Haïti a reçu environ 20 milliards de dollars de transferts de la diaspora entre 2010 et 2019

Les fêtes de fin d’année 2019 ont sonné le glas de la décennie 2010 au cours de laquelle Haïti aura connu une explosion exponentielle des envois de fonds de sa diaspora au profit de ses proches restés au pays. En effet, entre 2010 et 2019, la diaspora haïtienne, selon les calculs de la Banque mondiale, a transféré vers son patelin la rondelette somme de 19,75 milliards de dollars américains. À titre de comparaison, les envois de fonds de la diaspora sur cette décennie ont quintuplé par rapport à la précédente (2000-2009) où ils n'avaient atteint que 4,6 milliards de dollars. 

Publié le 2020-01-10 | Le Nouvelliste

 Malgré ce boom de l’injection des milliards de billets verts dans l’économie nationale, Port-au-Prince éprouve encore toutes les peines du monde à réorienter cette manne sans contrepartie vers l’investissement et la production en lieu et place de la confortable fonction de consommation qui lui est essentiellement destinée jusqu’ici. Retour sur la décennie 2010 caractérisée par la hausse sans précédent des transferts d’argent de la diaspora vers Haïti qui, à défaut d’être mieux canalisée, n’aura servie in fine qu’à doper les importations tout en gonflant le taux de l’inflation.

Le géographe et universitaire Georges Anglade est connu et reconnu pour être celui qui a mis en avant le premier l'apport des Haïtiens vivant à l'étranger, tandis que des années plus tard, le président Michel Martelly reste celui qui en premier a essayé de taxer les transferts de la diaspora dans le but d’alimenter le controversé Fonds national de l’éducation (FNE).  

Pour sa part, Georges Anglade avait pris le soin de prescrire, pour reprendre fidèlement ses propos tenus dans sa « Chronique d’une espérance » animée dans les colonnes du Nouvelliste entre 2007 et 2008, qu’il faut « semer ces transferts, leur inventer des cadres pour qu’ils soient un appel à d’autres investissements de la diaspora qui pourrait, sans doute, supporter quelques milliards de plus par année pour la production, en plus de ce qu’elle envoie actuellement pour la consommation, si (...)  on les traite autrement (…) ».

Au moment où le géographe, disparu lors du séisme du 12 janvier 2010, écrivait ces lignes en 2007, les montants réels des transferts représentaient environ 50 % du roulement économique de la nation. « C’est beaucoup, au point qu’aucun autre secteur économique, coopération comprise, ne puisse s’en approcher », a-t-il noté.

En effet, entre 2007 et 2016, Haïti est le pays où les flux de transferts d’argent ont le plus augmenté à un rythme exponentiel de 85.6%, d’après le rapport « Travailleurs migrants et transferts d’argent : vers la réalisation des Objectifs de développement durable, une famille à la fois » publié par le Fonds international de développement agricole (FIDA).

L’agence onusienne s’est prêtée à l’exercice de faire le ratio des flux de transferts d’argent enregistrés au cours de la période et il résulte qu’Haïti arrive en tête dans le top 5 des pays de la région Amérique latine et Caraïbes, avec des envois de fonds représentant 21% de son PIB en 2007 et 25% en 2015.

Georges Anglade ne croyait pas si bien dire lorsqu’il estimait que « la nouvelle donne haïtienne d’un pays dont le tiers des ressortissants est dans les diasporas commande de nouvelles manières d’intervention dans la dynamique sociétale, d’autant que l’économie est fortement tributaire des transferts des diasporas ».

 Le cycle des transferts

Les derniers chiffres sur les transferts de la diaspora mis en ligne par la banque centrale (BRH) sur son site web rapportent qu’entre octobre 2018 et avril 2019, un total de 1,4 milliard de dollars a déjà été envoyé en Haïti, avec un peu plus d’un milliard de dollars (71,86%) de cette somme provenant des États-Unis et les 400 millions restants répartis notamment entre le Chili (109 millions – 7,04%), le Canada (67,5 millions – 4,40%), la France (55,8 millions – 3,47%), la République dominicaine (42 millions – 2,67%) et le Brésil (39,3% – 2,33%).

Toujours selon la BRH, lors du précédent exercice (octobre 2017 – septembre 2018), le montant des transferts de la diaspora a atteint le total de 2,35 milliards de dollars, avec 1,6 milliard de dollars (68,71%) de cette somme envoyé depuis les États-Unis, tandis que le reste de ce montant est notamment partagé entre le Chili (194 millions – 7,52%), le Canada (106,5 millions – 4,89%), la France (97,3 millions – 4,32%), la République dominicaine (67,8 millions – 3,11%) et le Brésil (67,4% – 2,50%).

Un autre cycle économique

Dix ans plus tôt, le chercheur Georges Anglade avait déjà vu en ces flux sans cesse en accroissement un tournant marquant un  autre cycle économique.

« Le roulement économique de la nation a été, jusqu’en fin de la décennie 1970, sur le dos de la paysannerie qui produisait les vivres de consommation locale et les denrées d’exportation, comme le café, sur lequel l’État et les intermédiaires de la Haute prélevaient bien plus de 50 % de la valeur. (…) Après l'implosion de la paysannerie à bout de sa capacité à se reproduire, le système a fait place à un autre cycle économique dans lequel la diaspora joue actuellement le rôle de vache à lait que jouait la paysannerie autrefois », avait alors souligné Anglade.

Rétrospective sur l’évolution des envois de fonds en Haïti

En marge de la Semaine de la diaspora en 1999, Fritz Jean, gouverneur de la Banque centrale d’alors, a fait savoir que les transferts des Haïtiens vivant à l’étranger étaient estimés à 292 millions de dollars américains d’après les chiffres disponibles au niveau des bureaux de transferts enregistrés à la BRH en 1998. Ce montant représentait 8.4% du PIB, avait calculé Fritz Jean.

En outre, des estimations de la BRH ont révélé que, de 1993 à 2007, les transferts de la diaspora sont passés de 64.2 millions de dollars à près de 1.3 milliard, soit une progression de 84.01% avec une croissance moyenne annuelle de 28%. Le regain accéléré de ces transferts représentaient plus de 50% de l'offre de devises dans l'économie haïtienne.

Par ailleurs, le montant connu des fonds envoyés en Haïti par la diaspora haïtienne n’a dépassé la barre d’un milliard de dollars américain qu’en 2004. Jusqu’en l’an 2000, nous apprend le Dr Bénédique Paul, les Transferts financiers des migrants haïtiens (TFMH) n’ont présenté aucun intérêt particulier aux yeux des analystes. Cependant, la donne allait changer en 2005. À titre de comparaison, en 2004, les TFMH représentaient plus de 5 fois la somme de l’aide internationale et l’investissement direct étranger (BID, 2006).

Autre fait historique digne à être signalé : Haïti a franchi pour la première fois la barre des 2 milliards de dollars de transferts reçus en 2015. Depuis lors, selon la Banque mondiale, le pays n’a jamais enregistré de baisse dans ses réceptions : 2,1 milliards de dollars reçus en 2015 ; 2,3 milliards de dollars reçus en 2016 ; 2,7 milliards de dollars reçus en 2017; 2,9 milliards de dollars reçus en 2018.

Toutefois, si l’on excepte l’absence d’une meilleure canalisation de ces flux, par rapport aux autres pays de la région, Haïti est le pays où les coûts des transferts d’argent en provenance de l’étranger sont les plus élevés, a signalé une publication de la BRH, notant que le pays a de sérieux efforts à entreprendre pour atteindre la cible de 3 % fixée dans les Objectifs de développement durable (ODD).

« En moyenne, dans la région Amérique latine et Caraïbes, le coût des transferts représente 6.2% de leur montant », a estimé la BRH, puisant dans la base de données de la Banque mondiale sur les coûts des transferts d’argent à travers le monde en 2014. Les migrants haïtiens vivant aux États-Unis ont payé en moyenne 12 dollars pour 200 dollars transférés (6.4% du montant), ceux de la République dominicaine, 18 dollars (8.9% du montant); ceux du Canada, 28 dollars (14% du montant) et ceux de la France, 31 dollars (15.7% du montant).

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