La rue, contre-pouvoir...

Publié le 2020-01-14 | Le Nouvelliste

Jusqu'au deuxième lundi de janvier 2020, soit le 13 du mois en cours, l'opposition en Haïti s'exprimait de manière institutionnelle. Députés et sénateurs qui ne faisaient pas partie des blocs officiels par affiliation directe au parti au pouvoir ou par  alliance agissaient pour faire échec aux projets de l'exécutif. L'on a en mémoire les stratégies des quatre sénateurs, qui n'ont pas toujours fait l'unanimité, pour bloquer des séances de ratification de Premiers ministres entre autres au Sénat de la République.

À partir de ce 13 janvier 2020, l'opposition ne pouvant plus s'exprimer de manière institutionnelle dans le cadre du Parlement, la souveraineté retournera dans la rue. La souveraineté populaire ainsi rapatriée servira de contre-pouvoir pour bloquer les prévisibles débordements d'un président qui sera seul à bord, parce qu'il n'a pas pris les moyens de créer les conditions pour convoquer des élections devant renouveler entièrement la Chambre des députés et favoriser l'arrivée de vingt nouvelles sénatrices ou sénateurs au Sénat.

L'avantage de l'opposition institutionnelle, c'est qu'elle se déroule suivant des règles et des normes à préserver et à respecter. L'exécutif haïtien, qui traîne un lourd héritage d'autoritarisme, doit surmonter ses envies autoritaires dans un environnement démocratique,  pour composer avec ses opposants. Les députés et sénateurs, qu'on les aime ou non, exercent leur mandat à partir de garanties constitutionnelles que l'Exécutif comme un pouvoir différent doit respecter et vivre avec.

Au lieu d'essayer de passer en force pour neutraliser ses adversaires, la présidence haïtienne a préféré chercher les moyens d'amadouer les parlementaires en leur donnant toutes sortes d'avantages indécents. Même si sur un deuxième tableau, celui des réseaux sociaux, le pouvoir essaie de bousiller l'image de ses vis-à-vis au Parlement, dans la réalité des rapports directs, le président et son équipe savent que la meilleure option pour eux, c'est d'acheter des sympathies. Cette réalité a créé une situation anormale de confusion des pouvoirs qui a handicapé la fonction de contrôle des députés et des sénateurs.

Les dérives pour noyer l'opposition institutionnelle, contrairement à la notion de la séparation des pouvoirs, ont produit des occasions de marchandage et de deal, à chaque formation d'un nouveau gouvernement. Le Premier ministre choisi par la présidence arrive en général à la Primature «toutouni», tellement il a dû concéder des portefeuilles et des postes au gouvernement, dans l'administration publique, dans la diplomatie, pour satisfaire les appétits gargantuesques des parlementaires des deux chambres législatives. Le Premier ministre, assez souvent, dirige un gouvernement «d'étrangers», des personnalités dont il n'a aucun contrôle et qui pis est, savent représenter de sérieux obstacles à la cohésion gouvernementale. Certains de ces ministres issus des deals pour la ratification de la déclaration de la politique générale du Premier ministre nommé reçoivent leurs consignes directement de la présidence, de pontifes du secteur privé ou de parlementaires puissants. Si vous voulez un exemple, nous vous référons au dossier des mercenaires étrangers arrêtés par la police en février 2019 et libérés à l'initiative du ministre de la Justice, à l'insu du Premier ministre qui disait que ces derniers étaient d'ailleurs venus pour l'exécuter...

L'opposition institutionnelle à l'haïtienne a son «modus operandi» qui annihile  les principes élémentaires de la séparation des pouvoirs. Aucun, jaloux de ses prérogatives, n'entend céder du terrain à un pouvoir tiers. Or, ce que nous constatons régulièrement en Haïti, c'est une situation de connivence des pouvoirs dont on ne connaît plus les limites de l'un ou de l'autre. De là à dire que dans les faits, dans notre pays, il n'y a qu'un seul pouvoir, il n'y a qu'un pas.

Mais dans la rue, l'opposition, quand elle s'exprimera, il n'y aura ni règle, ni norme, ni forme. Et si le pouvoir et ses proches, pour minimiser les revendications populaires, voulaient faire croire que les centaines de milliers de gens, les millions de manifestants qui ont occupé les rues de nos villes lors des monstrueuses manifestations de l'année 2019 étaient payés pour sortir dire leur rage et leurs frustrations, dans la même logique, le pouvoir n'aura pas assez d'argent pour dissuader cette multitude de ne pas sortir exprimer son trop-plein.

Ce ne sont pas non plus les manœuvres d'intimidation ni la menace de bandits à la solde du pouvoir, ni la peur des représailles de policiers zélés qui savent tirer à balles réelles sur les manifestants qui empêcheront les prochains soulèvements populaires. Le peuple souverain sera le seul contre-pouvoir pour faire comprendre au président Jovenel Moïse que le plein pouvoir tacite dont il disposerait ne veut nullement dire un blanc-seing pour faire et défaire à sa guise.

Les pleins pouvoirs sans contrepartie, sans force de rétention pour prévenir excès et dérapages, peuvent être aussi une arme à double tranchant qui se retournera contre son détenteur. Après trente quatre années environ de jouissance des libertés publiques, il y a très peu de disposition de la population haïtienne à retourner vers les rives du pouvoir personnel, autocratique, sans contrôle. L'expression du pouvoir dans toute sa démesure ne pourrait qu'entraîner des effets de rejet et de répulsion.

(Ce texte a été originellement diffusé le vendredi 10 janvier 2020 à l'émission Questions-Réponses, sur Radio IBO, 98.5 FM stéréo entre 2:00 et 4:00.)

Hérold Jean-François Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".