Dix ans de larmes de crocodile sur nos morts

Publié le 2020-01-23 | Le Nouvelliste

Me Jodel COUPET,av.

12 janvier 2010-12 janvier 2020

Désormais, 12 janvier ne passe plus inaperçue dans la tête de chaque Haitien. En cette date du premier mois de l’année de 2010, 230 000 âmes ont été terrassées par un goudougoudou d’une magnitude de 7.3 (bilan fourni par les archives de Radio Canada d’après les estimations du gouvernement haïtien via la ministre de la communication, Mme Marie-Laurence Jocelyn Lassègue). En ce jour de mardi, l’énergie de mars s’est dégagée dramatiquement sur nous tous indistinctement : Nèg anwo, Nèg anba, Nèg rich, Nèg pòv. Chacun, toutes classes sociales  confondues, avait sa part à la douleur, à l’angoise, à la peur; bref, au desespoir. En cette heure maudite 16:53 et 10 secondes, des vies et des rêves ont été carrément évaporés. La détresse n’était pas seulement nationale et haïtienne, elle était aussi universelle et humaine, car Haïti était au centre de la pitié, de la compassion du monde entier.

Cet après-mdi là, je revenais juste de ramener mon fils Swami à la maison après l’école. Je venais à peine de me suis mettre à table quand je ressentais cette étrange et effrayante saccade. La maison était littéralement en train de se déployer comme un accordéon sous mes pieds et sur ma tête. En un instant, j’ai cru peut-être qu'un de  ces camions dominicains assurant l’importation pour le compte de commerçants haïtiens roulant toujours en trombe sur l’Acul Espagnol a fini sa course dans cette ancienne maison basse. Par un reflexe de survie, j’ai sauté comme un chat alerte à l’extérieur pour retrouver le reste de la maisonnée qui était heureusement à l’exterieur, et là j’ai compris que la situation etait beaucoup plus grave. J’ai pensé alors aux prévisions de l’ing. Claude Prépetit. Haiti vient d’être frappée par un tremblement de terre!

Des blessés transportés à bras d’homme ou en moto défilaient sous mes yeux en quête de premiers soins; des gens affolés couraient dans tous les sens en quête de secours. Je me suis retrouvé face à un décor maccabre similaire aux prévisions apocalyptiques de fin de monde  annoncées par les religieux chrétiens dont certains en ce moment-là, armés d’un porte-voix, circulaient à travers les rues emplies de cris et de larmes pour évangeliser en lieu et place d’apporter aide et assistance aux infortunés. Bon sang!T out à coup, j’ai pensé à mon ami Me Gérald Frejuste encore au bureau dont la maison se trouvait de l’autre côté de la route. Accouru sur les lieux, il n’y avait que du vide  dans l’emplacement de la grande maison en dalle qui abritait normalement cinq enfants  plus sa femme.J’ai senti mon sang se glacer dans mes veines à l’idée de  penser au pire quand tout à coup la voix d’une voisine m’a assuré que les enfants sont sains et saufs et que la femme de mon ami était partie faire des courses avant que l’événement ne  se produise. Effectivement, les enfants se trouvaient dans la maison au moment où elle s’effrondrait. Ils étaient tous regroupés dans une pièce pour regarder à cette heure-là une série télévisée bien prisée par les jeunes. Cependant, par un heureux hazard, il se trouvait que toute cette maison faite de ferailles et de béton armé fut partie  comme un château de cartes en quelque poussière de secondes sans cette pièce ou étaient réunis ces cinq jeunes et innocentes âmes! Je ne crois pas au miracle. Je ne suis pas un homme de foi.  Désolé!

Dans la soirée, j’entendais la voix de la ministre de la Communication, Mme Marie-Jocelyn Lassègue, demnadant aide et assistance aux pays du monde entier dans une impressionnante démonstration de polyglotte en francais, anglais et espagnol. Entre-temps, je me suis retrouvé au volant  en route vers Port-au-Prince en quête de proches qui n’étaient pas encore rentrés. À Carrefour aéroport, c’était la pagaille. L’accès à Nazon était bloqué en raison des décombres sur la route. J’ai pu faire demi-tour vers le bas-Delmas. À la rue Saint-Matin menant à Sans-fil, vivants et morts abandonnés  se trouvaient sur le bord de la route. Au champ de Mars, je n’ai pas vu la belle et imposante architecture blanche du palais national. Le palais national  était à terre. Ou est passé le président, me demandais-je inquiet. Entre-temps, j’ai appris que le temple de Thémis n’a pas tenu et que le doyen Roc Cadet ainsi que d’autres travaileurs de la justice ont  péri. Arrivé à l’Hôpital général, la scène dépassait l’entendement. Blessés et morts s’accumulent. Il n’y avait pas l’ombre d’un médecin. Des cris O Jésus sove nou, pitie pou nou se font entendre à chaque secousse. Et là je suis tombé sur une jeune adolescente qui s’est  identifiée à moi  comme étant la fille de M.Jean-Claude Dolcé, technicien travaillant à Radio Caraïbes. Ne pouvant pas se tenir sur ses jambes, j’ai dû la transporter sur mon dos pour l’aider à se soulager la vessie dans un coin en sautant morts et bléssés étalés sur le sol. Au lendemain, la morgue de l’Hôpital dépassait et on étalait les cadavres  au sol. J’essayais en vain d’apercevoir le corps de Carmelia, la marraine de Swami, parmi eux. J’ai vu alors un croque-mort armé d’une seringue s’atteler à faire dégonfler des cadavres. J’ai failli m'évanouir face au décor. Des camions du CNE faisaient le va-et-vient. On chargait les camoins de cadavres comme des débris de matériaux de construction pour aller les basculer dans des fosses communes comme des ordures ménagères. Ces morts pouvaient être n’importe qui. Là, le clan social a disparu. Des gens m’appelaient de l’étranger pour m’expliquer ce qu’ils voyaient sur CNN concernant le traitement accordé aux morts. Quelques jours après, j’ai appris que mon ancien professeur de droit comparé, Me Jean-Rosier Descardes, se trouvait coincé sous les décombres de la Carribean Market jusqu’à rendre l’âme sans avoir reçu aucune aide.

Dans les jours qui ont suivi,des personnalités politiques internationales de haut rang ont fait le deplacement vers Haiti,un pays en ruine physiquement et institutionellement, pourtant devenu l’objet d’attention de la communauté internationale. Nicolas Sarkozy de la France, premier président français à visiter Haïti, ci-devant colonie francaise; Leonel Fernandez, en bon voisin, fut le premier à rendre visite à un René Preval, moralement et physiquement abattu par l’évenement, puis George W.Bush et Bill Clinton, deux anciens présidents américains délégués par le premier président noir des États-Unis au premier pays noir indépendant en si grande difficulté. Entre-temp, la fameuse Commission interimaire  pour la Reconstruction d’Haiti (CIRH ) était créée, mais codirigée par un ancien président américain, M.Bill Clinton, et le Premier ministre d’alors, M.Jean Max Bellerive. Des promesses ici, des conférences par-là  font les manchettes des journaux locaux et internationaux. En avril 2010, les donateurs ont promis 9.9  milliards de dollars,  soit 7,3 milliards d’euros. 5,3 miliards (4 milliards d’euros) devraient être mis à la disposition d’Haïti dans les deux prochaines années. Parmi les grands donateurs on retrouve la France avec 180 millions d’euros; UE: 1,235 milliard de dollars soit 1,6 milliard de dollars, les Éats-Unis: 1,15 milliard de dollars.(données avancées par la journaliste Pauline Freour de Figaro); mais le président René Préval,dans son style qu’on lui conaissait, a subtilement tancé nos fameux bienfaiteurs en ces mots: «Laissons-nous rêver à un nouvel Haïti basé sur le projet d'une société sans exclusion ni faim, où chacun bénéficiera d'un abri sûr et (...) de soins médicaux».

Entre-temps, d’autres pays comme le Cuba, le Venezuela se sont montrés plus pratiques à la dimension de l’evenement. Ils ont envoyé des médecins et des matériels humanitaires au profit des 500.000 sans abris vivant dans les camps. Et davantage ,le président socialiste vénezuelien,Hugo Chavez avait annoncé et comme de fait  decidait  d’annuler la dette d’Haiticontractée dans le cadre de l'organisation de coopération énergétique (Petrocaribe) vu qu’Haiti venait d’etre victime d'un très violent séisme. "Nous allons annuler (la dette). Elaborez les documents nécessaires et la dette est annulée", a déclaré Chavez à l'issue d'une réunion des ministres des Affaires étrangères de l'Alliance bolivarienne des Amériques sur Haïti à Caracas.La cooperation Sud-Sud semble mieux aller pour Haiti.Et quand Christine Lagarde,ministre  francaise de l’economie du Club de Paris lui parlait de dette d’Haiti à l’egard du Venezuela,il a soutenu que Haiti n’a pas de dette envers le Venezuela,c’est plutot  le Venezuela qui a une dette envers Haiti.La reponse du president Venezuelien fait allusion au support d’Haiti au  Venezuela quand Simon Bolivar etait venu demander de l’aide militaire auprès du president haitien,Alexandre Petion dans le cadre de sa lutte pour son independence entre 1815,1816.Haiti avait offert hommes et munitions au Venezuela.Du sang haitien a coulé non seulement  pour l’independance du Venezuela,mais encore pour celle des autres pays latino americains,car Haiti avait conditionné son aide à la liberation des autres pays dans la region.Haiti est la fondatrice de la liberté,la liberatrice du monde.C’est là tout l’aspect sacré de la cooperation Haiti/Venezuela qui bouscule cette theorie qui veut qu’il n’y ait  que des interets à travers les rapports d’Etat à Etat.L’ancien president haitien Michel Martelly a reconnu dans une declaration à Associated Press le 4 decembre 2011 que "la coopération avec le Venezuela est la plus importante en Haïti à l'heure actuelle en termes d'impact, d'impact direct".Dommage des nuages de la honte se sont amoncelés sur ces belles pages d’histoire et ont trahi cette cooperation de nations soeurs!

Entre temps,sur le sol haitien,au milieu des decombres,des tentes sales et des abris de fortune des sans abris, les nouvelles forces militaires etrangères d’occupation venant s’ajouter à celles dejà sur le terrain à travers la Minustah cotoyaient la misère deshumanisante des sans abris qui n’etait pas encore  touchées par la generosité vehiculée dans les promesses .Le CIRH et sa bande sont les seuls acteurs sur le terrain.A ce titre,je vois invite à lire   l’ecrivain  Dady Chery sur le sujet dans Globalsearch (https://www.globalresearch.ca/how-the-clintons-destroyed-and-impoverished-haiti-hillarys-dream-government-and-haitis-pay-to-play-recovery-commission-ihrc/5546737) et aussi à lire et consulter les informations rapportees dans le site electronique  d’infos international appelé: Courrier International (https://www.courrierinternational.com/article/2012/01/12/mais-♪ou-diable-est-passe-l-argent-de-la-reconstruction).

Comme un mouvement de feu de paille,la mobilisation de l’international s’est amoindrie quelques années suivantes :« Il y a cinq ans, le monde entier avait les yeux rivés sur Haïti, où le tremblement de terre dévastateur avait fait des centaines de milliers de morts et jeté à la rue plus de deux millions de personnes. Malheureusement, depuis, l’intérêt de la communauté international est retombé, alors que des dizaines de milliers de personnes sont toujours sans abri et vivent dans la misère. »a déclaré Chiara Liguori, chercheuse sur les Caraïbes pour Amnesty International.Le CIRH a fait son temps,les milliards  promis evaporés dans des rapports “d’experts” sans resultats  evidents  sinon que les milliers de sans-abris,pourchassés dans les differents sites à Port-au-Prince et environ se sont rabattus magre eux à s’installer à Canaan desormais une veritable bidonville  à la merci des bandits..

10 ans après, Haiti peine à se tirer d’affaire depuis ce tremblement de terre meurtrier qui pourrait cependant être definititvement  une opportunité de sortie de crise.10 ans après, les vivants comme les morts  sont oubliés; 10 ans après, Haïti affiche l’état d’un pays devasté par la guerre. Le désespoir du peuple haïtien est  évident. Étrangers comme haïtiens se sont allègrement abusé du peuple haïtien pour devenir riches. Haïti est laissée pour morte après avoir tué son rêve d’être un pays. Inéluctablement, elle doit se relever pour demander la réddition de comptes du fonds PetroCaribe qui était en réalité sa planche de salut, mais galvaudé par les uns et les autres à travers des projets bidon. Ni l’argent de PetroCaribe, ni le procès des dilapidateurs ne sera qu’un conte de fées dans l’histoire économique d’Haïti, à moins que surgisse une autre génération d’hommes qui sauront réellement nettoyer les écuries d’Augias! Et comme sans gêne, on écrira à chaque anniversaire du drame: «12/01/10, je me souviens» 10 ans après, les jeunes sont forcés de quitter le pays; les cadres s’éxilent. 10 ans après, on devient plus apathique aux douleurs de celles et ceux qui ont faim et soif. 10 ans après on vient encore verser des larmes de crocodile sur nos chers disparus, que l’on tue encore chaque année. Mais le temps de la retribution viendra…oui, ce temps viendra. Soyez assuré, je serai rageusement content que les assassins d’Ayiti ici comme ailleurs reçoivent leur paie.

Me Jodel COUPET.av.

coupetjodel1976@gmail.com

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