Lettre du 12 janvier 2010 aux économistes d’Ayiti

Publié le 2019-12-23 | Le Nouvelliste

Pour rendre hommage à mes anciens professeurs

En Ayiti aujourd’hui, de tous les côtés, le mal semble infini. J’invite ici à chercher cependant une marge d’intervention du côté de l’universitaire et de l’économiste. Sinon, nous sommes vraiment… perdus ! Le signal d’alarme est encore, après 9 ans, le tremblement de terre du 12 janvier 2010 ; les plus de 220 000 morts sur notre… conscience (déficit grave d’aménagement…) questionnant aussi un manque d’éveil aux découvertes de sciences!  Le vrai défi est intellectuel car aussi, d’orientation, de recul (Georges Anglade) et donc, d’anticipation. Une pédagogie du développement exige plus de  sérénité face à tout un protocole occidental – fait aujourd’hui, économie  standard –objet pour nous d’une référence et même d’une fascination toujours trop absolues. En effet, le bovarysme (Price-Mars) et le dilemme culturel (Aristide Achille) de fond se traduisent (pensée et administration concrète) par une sorte de flottement dont les conséquences concrètes demeurent insoupçonnées et non évaluées. Dans lesdits pays moins avancés, PMA, Ayiti surtout, une simple question : que devrait-on craindre (ou avoir craint) du déficit de capital et même des renflouements ponctuels (aide, PetroCaribe…) ? Qu’ils n’entraînent (ou ne renforcent) le cercle vicieux d’une dynamique de gaspillage (du peu) et de corruption. Cette question renvoie en parallèle à trouver ou seulement inventorier de façon systématique des compléments à l’analyse orthodoxe faite marchande et libérale. On y a cru en effet bon d’abandonner le concept de valeur (1870 ?) et donc l’explicitation d’une perspective (ou dynamique même) de mise en valeur, défi économique pourtant desdits PMA, d’Ayiti sans doute en premier.

Les savants et les chercheurs d’ici doivent essayer de puiser par stratégie d’efficience, autant dans leurs spécialités propres que dans le salutaire trop-plein des découvertes de la science contemporaine qui justifie un optimisme volontariste et une nécessité (possible et utile) de dialogue multidisciplinaire tel que l’a voulu le docteur Daniel Mathurin. L’économie ayant un caractère de fondement, les économistes d’ici surtout  seraient impardonnables de se rebiffer derrière la seule analyse orthodoxe.

Voici un premier constat. Personne ne connait  ici le taux de chômage. On sait toutefois qu’il existe et demeure  même massif. Étrangement, il semble par ce caractère même  faire fuir les… économistes (même macro…) comme une maladie honteuse ! (Conséquence : n’en parlons pas, dirait-on !!!) Pourtant, à défaut de mesure, on eut pu utilement dégager les multiples catégories de chômage et fixer ainsi en sphère d’analyse/recherche l’emploi en absolue priorité macro. Le drame nié : l’objectivité logico-mathématique classique  rationaliste ne fonde pas nécessairement cette finalité collective, objet en dernier ressort de toute science et surtout de ces spécialités dites macro et qui  prétendent donc au moins à une analyse pour l’ensemble.

C’est qu'une nécessité d’analyse a priori demeure un diagnostic socio-évolutif et institutionnel. Car, dans l’orientation « moderne » voulue de mécanique sociale et d’équilibre, d’une trop grande fascination à tous les niveaux (économistes, FMI, revue technique et organes de reconnaissance…) on ne note pas assez que le couple monnaie/prix, sans doute d’une utilité absolue, ne fait que rendre possible une forme d’analyse. Dans les pays industrialisés, un fondement empirico-historique fait à la fois de force économique, de longueur d’avance et évidemment, de plein emploi permet de laisser sous-jacentes l’histoire et les institutions (déjà assez fortes…). Pour nous desdits PMA, le recul (Histoire) et surtout, le renforcement des institutions, demeurent cruciaux, objet de recherche, d’analyse et d’enseignement systématisés.

Il nous faut donc du calcul mais aussi du recul conceptuel. En plus de la fable de l’abeille, égoïste mais efficace, on mettra aussi à contribution la fable du lion de Jean de La Fontaine ou celle du requin dans la mer face aux petits poissons face au problème de la répartition ! Voici en gros ce que cela peut donner pour nous comme enrichissement de l’analyse et de l’enseignement. Une approche d’ensemble ou systémique peut compléter l’orientation individualiste. Et si le rationalisme parait fécond, on découvre aussi qu’il est limité face aux relations humaines. Quant au matérialisme qui constitue la toile de fond de toute analyse quantitative, on saura très clairement qu’on oublie souvent toute forme de motivation proprement sociale. Or, voici ce qui surprendra encore plus. La contradiction de base ressource/besoin vraiment pertinente est pourtant abordée plutôt en plein…déséquilibre pour accoucher de l’économie… d’équilibre ! Par « rationalisme », on entend aborder mais  systématiquement les seules ressources rares mais les besoins demeurent à peine effleurés ! De fait, chez une personne sans salaire, la propension à consommer devient …infinie (C ≠ 0 et R=0 donc, C/R = ∞!) Déduction simple : c’est le besoin qui explique ce résultat étrange! Du coup, le revenu (en fait, sans querelle Keynes/Friedman…) apparait clairement plutôt comme une contrainte à un niveau de consommation qu’un véritable facteur scientifique d’explication ! La conséquence pour les sphères d’analyse et d’enseignement : il faut aussi non seulement assumer l’approfondissement des besoins (large) mais aussi au moins les considérer comme besoin de consommer et besoin de… créer ! Ce deuxième besoin directement branche sur l’intelligence humaine est de fait, le seul élément scientifiquement fiable pour justement amortir l’impact souvent non soutenable de ladite contradiction qui  peut entrainer des dynamiques sociales et politiques incontrôlables. Ainsi Muhammad Yunus peut compléter explicitement et utilement Keynes au secours du pauvre et du chômeur en fait, assez…abandonnés par les analystes ! (Or, ils sont multiples dans les PMA). Il y a donc une nécessité d’une analyse vraiment d’ensemble (J. Stiglitz) à travers les énergies vacantes, et positivement Yunus démontra autant la créativité que la crédibilité des pauvres, avec, dans sa banque Grameen, des taux de recouvrement supérieurs à ceux de la finance classique. L’analyse doit surtout s’assumer plus vraiment économique que…bancaire. De fait, en Ayiti, les banques (commerciales)  se portent bien et le pays… très mal !

Ce qui en découle simplement demeure que le rattrapage est possible. Les pays pauvres ont  en fait un plus grand besoin d’analyse économique que les pays dits avancés PA. Mais ils ont moins de moyens (financiers) pour se la payer. Ainsi, ils procèdent par effet de référence. Le pauvre copie le riche et adopte facilement des modèles plutôt de consommation qui sont aussi souvent imposés. Il lui est difficile d’adapter des exemples concrets de production. Sans dire plus, cette possibilité reste pourtant ouverte mais exige plutôt de vraies statrégies qui ciblent cet effet de rattrapage qui sauva sans doute les pays dits aujourd’hui émergents PE. Voici donc pour les économistes qui veulent aussi assumer en plein le recul conceptuel nécessaire : abandonner le couple valeur/temps au profit su seul couple monnaie/prix peut avoir un certain intérêt (moderne !). Mais c’est surtout a l’avantage des pays déjà industrialisés qui jouissent de tous ces privilèges empiriquement établis déjà vus. Alors que notre chômage, massif et endémique, exige ou une analyse toute autre ou simplement, le tri (déjà en sphère d’ analyse, à côté des…formes !) de ces idées réellement novatrices dont parle Paul Krugman, prix Nobel 2009 et que veut qu’on recherche un J. Stiglitz, prix Nobel 2003. 

Mais il faut consentir de véritables petites révolutions. Par exemple, à la base micro de la macro, il faudra ajouter une analyse microscopique. C’est que le dit « travail » devient pratiquement « ressources humaines employées ». Quel économiste dessalinien dira : « Et nos plus de 50% d’une population active  sans emploi, ils n’auront donc rien ? » Voici, à mon avis, le principe positif : « L’énergie (ou travail large) ne se perd pas, elle se transforme. » Pour Yunus (prix Nobel de la paix) c’est la reconnaissance de la capacité à la survie ; en Ayiti, cela peut même être cette capacité créatrice qui semble un caractère spécifique et pose même les bases d’une compétitivité enviable dans la recherche seulement mieux assumée des fondements de cette économie créative dont parle le PNUD. Le fondement…révolutionnaire ? Une base plutôt microscopique et interne. En parallèle éclairant, la médecine moderne est aujourd’hui microbiologique avec les Louis Pasteur, justement penchés sur de vraies maladies tandis que ladite base micro est d’abstraction mathématique, les truismes et même les échappatoires d’une analyse restée classique, plus courants qu’on ne le pense !

Voilà ce que doivent mieux considérer nos économistes propagandistes. Cette loi des rendements décroissants est insoupçonnée pourtant la plus retorse : les infos encombrants face aux choix possibles. Étonnamment, les trappes structurelles (démographique, économique, financière) et les tares culturelles ont des solutions scientifiques identifiables. Mais il faut aussi ajouter la sournoise trappe informationnelle. L’exigence absolue justement demeure  autant ces choix sereins et méticuleux (possibles !) que des  universités dans leurs vraies fonctions stratégiques faites d’autonomie assumée, au mieux à l’interne même. L’enjeu –on l’a vu- n’est pas tant là où les sciences en soi (théorie) que les découvertes surnuméraires à adapter. L’argent (ou le manque dit faiblesse de l’épargne interne) constitutif de la trappe financière (et sans doute de l’aggravation des tares culturelles !) est tout aussi une…pierre d’achoppement ! Si nous voulons montrer du courage intellectuel, - collective et spatiale ; ou, plus simplement, la production et le producteur à reconnaître (le rural et la terre, d’abord) et, c’est aussi aujourd’hui celui qui dépense les milliards de nos importations ! Ce sujet manipule aujourd’hui une si énorme quantité d’informations qu’il ne peut savoir qu’en faire, face pourtant à des choix urgents et possibles, l’école semblant confondre difficulté (et utilité) du savoir et effort de connaissance/compétence (direct : qui peut rendre au moins les apprenants, plus rapidement autonome.)

On parle de fuite de cerveaux à raison ; il s’agit toutefois plutôt d’une véritable hémorragie économique. (84% nous dit la Banque mondiale) à nommer explicitement. J’ajouterai : signal  saignant à l’attention des responsables tant du système socio-éducatif que du système politico-économique. C’est un résultat étrange de l’abandon du concept de valeur en analyse économique moderne. Par exemple, On connaît le prix des soins de santé, on n’apprécie pas assez la santé elle-même comme valeur. Ainsi un système de santé peut être porté à négliger la prévention, happé par le marché. Ici, nous négligeons l’éducation…  

C’est qu’il y a des choix à faire. Il nous faudra apprendre à lire les modèles dans les grandes lignes et aller à l’essence des auteurs. Signalons deux petites révolutions d’une utilité pratique absolue : a) Les économistes recourent à des résumés d’avant-texte. Raison implicite : l’analyse économique est  …piégée par son propre dynamisme, l’explosion de divers modèles et la surenchère de formalisation. D’autres économistes, de très haut niveau, écrivent des textes tout-publics. Raison implicite : si à ressources rares on ne s’empresse pas d’ajouter gestion collective, on risque le pire et, il  frappe à la porte par… l’écologie. Écarter le concept de valeur c’est aussi écarter des modèles de mise en valeur Voici un exemple simple : mes anciens professeurs furent généreux.  Pensent-ils à évaluer cela pour l’enseigner ? Or, il s’agit de la plus extraordinaire des externalités positives qui, en plus, permet d’aller à l’intérieur de nos problèmes plutôt de formation, de management (qualitatif) et de développement. De fait, ce qui se perd en Ayiti c’est une référence à l’effort, à l’exploitation des motivations (en plus de l’énergie individuelle instinctive) et à l’entraînement socio-collectif (différent de la simple incitation économique matérielle). Je crois ici devoir résumer mais par extension et sans prétention la pensée économique tirée d’un Jacques Sapir : Le temps, (comme l’argent) est une ressource à part entière. Ici, il est le complément nécessaire de la monnaie. Il indique aussi le calcul des coûts, la valeur et une perspective de mise en valeur. Ainsi, nos vrais drames en Ayiti peuvent- ils être mieux cernés car, ils sont de retard, de rates, d’impatience (négatifs) ou, de recul, d’anticipation, de prévention, de suivi (positif)…Quant à l’orientation, elle épargne plus qu’on ne le pense des coûts souvent énormes de nos divers gaspillages…

Que nous faudra t-il en plus du recul conceptuel et de la reconsidération en analyse de la notion de valeur ? Compléter par la nécessité d’inventorier aussi les ressources naturelles de base à côté des ressources dites économiques ou rares. On peut donc appeler notre modèle THE. « T pour le temps d’évolution ; « H » pour l’homme et donc son intelligence et son adaptabilité et « E » pour l’Espace ou la nature. Avec plus de 50% d’une population active sans emploi, aller aussi vers les ressources de base demeure une nécessité absolue. Le fondement même d’une analyse vraiment d’ensemble  (État) avec possibilité de dégager des perspectives explicites  de véritable création d’emplois et, non pas  seulement  de simple maintien (classique) ou de rapatriement d’emplois conjoncturellement perdus (J.M.Keynes). On peut s’étonner, mais on peut vraiment y trouver un véritable point d’appui pour le développement. Le temps peut vraiment compléter l’argent. On dira, oui et alors ? On ne le théorise pas assez. Ainsi, ici nous ne notons pas que tous nos drames viennent tout aussi du gaspillage de temps que d’argent. Et si on parle de travail plutôt que d’hommes, on risque d’oublier les personnes sans emploi alors qu’ils travaillent de fait mais que ce travail ne fait pas vraiment objet de mesure ! Pensez un instant à une mère ménagère qui trime à longueur de journée et dont on dit : «elle ne travaille pas » simplement parce qu’elle n’apporte pas un salaire ! Noter encore que l’on ne mesure pas non plus les investissements en éducation et que cela aboutit à une sorte d’acceptation de la fuite des cerveaux. L’espace (ou la nature) nous renvoie définitivement face aux stratégies à adopter car la pression exercée sur la seule terre (cultivable, d’habitation)  risque de nous engloutir. Or, nous avons vraiment des ressources naturelles qui ne demandent qu’un peu de recherche. Voici l’exemple le plus simple : la mer dite territoriale fait comme partie du territoire. Seul manque une orientation vers les métiers de la mer .Or, il y a bien d’autres ressources naturelles comme notre soleil, les vents, etc.

L’exemple des îles touristiques devrait faire réfléchir. Leur économie est absolument tournée vers le tourisme et on dit SSS (Sea, Sun, Sand). En fait, on ne voit donc que des ressources naturelles de base ! Tout comme hier, on peut dire que notre économie reposait au XIXe siècle sur les terres caféières et le café ! Justement, nous semblons ne pas l’avoir compris… 

Jean-Romy Prévost, décembre 2019

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