Haïti : les tremblements de la mémoire

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Publié le 2020-01-08 | Le Nouvelliste

De la tectonique des plaques aux tremblements de l’âme

Le propos ici consiste à dire qu’au cœur de toutes les tragédies haïtiennes, on retrouve l’incapacité collective en matière de gestion mémorielle. Les marqueurs de la mémoire, tels les monuments commémoratifs, les mémoriaux, les musées, les stèles, les dates historiques, au lieu de contribuer au renforcement de la cohésion sociale, sont tantôt placés en marge – et même en déconnexion – de notre existence quotidienne, tantôt instrumentalisés à des fins de chantage politique circonstanciel. Il n’y a pas plus asséchant pour les symboles au fondement du vivre-ensemble, ni plus handicapant pour l’épanouissement d’une âme nationale et la continuité de l’État. Il s’agit là d’une véritable dissonance mémorielle et le rapport que nous avons développé avec la catastrophe du 12 janvier 2010 en est emblématique.

Voilà déjà dix ans que la catastrophe naturelle la plus meurtrière de toute l’histoire des temps modernes avait plongé Haïti dans un chaos innommable où, sous les décombres hurlant de frayeurs et au creux d’une interminable poussière apocalyptique, la souffrance humaine trébuchait de cadavre en cadavre dans l’ère métropolitaine de Port-au-Prince et quelques autres villes. Plus de trois cent mille morts et autant de personnes blessées, estropiées. Environ un million trois cent mille victimes se sont retrouvées soudainement sans logement, placées sous des tentes et dans des abris provisoires. Plus de cent cinquante mille résidences ont été complètement détruites. En moins d’une minute, les pertes matérielles enregistrées ont été évaluées à 120% du produit intérieur brut du pays pour l’année fiscale 2008-2009 et tous les symboles de la République se sont effondrés : le palais présidentiel, le palais législatif, le palais de justice, la Direction générale des impôts (DGI), etc. Incontestablement l’avènement du séisme du 12 janvier 2010 constitue un moment lourd de sens dans notre histoire nationale. Jamais notre communauté n’a été si ébranlée et n'a autant pleuré de douleurs. Chaque famille avait au moins un proche disparu. Chaque voisin avait un deuil à faire. Tout un peuple tremblait dans l’âme en écho à la tectonique des plaques, face à l’horreur des fosses communes,  pris de cours par un double sentiment d’impuissance et d’insignifiance.

Sur le coup, nous ne savions pas comment nommer le phénomène. Que s’est-il donc passé pour qu’il soit oblitéré de notre mémoire le fait que ce territoire que nous habitons depuis plus de cinq siècles représente l’un des plus vulnérables aux risques géophysiques (Claude Prépetit, 2016) ? Une décennie plus tard, qu’est-ce qui a été fait pour éviter que la mémoire de ce drame ne s’estompe point avec la montée de la nouvelle génération et que surtout l’on compte moins de victimes lorsque surviendra le prochain séisme ?

Avons-nous un devoir de mémoire envers les victimes du séisme ?

Ils avaient un visage. Ils avaient une histoire. Ils avaient une vie. En l’espace d’un cillement, ils ont été fauchés par le séisme. Ils ont été tués parce que nos maçons et nos  ingénieurs avaient construit des habitats dans l’irrespect des normes parasismiques et des règles de sécurité d’un établissement recevant du public. Ils sont morts parce que nos enseignants, nos responsables d’université ne leur avaient inculqué aucune culture du risque ni appris les gestes qui sauvent. Ils nous ont été brutalement enlevés ce jour-là parce que nos autorités politiques n’avaient point conçu ni mis en place une politique nationale d’aménagement du territoire. En vérité, ils n’ont pas été tués par le séisme. Ils ont été assassinés par les irresponsabilités des uns, les inconséquences des autres, la complicité de nous tous.

Oui, nous avons un devoir de mémoire envers ces victimes du séisme. Cela répond à une triple nécessité, comme l’a fait remarquer Paul Ricœur ''La mémoire, l’histoire, l’oubli, 2000''. Il s’agit en tout premier lieu de satisfaire ce besoin que nous éprouvons de procéder à l’exorcisme de nous-mêmes face aux traumatismes causés par les horreurs du 12 janvier 2010 et la disparition de ces êtres qui nous sont chers. Cela renvoie en second lieu à un impératif de justice : en célébrant dignement le souvenir des victimes du séisme, nous leur rendons une certaine justice en rappelant aux coupables la monstruosité de leurs petitesses et le poids de leurs manquements. En troisième lieu, il s’agit de payer notre dette envers elles, celle qui consiste à porter dans l’histoire vivante la trace scripturaire de leurs malheurs, de sorte que cela ne se reproduise plus.

Mais ces milliers de victimes ne sont pas les premières causées par l’avènement des séismes en Haïti. Le 27 octobre 1952, la ville d’Anse-à-Veau a été ravagée par un séisme qui a causé des milliers de victimes restées sans abri. Le 23 septembre 1887, la ville de Port-de-Paix a été frappée par un tremblement de terre qui détruisit, entre autres, la cathédrale. Le 7 mai 1842, un séisme accompagné d’un raz-de-marée détruisit la ville du Cap-Haïtien et ses environs. Dantès Bellegarde ''La nation haïtienne, 1938'' parle de dix mille victimes ensevelies sous les décombres de la métropole du Nord. Dans sa « Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle de Saint-Domingue », Moreau de Saint-Mery (1958) parle également des séismes ayant frappé Haïti dont les deux qui avaient causé d’importants dégâts et des pertes énormes en vie humaine à Port-au-Prince en 1770 et 1751.

Il existe donc une longue histoire de tremblements de terre en Haïti. Pourtant, on en retrouve très peu de traces dans la mémoire collective. Le mot « goudougoudou » a pris naissance en janvier 2010. Avant cette date, il n’existait aucun mot créole pour désigner le phénomène et une proportion très négligeable d’Haïtiens savait que le territoire national était traversé par des failles sismiques accumulant des énergies pouvant être libérées à tout moment de manière imprévisible pour les hommes.

Dans toutes ces villes haïtiennes qui ont été détruites par des tremblements de terre avant le 12 janvier 2010, on ne retrouve aucune trace mémorielle dressée en souvenir des victimes. Aucun travail de mémoire n’a été entrepris par les populations locales affectées et les descendants des victimes. Aucun cadre social de la mémoire n’a été institué à leur intention, au sens que l’entend Maurice Halbwachs (Les cadres sociaux de la mémoire, 1994). Nous nous sommes dérobés à notre devoir de mémoire envers les victimes des tremblements de terre et ce faisant, nous nous sommes condamnés à subir les mêmes sorts qu’elles, faute de conscientisation et de mesures préventives.

Cette dissonance mémorielle qui nous fait rater nos rendez-vous avec l’histoire

Tous les éléments sont là pour indiquer que nous sommes un peuple avec d’importantes difficultés à effectuer le travail de mémoire qui nous incombe envers les héros, les martyrs et les victimes. Le pire, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’oubli, ni d’ignorance, ni de refus assumé de célébration. Mais de ce que je qualifie ici de dissonance mémorielle. En effet, la société haïtienne vit une situation de dissonance mémorielle qui désignerait cette déconnexion en permanence entre les souvenirs du passé portés – célébrés même – par ses membres et l’ensemble des actions décisives à partir desquelles ces derniers s’approprient leur présent. Cette dissonance mémorielle induit le fait que systématiquement nous rations les rendez-vous les plus importants de notre histoire nationale. La célébration du bicentenaire de notre indépendance en 2004 a été un échec sur fond de crise politique. Le centenaire de notre indépendance, en 1904,  n’a pas été commémoré dans la dignité ni la décence et les déchirements de cette période ont ouvert la voie à l’occupation américaine d’Haïti.  Le 28 juillet 2015 a ramené le centenaire de l’occupation américaine d’Haïti survenue sur fond de massacres et de pillages. Y a-t-il eu une célébration officielle de cette date ? Nos autorités politiques ont-elles prononcé une parole publique pour marquer la mémoire et alimenter la réflexion sur les effets néfastes de cette occupation ?

Si l'on devait les énumérer tous, la liste haïtienne des rendez-vous ratés avec l’histoire serait bien trop longue. Ceci est caractéristique de la tendance chez l’Haïtien et l’Haïtienne à vouloir se composer une mémoire en petites coupures. Qu’il se souvienne ou qu’il oublie les faits historiques, l’enjeu pour lui est ailleurs : arriver à trouver un sens à son présent sans se laisser écraser par les nombreux et lourds devoirs de mémoire non accomplis laissés en héritage par les générations antérieures. Voilà l’une des sources du perpétuel recommencement de la société haïtienne, de l’hégémonie du provisoire. Voilà pourquoi la société haïtienne se retrouve, à chaque nouvelle génération, à nager en eaux troubles, engluée dans sa dissonance mémorielle.

Nous savons tous que cette année consacre la première décennie de l’avènement de ce séisme dévastateur du 12 janvier 2010. Nous savons également que la commémoration de cette date aura été en-deçà de notre devoir de mémoire envers les victimes. Nous aurons, vu l’état méprisable du mémorial de Saint-Christophe dédié aux victimes du séisme et nous n’aurons même pas eu honte. Nous n’aurons même pas été indignés ! Parce que nous aurons été écrasés par d’autres urgences : celles de la survie quotidienne. Parce que nous aurons été tenaillés par la faim et la soif ; parce que nous aurons été angoissés par le chômage et la vie chère, parce que nous aurons été timorés par l’insécurité et l’insalubrité ; parce que nous aurons été dégoûtés par la gouvernance politique, nous n’aurons même pas prêté une quelconque attention au mémorial érigé sur le site du cimetière de Port-au-Prince, ni à celui du parc de Martissant, encore moins à celui de la Banque de la République d’Haïti (BRH).

Nous nous dirons encore une fois que pour le moment il est plus urgent de se battre afin que les générations futures puissent accomplir dignement ce devoir de mémoire que nous choisissons de négliger. Mais quand donc comprendrons-nous que la mémoire représente une construction permanente pour laquelle chaque pierre importe et contre laquelle la moindre négligence est dévastatrice ?

Fils-Lien Ely Thélot Sociologue, Ph.D. Auteur

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