Échanges commerciaux frontaliers haitiano-dominicains et les Madan Sara

Publié le 2020-01-23 | Le Nouvelliste

Le milieu commercial haïtien, surtout le secteur dit informel, est largement marqué par les activités d’une catégorie dénommée Madan Sara. Et nous croyons qu’il est nécessaire à tout chercheur, désirant avoir une idée sur ce milieu aujourd’hui, de prendre en considération l’activité de ces dernières. Car, en plus de la médiation qu’elles assurent généralement entre les provinces et les villes d’Haïti, certaines d’entre elles (les MSI ou Madan Sara Internationales) réalisent une activité commerciale tant sur le plan national qu’international, nous disent PNUD (2015).

À ce sujet, une catégorisation qui se divise en quatre niveaux et qui nous donne une idée assez claire sur les différents types de Madan Sara est faite par le PNUD (ibid.). D’un côté, l’on trouve les MSN (Madan Sara nationales) qui se divisent en deux sous-niveaux: les MSLR ou Madan Sara Locales Rurales et les MSU ou Madan Sara Urbaines. Ces deux dernières sous-catégories assurent la distribution de la production agricole nationale en se déplaçant soit à l’intérieur des provinces, soit entre les marchés ruraux et les marchés urbains, ceux de Port-au-Prince notamment. Toutefois, il est à préciser que le rôle des MSLR ne se limite pas strictement à la commercialisation pure et simple du produit mis sur le marché par les producteurs, mais elles peuvent, certaines fois, se charger des autres activités par sous-traitance et d’opérations additionnelles qui ajoutent de la valeur au produit brut. Et de l’autre, les MSU qui opèrent sur les marchés nationaux et urbains se distinguent ainsi de la catégorie dite internationale (MSI) qui est engagée dans le commerce international de produits agricoles/alimentaires.

De fait, les activités auxquelles les Madan Sara se donnent pour subvenir généralement à leurs besoins ou ceux de leur famille sont le commerce dans le secteur informel. Secteur dans lequel l’on peut identifier diverses catégories de femmes marchandes : des grandes commerçantes en terme de capacité d’achat et de vente, des petites commerçantes à l’intérieur desquelles l’on trouve des différents sous-niveaux, pour reprendre (PNUD, op.cit.). De plus, pour citer Doura dans Rencontre (2018) et selon notre constat de la sphère commerciale haïtienne, ces dernières sont, sans doute, l’une parmi les catégories suscitées qui joue un rôle de médiation très important entre des acteurs commerciaux du secteur formel et ceux du secteur informel. Ce sont elles qui alimentent également les zones les plus reculées du pays en produits de première nécessité. Pour Neiburg (2012), elles sont des milliers qui font va-et-vient entre les villes de provinces et l’aire métropolitaine de Port-au-Prince pour se procurer des marchandises et alimentent divers marchés à travers le pays. En effet, nous pensons que les femmes commerçantes haïtiennes, au sein desquelles l’on trouve une grande proportion de Madan Sara, jouent un rôle important pour les activités commerciales nationales et internationales. Une importance qui est soulignée par le travail de Tardieu (1953, [2011 :45-46]), lorsqu’il évoque plusieurs types de Madan Sara (des intermédiaires généralement) évoluant dans le commerce informel au niveau national, et qui peuvent s’intercaler entre le producteur et le consommateur. Le producteur peut écouler ses produits directement au marché en vendant au consommateur. Il peut vendre aussi à une revendeuse locale (Sara locale) qui écoulera le produit au consommateur ou à une Madan Sara urbaine parce qu'étrangère à la localité et opérant généralement en région urbaine. La Sara urbaine peut vendre soit à une revendeuse urbaine soit à un propriétaire de dépôt qui se chargera alors de vendre à une revendeuse. Très souvent, même si leurs activités commerciales sont difficiles, les Madan Sara continuent à les exercer. Elles écoulent la production agricole sur différents points de ventes et marchés : marchés ruraux et urbains. Cette recherche nous expose le dynamisme de ces femmes dans le domaine d’entreprenariat. Comme catégorie, en effet, elles aident à la dynamisation du commerce, à travers des activités entretenues entre elles et celles entretenues avec diverses couches de la société.

En effet, c’est ce qui nous a conduit, outre les différents travaux réalisés sur le dynamisme de ces marchandes tant sur le marché national que sur le marché international, d’essayer d’ouvrir un débat autour de leurs rapports sociaux de réciprocité, de confiance développés avec les marchands/es dominicains/es dans l’espace frontalier haitianodominicain, dans un contexte où les relations commerciales entre Haïti et la République dominicaine prennent de l’ampleur et que les Madan Sara ont tendance à se rendre de l’autre côté de la frontière pour se procurer de certains produits qui se font rares en Haïti.

Pour permettre aux lecteurs de mieux s’y pénétrer, nous avons mis accent sur les différents mécanismes qui facilitent le fonctionnement des échanges commerciaux entre les Madan Sara et les commerçants/es dominicains/es. C’est-à-dire, comment les Madan Sara parviennent à s’intégrer dans un tel espace. Ou encore, à partir des échanges commerciaux entretenus entre elles et les marchands dominicains dans ce milieu, saisir les rapports de réciprocité de confiances ou les règles qui créent ou tissent entre eux des liens sociaux, facilitant leur interaction.

En effet, ne pouvant pas étudier l’espace dans sa globalité, nous avons mené l’étude auprès de huit (8) Madan Sara, trois (3) commerçants dominicains et une autorité frontalière qui ont accepté de nous fournir des informations concernant le fonctionnement du marché. Ainsi, après avoir obtenu la quasi-totalité des données empiriques collectées sur la thématique, nous avons compris que l’espace transfrontalier haitiano-dominicain, spécifiquement le point d’échanges sur lequel nous avons réalisé ce travail de recherche, c’est un endroit extrêmement complexe. Complexe dans la mesure où tous les acteurs commerciaux (incluant les Madan Sara et les commerçants dominicains qui nous intéressent) évoluant dans cette sphère n’ont pas la même possibilité de faire circuler dans le marché leurs marchandises venant d’horizons divers. La raison est simple : un contrôle considérable de la part des autorités dominicaines est mis en place à cet effet. Et particulièrement les produits venus d’Haïti ne peuvent pénétrer ou fréquenter le marché de Dajabón que par voie illégale. Dans une pareille situation, pour pouvoir mieux comprendre ou analyser les relations commerciales entre les catégories sur lesquelles la recherche a été faite, nous avons imaginé un ensemble contenant deux éléments - soient A et B- qui nous permet de voir ou de décrypter un déséquilibre entre le positionnement des acteurs de « A » (si nous pouvons appeler les Madan Sara de la sorte) et ceux de « B » (les commerçants dominicains). Ceux de « A » généralement se trouvent en position de distributeurs/rices des produits de ceux de « B ». Donc, ceux de A n’ont pas soit de la possibilité soit de la capacité de faire le même travail effectué par ceux de B.   

De cette situation, certains interviewés accusent non seulement l’État haïtien de ne rien faire pour permettre aux commerçants haïtiens d’entrer librement avec leurs produits sur le territoire dominicain mais aussi de ne pas s’arranger pour que les marchands dominicains, eux aussi, aillent s’installer dans le marché de Ouanaminthe. Donc, l’idée d’une construction réelle du marché binational. Toutefois, toujours selon des données recueillies, nous avons pu déceler que les relations de réciprocité et de confiance entre ces marchands/es découlent de rapports ou de liens sociaux et elles contribuent également à la dynamique du marché dans sa globalité. Même si, il faut le préciser, pour certains d’entre ces acteurs commerciaux cette sphère ne leur est qu’un endroit typiquement résumé à des intérêts économiques. En témoignent le contenu des propos de quelques interviewés. De plus, les habitudes entre les commerçants dominicains et les Madan Sara sont les éléments clés qui rendent possibles leurs relations de réciprocité de confiance. Aussi, avons-nous rendu compte que les comportements adoptés par les acteurs sont basés principalement sur des vécus. Et de ces vécus découlent la logique rationnelle qui participe à l’établissement de la relation de confiance qui est un outil important pour la dynamisation du marché.

Aussi, sans prétendre avoir saisi la structure interactionnelle des rapports sociaux de réciprocité et de confiance entre les Madan Sara et les commerçants dominicains dans sa totalité, nous pensons que ce travail de recherche peut servir à ses lecteurs un outil pour comprendre la réalité des relations haitianodominicaines au marché frontalier de Ouanaminthe/ Dajabón. Sans oublier surtout qu’une telle compréhension de l’espace nécessite de prendre en considération certains aspects qui sont essentiellement à la base de sa complexité. Certains d’entre ces éléments sont parfois en dehors du cadre des échanges. Toutefois, complexes que soient les activités dans ce marché, nous constatons que les acteurs en question sont appelés à vivre ensemble, continuer à échanger des produits, développer des relations de confiance, tisser entre eux des relations sociales. À eux de ce fait, de s’entendre et de s’investir à fond dans leurs relations en mettant de côté toutes sortes de différends qui ne peuvent pas leur conduire à un processus de pure coordination commerciale.

En toute conclusion, il faut mentionner que les résultats obtenus ont bien des limites. L’une des limites de ces résultats, c’est que nous n’avons pas pu prendre en considération tous les acteurs évoluant dans l’espace du marché. C’est à dire que certaines informations qui pourraient nous aider dans notre tentative de comprendre et d’analyser le fonctionnement du marché pourraient bien nous échapper. Voilà, c’est la raison pour laquelle avons-nous pensé nécessaire de rappeler que cette recherche ne prétend pas être en mesure d’expliquer tous les rapports développés entre ces deux catégories ou du moins toute la réalité de la frontalière haitianodominicaine.

Donc, le champ est donc ouvert à tout autre chercheur qui se veut être porteur d’une contribution dans la compréhension des relations entreprises par certains acteurs haitianodominicains dans le marché en question.  Pourquoi pas dans d’autres point d’échanges sur la frontière haitianodominicaine où l’on peut remarquer développer entre ces acteurs des rapports de ce genre.

Bibliographie

Les cahiers du PNUD. 2015. L ´économie haïtienne, entrepreneures dans L’économie haïtienne des marchés aux politiques publiques, Port-au-Prince, Haïti, 126 p.

DOURA, Fred. 2018. Situation de la femme haïtienne, ses besoins, droits et responsabilités, Rencontre no 34, Port-au-Prince, Haiti, pp. 106-116.

NEIBURG, Federico et al. (2012). Les marchés du centre de Port-au-Prince Morphologie, circuits, agents, gouvernance.

TARDIEU, Jean-François. (2011). Entre bords de mer & marchés ruraux. Contribution théorique à l'étude du commerce agricole haïtien. Edition électronique, Port-au-Prince, Haïti. 61 p.

Pierre Richard BEAU-SÉJOUR Licencié en Sociologie à la Faculté des Sciences Humaines  Auteur

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