Changement de système, alibi à la libido[1]

Publié le 2019-12-23 | Le Nouvelliste

Le ça, en psychanalyse, est l'une des trois instances de l'appareil psychique, aux côtés du moi et du surmoi. Il est inconscient et dominé par le principe de plaisir et il pousse l'individu à accéder immédiatement à ses désirs. La libido est l’énergie sous-tendant le ça. Tiraillé entre les forces des excitations internes et organiques et face au moi et au surmoi, l’individu recourt, à l’occasion, à des alibis. Cela se passe non seulement dans la vie privée mais aussi dans la vie publique. Le pouvoir est jouissif. Il permet aux politiciens de satisfaire leurs instincts.

Le 14 août 2018, quelques jeunes initient un mouvement de reddition des comptes avec comme slogan : Kot kòb petrokaribe a. En avril 2019, il se transforme en un vaste mouvement anti-Jovenel Moïse et antisystème[2]. Même le président entonne la chanson anti-système dans ses interventions (12 juin 2019, Académie de Police ; 28 octobre 2019, Invité du jour Radio Métropole ; 17 octobre 2019; 18 novembre 2019). Les revendications anti-systémiques risquent d’être un alibi à la libido des jouisseurs « in et out » du pouvoir. Car, souvent la rhétorique mobilisatrice n’a aucun rapport avec les objectifs réels des acteurs politiques. Déjà on observe chez ces derniers une lutte d’influence autour du leadership du mouvement et, par ricochet, du droit du partage du butin et d’avoir la part du lion pour soi et son clan. 

Parler du système haïtien, c’est se référer à des institutions, à des normes, à des pratiques, à des attitudes, à des coutumes, à des comportements, à des façons de penser et de vivre. La vie quotidienne de la grande majorité de la population indique que le système actuel ne fait pas le bonheur et n’assure pas le bien-être des Haïtiens. La population souffrante et les jeunes en particulier qui ont intérêt dans un changement de système doivent tout faire pour finir une fois pour toutes avec ce jeu de bascule entre jouisseurs et jeter les bases d’une société pouvant garantir le bonheur de toute la population. Pour déjouer tout plan de replâtrage du système à la grande désillusion des catégories défavorisées qui verront aggraver leur condition d’existence, le présent  article met en lumière trois lignes de force du système qui doit être renversé.

           

Une économie de rente et extravertie

La rente est le revenu d’un bien ou d’un capital. Les grandes plantations coloniales disparaissent au cours de la période révolutionnaire. Les propriétaires de capitaux laissent la colonie et les travailleurs abandonnent les plantations notamment après l’affranchissement général des esclaves.  Au lendemain de l’indépendance, les terres sont accaparées par les généraux qui les donnent en métayage aux petits paysans. Ces terres génèrent ainsi une rente au profit des généraux et des commandants. Mais les bénéfices du travail du petit paysan sont capturés en dernière analyse par les gens de l’import export et l’État  qui ne cesse d’augmenter ses ponctions à l’importation et à l’exportation. En effet, l’impôt sur le café est passé de 1,75 piastre en 1858 à 4 piastres en 1890 sur le quintal[3]. Ce système ne facilite pas une accumulation de capitaux qui peut être réinvestie dans la production agricole. Car, l’État met les ressources prélevées au service de ses dettes.  D’autre part, le Bord de Mer, ou l’Import – Export est dominé par des commerçants étrangers. Sous l’occupation américaine, on note une pénétration du capital étranger dans l’agriculture et un début d’industrialisation du pays. Ces initiatives échouent. À partir des années 1940, certaines formes d’industrie (tourisme, agro-industrie, exploitation minière et industrie d’assemblage) sont établies en Haïti. Au départ de Jean-Claude Duvalier, la plupart des entreprises industrielles survivantes disparaissent. Aujourd’hui, elles se spécialisent dans l’emballage de certains produits étrangers dont elles ont le monopole de fait pour le marché haïtien à l’instar de la Hasco. Les bénéfices exorbitants facilités par les monopoles et les taxes forment la rente des commerçants et de l’État.

Les grands bénéficiaires de la rente sont des étrangers. Au XIXe siècle, c’étaient des Allemands, des Anglais et des Français. Au XXe siècle arrivent les Arabes communément appelés « Syriens».  Ils débarquent au pays pratiquement sans rien et exercent de petits métiers dans toutes les grandes villes du pays. Sous l’occupation américaine et surtout sous François Duvalier, ils ont conquis, dominé et contrôlé le marché haïtien. Ils ont le monopole de certains produits, obtiennent des concessions,  maitrisent le flux financier et ont la haute main sur le service de la douane. Les supermarchés sont une exclusivité de ce groupe. Aucune personne non autorisée ne peut franchir cet espace interdit. Ils n’ont aucun souci du développement socio-économique du pays, ils investissent les gros bénéfices réalisés dans les « brasses » dans les Holding trusts ou Sociétés de placement de fonds à l’étranger, dans l’immobilier et les entreprises industrielles en République dominicaine et en Floride. Ces pratiques contribuent à la castration du capital national. 

Cette économie extravertie se donne un système financier approprié. La Banque Nationale d’Haïti, née en 1880 sous l’administration de Salomon, était à la fois banque d’émission et de crédit. En fait, elle n’avait de national que le nom. Elle était en réalité une filiale de la Banque  Nationale de Paris. En 1910, elle s’est attachée à la Banque de Boston. Elle faisait assez bien son travail comme banque d’émission en imprimant au nom de l’État haïtien des billets. Néanmoins, son rôle de banque de crédit a été limité aux prêts accordés à l’État pour le paiement des fonctionnaires[4]. Donc, il n’a jamais été question pour la Banque Nationale d’Haïti (BNH) de financer la production agricole et industrielle. Dès années 1970 aux années 1990 apparaissent les banques privées : Citibank N.A (1er juillet 1971), Banque de l’Union Haïtienne (BUH, 9 juillet 1973), Capital Bank (23 janvier 1986), Société Générale Haïtienne de Banque S.A. (Sogebank, 27 janvier 1986) et Unibank (19 juillet 1993)[5].  Comme par le passé, le système bancaire se contente de financer l’import – export et de la spéculation sur le taux de change.  Elle n’est pas au service du développement du pays. Il est très indicatif de noter que le conseil administratif des banques privées est formé essentiellement de mulâtres et de personnes d’origine syrienne, propriétaires de la plupart des entreprises commerciales et d’assurance de la place. Même les banques publiques comme la Banque Nationale de Crédit (BNC) et la Banque Populaire Haïtienne (BPH), les fonds de pension comme l’ONA et la pension civile ne financent pas le développement. Ils limitent leur prêt à la consommation (kredi  pa m, kay pa m) à des taux très élevés. Par contre, ils accordent des prêts à des taux dérisoires aux autorités politiques (sénateurs, députés) ou à leurs proches et aux « affairistes » de l’import-export.

            L’économie nationale n’est pas seulement l’objet du mépris du capital, la production nationale est aussi abandonnée par l’État. En effet, les corps de métiers et l’industrie nationale ne sont nullement protégés par la loi. Déjà, vers la fin du XIXe siècle, Edmond Paul note que nos « industries rudimentaires » sont grandement frappées avec l’abaissement des tarifs douaniers. Aussi déplore-t-il que le peuple ne confectionne pas ses vêtements ni  ses chaussures. En 1995, Haïti adopte le tarif douanier le plus bas de l’Amérique (0 et 10%). Cette disposition met la production nationale en grande difficulté.  En effet, dans les marchés et les boutiques des zones les plus reculés du pays les gens vendent et consomment des produits importés, étant plus abordables.

Une élite inconsciente

La notion d’élite désigne l’ensemble des groupes sociaux qui dominent la société par leur influence, leur prestige, leurs richesses, leur pouvoir économique, culturel, politique[6].  Étant détentrice des moyens de production et ayant le contrôle du capital, du savoir et du pouvoir, l’élite a beaucoup reçu. Et, celui à  qui on a beaucoup donné, on exigera beaucoup de lui, dirait le Christ.  Elle a le devoir moral de participer à l’amélioration du sort des masses défavorisées. Pour ce faire, elle doit avoir l’esprit de sacrifice qui permet de faire passer les intérêts des autres avant les siens, l’empathie c’est-à-dire ressentir les choses que la grande masse et « la largeur de vues qui permet de distinguer les intérêts éloignés, mais aussi l’élévation morale qui dévoile l’existence des intérêts supérieurs [7]».

L’élite politique n’a pas compris son rôle de berger qui consiste à faire paitre la nation. Au contraire, elle se comporte en loup rapace qui dévore le troupeau. En 1939, Sténio Vincent fait une observation qui est encore d’actualité : « Les gouvernements fonctionnent pour la satisfaction des appétits de ceux qui les composent. Ils ne s’embarrassent pas d’aspirations. Ils ne pensent qu`à l’heure présente et les perspectives de l’avenir leur échappent. Pour mieux exploiter la nation, ils en font une ennemie. Ils asservissent pour être les maitres[8] ».  Pour ceux qui ont la chance d’arriver au pouvoir, il faut rester le plus longtemps au palais national pour accumuler le plus de richesses possibles. Pour ce faire, il faut avoir un pouvoir à vie comme avec Duvalier, plus près de nous ou se faire remplacer par son ombre comme avec Jean- Bertand Aristide / René Préval en 2015 ou encore avec Joseph Michel Martelly / Jovenel Moïse en 2017. Étant constamment menacée, l’oligarchie au pouvoir s’assure d’abord de la protection des Américains, véritables maîtres du jeu du terrain politique. Des leaders de l’opposition ne disent-ils pas que le président Jovenel Moïse est « kroke sou yon pye mango nan lakou anbasad ameriken ?» Et  presque tous les acteurs de l’opposition cherchent la bonne grâce de l’ambassadeur des États-Unis en Haïti. Seuls quelques rares radicaux osent se rendre près de l’Ambassade des États-Unis dans leurs manifestations. Et on peut le voir, ils brûlent des pneus partout excepté devant l’ambassade des USA. Ensuite, les présidents s’entourent d’hommes forts ou de groupes armés capables de  terroriser l’opposition et toute la population. Vincent avait Arnaud Merceron ; Lescot avait Gontran Rouzier. Duvalier confie cette tâche à Clément Barbot, Éloïs Maitre, Luc Désyr, Madame Max Adolphe, Zakarie Delva entre autres[9]. Aristide avait ses « chimères » et l’actuelle équipe au pouvoir est accusée par l’opposition et des organisations de « droit de l’homme » de complicité avec les gangs armés dans les « quartiers populaires ». Un sénateur proche du pouvoir ne reconnait-il pas avoir eu plusieurs conversations téléphoniques avec Arnel Joseph, un chef de gang ?

Dans l’opposition, l’homme politique n’est pas moins problématique. Pour l’essentiel, l’opposition regroupe les perdants des élections. Aujourd’hui, la grande majorité de l’opposition est constituée de concurrents du président en 2015 et en 2017. Ils n’ont rien en commun sinon leur opposition au vainqueur des dernières élections et sont incapables de s’unir et offrir une alternative unique au pouvoir. Certes, ces derniers mois, grâce à la Passerelle, différents groupes de l’opposition parlent d’une même voix réclamant le départ de Jovenel Moïse et son remplacement par un juge de la Cour de Cassation et un Premier ministre issue de l’opposition. Cela fait plus d’un mois qu’on attend ces noms. On a vu cela en 2015. L’ensemble des candidats était d’accord pour contester les élections. Mais, ils ne pouvaient pas s’entendre autour d’un candidat unique en face de Jovenel Moïse.

L’opposition se proclame démocratique, néanmoins ses actions la trahissent. En effet, ces différents petits groupes que forme l’opposition sont intolérants. Ils ne respectent pas les droits des citoyens. Au cours des deux années écoulées, ils brûlent et pillent des voitures et des entreprises qui n’adhèrent pas à leur mouvement de protestation. Dans les mouvements de protestation, derrière les barricades, on rançonne, on viole (on dit que ces viols seraient commandités par le pouvoir pour discréditer le mouvement) et on tue des femmes et des enfants. Personne de l’opposition ne condamne de telles pratiques. Au contraire, tout bandit appréhendé par des policiers en flagrant délit est un «militant victime de persécution politique », dit-on. Aucune note de l’opposition ne condamne l’assassinat de plus d’une vingtaine de policiers au cours des 12 derniers mois. Ne dit-on pas que chaque groupe politique a son « gang armé » ?  Certaines pratiques comme le badigeonnage des routes d’huile et des portes d’entrée d’écoles et du Parlement de matières fécales disent grandement ce que sont les hommes politiques de l’Haïti aujourd’hui.

  Ne vivant que pour la satisfaction rapide et immédiate des besoins, nos élites politiques sont « asservies de toutes les sensualités, des âmes sans virilité, sans énergie, ayant perdu cette vertu essentielle, cette force salutaire : la foi en la Patrie ». Toutes leurs démarches consistent à rester le plus longtemps au pouvoir ou à renverser à tout prix le président pour prendre sa place. Ces hommes n’ont pas d’idéologie. On les retrouve là où sont le pouvoir et l’argent. Ils n’hésitent même pas à pactiser même avec le  Diable pour avoir le pouvoir.

L’élite d’une nation est seule susceptible d’accomplir l’œuvre indispensable à l’amélioration des conditions de vie de la population en général. Elle doit être consciente de cette tâche.. D’ailleurs, « la défense de ses intérêts serait vaine et sans portée si elle ne remplissait pas en même temps largement son devoir social qui les justifie et les légitime ; c’est à l’élite qu’il appartient de décider si elle entend vivre ou si elle préfère abdiquer [10]». Les évènements des 6, 7 juillet 2018 montrent que l’élite ne peut pas dormir en paix quand elle vit au milieu d’une population jeune et désespérée. Chères élites, à vous de savoir défendre vos intérêts lointains au lieu de ne voir que des bénéfices immédiats dans des combines de toutes sortes aux dépens de l’État et de la nation. . Voyons maintenant quels traits de la mentalité qu’il faut changer

Le poids de la mentalité

 La façon de penser et l’ensemble des croyances des Haïtiens participent à la perpétuation du système qu’il faut changer si l’on veut assister à une amélioration de ses conditions d’existence. Dans la société haïtienne, le travail agricole est mal vu. D’ailleurs, les jeunes qualifient « d’agricole » tout ce qui est l’objet de leur mépris. Ils ont en horreur les activités manuelles, le secteur commercial et industriel. Les postes les plus envisagés par les Haïtiens sont ceux de l’administration publique. En 1908, Auguste  Magloire a également fait cette observation dans Le tempérament des Haïtiens. Et cela n’a pas changé depuis. Maurice Sixto, dans Maitre Zabèlbòk  Bèrachat (1982), présente un jeune avocat qui préfère rester inepte et inutile au lieu d’aller travailler dans une maison de commerce du Bord de mer. Il attend d’être appelé par un ministre, voire le Président de la République qui ne pourra pas continuer à diriger sans ses conseils. Mais comment accéder à la fonction publique ? Jusque récemment, l’accointance politique en était le seul chemin.

Demesvar Delorme explique les agitations continues du pays au XIXe siècle par le fait que « chacun voulut chercher son bien-être dans les places lucratives au moyen des insurrections [11]». Auguste Magloire déplore notre conception de la politique. Elle n’est pas une instance qui découle de l’organisation des secteurs agricole et industriel. Elle est plutôt la clé qui donne accès aux moyens de production  et à la richesse[12]. Combien d’hommes dépourvus de tout et qui arrivent au pouvoir par leur audace et qui n’en sortent pas propriétaires de plusieurs terrains, actionnaires dans  plusieurs entreprises et des comptes bancaires « bien remplis » ? Rares sont les élus qui ne profitent pas de leur passage à un poste politique pour s’enrichir et devenir rentiers. Ces derniers jours, les réseaux sociaux s’enflamment avec la photo d’un ancien député qui travaille comme agent de sécurité dans une entreprise aux USA.  Cela ne se fait pas ordinairement. Et pour cause, certaines personnes en sont choquées. Mais en réalité, la réaction de ces personnes découle du fait que dans la représentation générale, celui qui a passé un jour au pouvoir ou dans une administration importante et qui n’est pas riche est un imbécile. Est-ce parce que la corruption est approuvée par la population ou parce qu’on croit que les privilèges du dirigeant peuvent l’enrichir en quelques jours?  Ne dit-on pas « vòlò Leta se pa vòlò »?

Dans cette perspective, l’Haïtien ne comprend pas toujours la nécessité de payer ses impôts. Ces dernières années, on a vu des candidats à la primature ou à un poste ministériel payer cinq ans d’impôt sur le revenu. Donc, en général, leur patriotisme n’est pas assez puissant et agissant pour les pousser à s’acquitter de leur devoir envers la patrie. Et cela ne choque personne. La preuve est que ces candidats n’ont pas été écartés pour n’avoir pas donné à César ce qui lui est dû. Déjà en 1939, Sténio Vincent note que « l’impôt qui donne au citoyen une notion exacte de son individualité n’est pas payé ».  Il en va de même pour les patentes et les droits locatifs[13]. Une réforme du système fiscal et des impôts est fondamentale pour permettre à l’État d’avoir les ressources nécessaires pour remplir ses obligations envers la population. Dans cette réforme, un impôt sur la fortune donnerait aux citoyens le privilège de contribuer à la caisse publique au prorata de leur avoir. 

Ce même auteur, Vincent, note qu’au moment des vacances pour un poste, ce sont les non-valeurs qui passent. L’auteur parle « d’une sélection sociale à rebours, sacrifiant les supérieurs aux inférieurs, les bons aux mauvais, les intelligents aux imbéciles [14]». Leslie Manigat qualifie cet état de fait de complot permanent contre la qualité.  Car, « les hommes instruits de ce pays se jalousent : le succès de l'un est considéré comme un insuccès personnel. Pourquoi lui et non moi ? Et alors on fait tout pour l’empêcher d'arriver. On préfère l’égalité humiliante ... sous l’autorité d'un ignorant, à l'élévation de l'un des siens[15] ». L’histoire nationale regorge d’exemples qui vont dans ce sens. En 1806, les hommes  de l’Ouest et du Sud ont tout fait pour barrer la route à Christophe. En 1847, on a fait le choix de Soulouque aux dépens de Jean Paul. Firmin a été battu par Nord Alexis (1902) et Antoine Simon (1910). Des candidats connus pour leur diplôme et leur expérience ont été battus en 1957 (Clément Jumelle/ François Duvalier), en 1990 (Marc Bazin / Jean Bertrand Aristide), en 2006 (Leslie Manigat / René Préval) et en 2010 (Myrlande Manigat / Joseph Michel Martelly) par des candidats moins formés.

Le changement de système commence dans la tête (l’état d’esprit, l’attitude mentale ou les représentations et les perceptions du monde). Par l’étude, la réflexion, la culture on peut aider une population à s’élever, à manifester l’esprit de sacrifice, à cultiver les qualités humaines et universelles des âmes supérieures et à rejeter les défauts et les vilenies qui avilissent.

            Haïti peut être définie comme un pays aux opportunités ratées. 1804 n’a pas apporté une société garantissant le bien-être de la grande majorité. Aucune des « révolutions » périodiques du XIXe siècle n’a introduit le pays dans une modernisation significative. L’occupation américaine n’a pas favorisé un apport important de capitaux étrangers comme ce fut le cas en République dominicaine où à Cuba. La dictature des Duvalier n’a pas préparé l’avènement d’une société démocratique par des politiques publiques intéressantes dans le domaine de la santé, de l’éducation et des infrastructures, et en favorisant une certaine accumulation nationale. Les évènements survenus au départ de Jean-Claude Duvalier ne coïncident pas avec une démarche pour le renforcement de l’État de droit. Au contraire,  les gouvernements populistes de gauche et ou de droite de l’après Duvalier ont favorisé l’effondrement des principales institutions politiques, sociales, économiques et morales. Nous n’avons profité ni des fonds  Petrocaribe, ni de la manne financière qui tombe sur Haïti à la suite du séisme du 12 janvier 2010 pour lancer le pays sur la voie du progrès. 

Aujourd’hui, nous vivons dans un État en faillite incapable de remplir ses principales fonctions. Des pans entiers du pays sont sous le contrôle des gangs armés. La plupart des institutions importantes du pays sont secouées par des scandales financiers. La population, notamment les jeunes, perde espoir dans le pays. Ils attendent la première occasion pour abandonner le navire national au profit de n’importe quelle terre offrant un peu d’espoir. L’économie nationale et les valeurs disparaissent. Le mouvement social réclamant un changement de système est une opportunité. Mais le leadership du mouvement ne doit être laissé ni aux jouisseurs de tout bord qui étaient  sur la scène politique en 1986, en 1990, en 1995, en 2004, en 2010 et en 2015 et qui promettaient le changement au peuple ni à de « petits leaders » qui attendent leur part du gâteau national.

Les jeunes et les élites conscientes doivent regarder en direction des hommes politiques  qui ont le sens de l’éthique, de la responsabilité ; des hommes intègres et droits, humanistes et courageux capables de prendre des mesures impopulaires dans le sens du rétablissement de l’autorité de l’État, de la lutte contre la corruption, la contrebande, les monopoles, la fuite du capital national, la misère, l’insécurité et l’impunité. Ces nouveaux leaders doivent proposer une   politique publique visant le développement durable, la croissance économique, la création d’emplois et la justice sociale. Ainsi, le mouvement revendicatif d’aujourd’hui n’aura pas été un épisode de plus de cette lutte entre jouisseurs autour des dépouilles de la nation.

Port-au-Prince, le 13 décembre 2019

 Marc Désir, Doyen de l’IERAH.

[1]La satisfaction des instincts, le ventre et le bas-ventre.

[2]Le système est en fait une notion polysémique que l’on emploie en anatomie, en musique, en astronomie, en économie, en finance, en linguistique et autres. En fait, un système est un ensemble d'éléments interagissant entre eux selon certains principes ou règles en vue des objectifs.

[3]Groupe de recherche / Formation SACAD, Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire FAMV,  Paysans, Systèmes et crise, p. 160.

[4]Marcelin  signale qu’en général, l’Etat Haïtien débourse 1.437.240.00 gourdes pour payer seulement 300.000.00 gourdes aux fonctionnaires. P. 48 cité par Sténio Vincent dans Le glissement de la nation, p. 86. 

[5]Certaines banques disparaissent en quelques années comme : Promo Bank, Banque de Crédit immobilier, Banque Haïtienne de développement, Socabank, entre autres. 

[6]André Burguière, Dictionnaire des sciences historiques, p. 242.

[7]Pierre-Louis Damase, Les mensonges de notre démocratie, p. 96.

[8]Sténio Vincent, Le glissement de la nation, p. 105.

[9]Fritz Jean Jacques, Le régime politique haïtien, p. 94.

[10]Damasse Pierre-Louis, Les Mensonges de notre démocratie, p. 24.

[11]Demesvar Délorme, Réflexions diverses sur Haïti, p. 18.

[12]Auguste Magloire, Le tempérament des Haïtiens, p. 10.

[13]Sténio Vincent, Le glissement de la nation, p.110.

[14]Sténio Vincent, L’Effort, N0 2, 1er avril 1902.

[15]Leslie Manigat, La crise contemporaine, p.65.

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