Haïti 2018-2019 : économie moribonde, secteur bancaire performant

Publié le 2020-01-10 | Le Nouvelliste

“Je ne veux plus me réveiller le matin sans te serer dans mes bras.”

C’est avec cette phrase que Dieudonné, un tailleur de 24 ans, a pu convaincre Aséfi, une couturière de 22 ans, à la suivre dans une belle aventure amoureuse. Ainsi, le couple a mis leurs ressources en commun pour fonder une famille et a donc décidé de construire ensemble des projets d’avenir pour le meilleur et pour le pire. Des années se sont écoulées, leurs affaires ont prospéré et le salon dans lequel ils s’étaient lancés en affaires a frayé le chemin à une petite entreprise de confection de vêtements.

Les intellectuels des sciences administrative appellent « actifs » les ressources physiques (immeubles, machines à coudre, etc.), financiers et autres que le couple a mises en commun pour se lancer en affaires. Tandis que les prêts contractés dans le secteur financier et les achats à crédit auprès des fournisseurs sont entre autres appelés « passifs ». La différence entre les actifs et les passifs constitue ce que ces intellectuels appellent « capital », c’est-à-dire la part de l’entreprise qui revient aux propriétaires. Sur ce, j’invite les lecteurs non aguerris dans les domaines des sciences économiques et financiers à ne pas attribuer au terme capital tel qu’employé ici l’acception économique qui renvoie à l’un des facteurs de production (machinerie, outillage, équipement, etc.). Ainsi donc, un comptable peut qualifier de capital une somme d’argent, ce qui ne sera jamais le cas pour un économiste. De surcroît, les revenus générés de leurs activités sont appelés « produits d’exploitation ». Tandis que les dépenses encourues jointes à d’autres spécificités comptables portent le nom de « charges d’exploitation ». Ces rubriques sont souvent présentés à travers des rapports comptables appelés « états financiers ».

À l’instar de la petite entreprise du couple Dieudonné et Aséfi, victime des tumultes sociopolitiques, l’exercice fiscal 2018-2019 a été une catastrophe sur le plan économique pour les entreprises haïtiennes, les statistiques économiques de ce pays en disent long. Rappelons, entre autres, plus de 20% d’inflation et une dépréciation de 34% de la monnaie nationale, la Gourde, contre 4% de dépréciation annuelle de celle-ci lorsque la situation est relativement sous contrôle. Il est indéniable que ces mauvaises performances économiques sont imputables aux tumultes politiques récurrents (blocage à 4 reprises des activités durant l’exercice dénommé peyi lòk), toutes les industries ont été mises à genou par les effervescences de l’actualité politique. Malgré son rôle de suture (d’intermédiation financière) entre l’économie réelle et le système financier via le crédit, les banques haïtiennes ont affiché de très bonnes performances financières. Comment devrions-nous appréhender une telle divergence ?

De nombreuses approches pourraient être adoptées pour répondre à une telle question. Néanmoins, nous souhaitons épargner nos lecteurs d’une approche économétrique pour expliquer la rentabilité financière des banques haïtiennes. Toutefois, nous tenons à signaler que dans la littérature les travaux qui ont adopté une telle approche ont montré que la rentabilité financière des banques dépend en général des nombreux facteurs, lesquels peuvent être d’origines interne ou externe. Parmi les premiers, nous pouvons signaler les éléments inhérents à l’activité bancaire notamment les revenus générés par l’établissement bancaire, le risque de crédit, la taille de la banque tandis que les facteurs externes regroupent en général des éléments comme : inflation, croissance économique, crise financière, statuts des banques, concentration du secteur bancaire, etc.

En outre, certains chercheurs n’analysent que les facteurs internes (Javaid et al., 2011) tandis que d’autres jettent le dévolu sur un ou des aspects particuliers des facteurs externes (Short, 1979)  pour expliquer la rentabilité bancaire. In fine, un troisième groupe tient compte des deux catégories pour analyser la rentabilité bancaire (Petria et al., 2015).

Dans la présente réflexion, nous allons adopter une démarche plus rapprochée d’une analyse financière pour présenter nos raisonnements. Nous passerons en revue la situation et la performance financières des banques commerciales haïtiennes en 2019, puis nous enchainerons avec les indicateurs financiers clés du secteur bancaire.

Haïti 2018-2019 : le secteur bancaire en chiffres

La situation financière du secteur bancaire au 30 septembre 2019

L’ensemble des biens du secteur bancaire (actif) est estimé à 401.9 milliards de gourdes (en hausse de 22.1%), l’actif a été financé à 91.6% par des dettes (dont 80.7% de dépôts) et à 8.4% par des fonds propres. Autrement dit, sur chaque 100 Gourdes d’actifs que possède le secteur bancaire, 91 Gourdes et 60 centimes ont été financées par des dettes et 8 Gourdes 40 centimes par des fonds propres (capital). Cette dernière statistique est conforme au ratio de suffisance des fonds propres qui veut que les fonds propres comptables rapportés à l’actif soient supérieurs à 5% (autrement dit l’actif doit représenter au maximum 20 fois le niveau des fonds propres). Étant donné que la majorité des banques haïtiennes pratique le métier de banque de détail c’est-à-dire des banques qui collectent leurs ressources essentiellement sous forme de dépôts par l’entremise de réseaux de guichets auprès de la clientèle et les redistribuent sous forme de crédit, il n’est guère étonnant que, parmi les dettes, les dépôts ont eu un apport de 80 Gourdes 70 centimes dans le financement de chaque 100 Gourdes d’actifs.

Financement de l’actif

Mode de financement de l’actif

100 Gourdes d’actifs

Dettes : 91 Gourdes 60 centimes

Dépôts : 80 Gourdes et 70 centimes

Obligations et autres passifs : 10 Gourdes et 90 centimes

Fonds propres : 8 Gourdes 40 centimes

Source : BRH, calcul de l’auteur

Contrairement au bilan de la petite entreprise du couple Dieudonné et Aséfi dont les immobilisations représentent plus de 40% de l’actif, au 30 septembre 2019, sur chaque 100 Gourdes d’actifs, le secteur bancaire n’a que 2 Gourdes et 70 centimes d’immobilisations. Cela s’explique par le fait qu’une banque commerciale, dans le but d’aplanir son risque de liquidité et in fine d’insolvabilité, ne saurait détenir dans son actif une grande quantité d’actifs difficilement convertibles en espèces.

Après son niveau record de 2 524.73 points au 30 septembre 2017, calculé à partir du total de l’actif, l’indice de concentration Herfindhal Hirschmann s’est reculé pendant deux années consécutives pour s’établir à 2 372.95 points. Ceci témoigne que le secteur bancaire haïtien demeure très concentré.

Indice Herfindhal Hirschmann du secteur bancaire haïtien de 2016 à 2019

Année (30 septembre)

2016

2017

2018

2019

Indice Herfindhal Hirschmann

2 257.83

2 524.73

2 397.47

2 372.95

Variation absolue

266.90

-127.26

-24.52

Variation relative

11.82%

-5.04%

-1.02%

Source : BRH, calcul de l’auteur

La performance financière du secteur bancaire d’octobre 2018 à septembre 2019

Malgré les arrêts répétés des activités économiques d’octobre 2018 à septembre 2019, le bénéfice net du secteur bancaire haïtien a enregistré une hausse de 30% sur la période pour s’établir à 6.84 milliards de Gourdes. Les revenus de l’industrie bancaire (Produit Net Bancaire) ont augmenté de 26.9% pour se fixer à 23.58 milliards de Gourdes au terme d’une progression de 19.6%.

L’un des faits marquants de la performance financière du secteur, sur chaque 100 Gourdes de revenus générées durant l’exercice 2018-2019, 56 Gourdes proviennent de l’intermédiation financière (revenus nets d’intérêts) et 44 Gourdes sont issues des autres revenus (réparties comme suit : commissions : 20 Gourdes ; gains sur change : 8 Gourdes ; et autres : 16 Gourdes). On ne connait pas avec précision ce qui est à l’intérieur de ce poste dénommé « autres » qui représente 16% des revenus des banques mais nous savons qu’il est alimenté par de nombreux frais injustifiés notamment les montants faramineux réclamés par les banquiers :

sur les droits de procuration (des frais annuels sont payés par les clients qui donnent à leurs proches la possibilité de faire des tirages sur leurs propres comptes) ;

pour les attestions bancaires (un document qui atteste que le banquier a une dette envers le client) ;

à titre de frais de renouvellement de livret d’épargne (ce montant représente en général au moins 20 fois les intérêts créditeurs versés par le banquier sur le compte).

Une autre anomalie du secteur est que les revenus générés des « commissions et gains sur changes » à eux seuls sont suffisamment élevés pour couvrir la quasi-totalité (97%) des « salaires et autres avantages sociaux » distribués dans l’industrie bancaire.

Les ratios financiers clés du secteur bancaire

Étant donné que les revenus (produit net bancaire) ont crû plus vite que les dépenses (charges d’exploitation) sur la période en passe d’analyse (26.9% contre 19.6%), le coefficient d’exploitation a montré que le secteur bancaire a été mieux géré pendant l’exercice 2018-2019 comparé à l’exercice 2017-2018[i]. En effet, sur chaque 100 Gourdes de revenus générées dans le secteur bancaire pendant l’exercice 2018-2019, 61 Gourdes et 70 centimes sont en moyenne absorbées par les frais généraux contre 65 Gourdes et 50 centimes en 2017-2018.

En matière de rentabilité, le secteur bancaire a affiché de très bons résultats durant l’exercice 2018-2019. En effet, sur chaque Gourde de capitaux investie, le secteur bancaire a rapporté en moyenne 1.87 centime de bénéfice net (ROA), plus élevé que le niveau de l’exercice antérieur (1.66 centime) et plus élevé que le standard international qui requiert un ROA supérieur ou égal à 1%. De surcroît, sur chaque Gourde de fonds propres investie, le secteur bancaire a rapporté en moyenne 21.70 centimes de bénéfice net (ROE). Ce niveau est non seulement conforme au standard international qui exige un ROE minimum de 20% mais aussi excède le niveau de l’exercice antérieur qui était de 18.56%.

Un autre aspect important dans le secteur bancaire est la suffisance de fonds propres, le secteur bancaire comme on l’a vu dans les lignes antérieures respecte l’exigence règlementaire qui veut que l’actif n’excède pas 20 fois les fonds propres comptables, les calculs ont montré que le multiple était de 11.9 au 30 septembre 2019. Hormis une seule banque du secteur, le ratio des fonds propres règlementaires sur actifs à risque (ratio Cooke) a respecté le niveau minimum de 12% requis par l’autorité règlementaire. Il a été de 22.27% pour le secteur bancaire au 30 septembre 2019.

Quant à la qualité de l’actif, elle s’est détériorée durant l’exercice 2018-2019 tant en pourcentage des prêts bruts qu’en pourcentage de l’avoir des actionnaires. De 2.55% au 30 septembre 2018, les prêts improductifs bruts en pourcentage des prêts bruts se sont établis à 6.54% au 30 septembre 2019. En outre, les prêts improductifs nets en pourcentage de l’avoir des actionnaires se sont soldés à 13.30% au 30 septembre 2019 contre 1.10% au 30 septembre 2018. Il convient de noter que la tendance à la hausse de ces derniers indicateurs constitue un très mauvais signal pour le secteur bancaire qui assiste à une potentielle détérioration de son risque de contrepartie en raison des instabilités politiques récurrentes caractérisées par le blocage des activités économiques baptisé « peyi lòk ». Notons que le risque de contrepartie (risque de crédit ou risque de défaut) correspond grosso modo au fait que la banque puisse enregistrer des pertes en revenus et/ou en capital à cause de la défaillance de la contrepartie sur laquelle une créance ou un engagement est détenu (Coussergues et al., 2017). Autant que nous sachions et jusqu’à preuve du contraire, un indicateur que l’autorité bancaire n’a jamais calculé est le coût du risque de contrepartie dans le secteur bancaire haïtien. D’après nos calculs, il est estimé à 16.6%[ii] tandis que la charge du risque est estimée à 62.4%.

En guise de conclusion

Les blocages répétés des activités économiques ont eu une incidence majeure sur le risque de contrepartie auquel fait face le secteur bancaire haïtien. La détérioration de la qualité de l’actif est en ce sens un vibrant témoignage.

Cependant, en matière de rentabilité financière, le secteur bancaire s’est avéré très robuste aux chocs politiques observés durant l’exercice fiscal 2018-2019. Toutefois, il est à signaler qu’une bonne partie des revenus du secteur (44%) ne provient pas de ce qui devrait être la principale fonction des banques (intermédiation financière). D’où la raison pour laquelle même lorsque l’économie réelle est à l’agonie, les banques haïtiennes affichent de très bonne performance financière (ROA=1.66% et ROE=21.70%).

Pris en otage par les caprices du secteur politique, le secteur bancaire développe toute sorte d’astuces pour dégager des revenus non issus de l’intermédiation financière. Ceci est, jusqu’à preuve du contraire, une caractéristique de tous les pays en développement où les turpitudes politiques laissent peu de place à l’initiative privée. Or, les banques doivent rester en vie.

Auteur : Ronald Jocelyn

Économiste

Association Haïtienne des Économistes

ronald.jocelyn@umontreal.ca

Références

Coussergues, S. de, Bourdeaux, G., & Péran, T. (2017). Gestion de la banque : Normes et règlementation à jour, Nouvelles stratégies bancaires. http://sbiproxy.uqac.ca/login?url=https://international.scholarvox.com/book/88841886

Javaid, S., Anwar, J., Zaman, K., & Gafoor, A. (2011). Determinants of Bank Profitability in Pakistan : Internal Factor Analysis. Mediterranean Journal of Social Sciences, 2(1), 2039‑2117.

Petria, N., Capraru, B., & Ihnatov, I. (2015). Determinants of Banks’ Profitability : Evidence from EU 27 Banking Systems. FINE Procedia Economics and Finance, 20, 518‑524.

Short, B. K. (1979). The relation between commercial bank profit rates and banking concentration in canada, western europe, and japan. Journal of Banking and Finance, 3, 209‑219.

Site consulté

www.brh.net

[i][i] Dans le secteur bancaire, on appelle « coefficient d’exploitation » le rapport entre les dépenses d’exploitation et le produit net bancaire. Il est un indicateur de gestion.

[ii] Les pertes sur créances irrécouvrables n’ont pas été prises en compte. Cependant, elles ne devraient pas modifier significativement le résultat car elles seraient négligeables comparées au produit net bancaire.

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