Fenêtre de lecture de Lyonel Trouillot

Vivre avec sa mémoire

Danfans malè, nouvelles, Jean-Euphèle Milcé, éditions de la rosée, 2019

Publié le 2020-01-17 | Le Nouvelliste

On  a souvent déploré la rareté des textes de fiction en créole. Plus nombreux sont les textes poétiques pour des raisons multiples : le statut de la poésie en Haïti, le risque économique (les livres de fiction étant en général plus volumineux que les plaquettes de poésie), l’absence d’une mémoire littéraire en créole dans le domaine de la fiction… Cependant, depuis quelques années, le nombre de textes de fiction en créole augmente. Lentement certes, mais avec des textes de qualité. 

Le recueil de nouvelles de Jean Euphèle Milcé publié chez les éditions de La Rosée (une jeune maison basée aux Gonaïves dont il faut saluer le dynamisme) est constitué d’un ensemble de sept textes dont la plupart développent une thématique de la perte et du souvenir. Habiter sa mémoire ou se laisser habiter par elle, pour n’avoir pas à soi que l’instant. 

« Simiye Tobout », la première nouvelle, l’une des plus poignantes du recueil, traite de la perte d’un ami conduit au suicide par l’isolement et le rejet qu’il a subis à cause de son orientation sexuelle. La dernière, « Mona », aux forts accents lyriques, traite de la perte d’une amie, d’un amour emporté par les eaux à l’occasion d’une des trop nombreuses catastrophes naturelles. Celle-ci pourrait s’appeler : dialogue avec la disparue. Impuissance et force du langage, tout ce qu’il nous reste face à l’absence. « M ap chèche ou anba dekonb yon pakèt pawòl initil, pandan m ap siveye menm pi piti farinay lespwa. » Une thématique de l’injustice aussi. Les misères que nous fait la nature, mais aussi celles que les humains font aux humains : un garçon poussé au suicide… Un jouisseur qui exhibe sa montre alors qu’il « brasse » sur la misère du peuple… À donner à lire aux jeunes, « Move trip », cette jeune femme qui se retrouve en prison, violée par Renèl et sa bande.  Qui n’aime pas l’État. Ni les violeurs. Ni la ville de Saint-Marc. Et qui attend son heure. On ne peut pas venger la nature, mais contre les hommes, on peut : « Jou sa a, devan Bawon, m ap plante je m nan je Renèl. Tout longè. »

Les nouvelles sont écrites à la première personne, sans pour autant verser dans un excès de lyrisme. Elles évitent ainsi, malgré leur poignance, le mélodramatique. « Tan rele tan. » C’est la première phrase de la nouvelle. On peut la lire doublement. Comme une redondance, nous rappelant que portant bien son nom, le temps emporte les choses et ne les remplace pas toujours. Ou, comme le constat que le temps d’aujourd’hui convoque celui d’hier, comme une absence redevenue présence par le souvenir.

La plus drôle, la seule à ne pas être écrite à la première personne, « Sèvi ak Blan ». Une grande famille qui se reproduit par l’importation d’un blanc… Drôle mais, hélas, tellement dans la réalité.

Une bonne lecture que ce « Danfans malè ». 

Lyonel Trouillot zomangay@hotmail.com Auteur

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