plus d'un, un simple changement de Constitution qui va ramener de l'ordre dans la gestion globale de l'État. D'autant plus qu'il s'agit, à bien écouter les uns et les autres, d'un État qui est pris en otage par une oligarchie économique gloutonne avec à sa solde une oligarchie politique totalement assujettie.

De ce fait, la libération de l'État des griffes de ses ravisseurs, de quelque bord qu'ils soient, se présente comme le chantier le plus pressant.  Dans cette dynamique, ce dialogue politique historique, sous le regard inquisiteur, avide et attentionné du souverain, peut être un instrument d'une grande efficacité.

En outre, il y a également lieu de tirer le pays de ce sordide jeu politique à somme nulle dans lequel la crise politique l'a sévèrement empêtré. C'est d'ailleurs un des corollaires de toutes les crises politiques dans ce pays sans grande culture de dialogue et où les grands intérêts animant les acteurs sont rarement ceux qui concernent le relèvement de la nation et le bien-être de tous et de toutes.

Jonas Dorisca

jdorisca2@yahoo.fr

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