Ayiti p ap mouri

Publié le 2019-12-13 | Le Nouvelliste

Henri Piquion

Plusieurs fois au cours de la dernière crise qui dure malheureusement jusqu’à aujourd’hui, des compatriotes, se croyant à tort impuissants, se sont écriés : « Yo mèt fè sa yo vle, Ayiti p ap mouri. » Ils affichent tristement leur optimisme de façade. Ayiti p ap mouri, car c’est ce qu’avait décidé le destin.

Pour certains, avant longtemps, le Blanc va débarquer et, contrairement à 1915, l’occupation à venir sera progressiste, respectueuse de nos valeurs, de nos symboles et de notre histoire. C’est qu’entre-temps, pour eux, au cours des plus de 105 ans qu’il nous occupe effectivement, sinon officiellement, le Blanc aura appris à nous connaître. Il aura compris que la barbarie criminelle des gangs de chimères armés est l’écho de la barbarie criminelle de la misère, et que celle-ci, barbare et criminelle en soi, n’existe que par la volonté active de ceux, Haïtiens et non Haïtiens, qui appauvrissent le pays en ne lui payant pas leurs redevances ou en détournant, en pillant ou en gérant mal les ressources de plus en plus rares du pays. Cette misère, disons-le encore barbare et criminelle, résulte de la complicité tolérante et même souvent agissante de la coalition de nations que nous appelons le Blanc qui n’en a pas fini de nous faire payer 1804.

Ainsi, l’attachement au pays et la violence polymorphe commanditée par des cercles politiciens ont conduit un grand nombre de nos compatriotes à croire que le salut ne peut venir que de l’extérieur. Ils ne sont point des traîtres. Bien au contraire. Ils regardent autour d’eux, ils voient des routes, des écoles, des institutions d’études supérieures, des hôpitaux équipés, des musées, des touristes, des restaurants sans cafards, des hôtels sans punaises, des enfants qui jouent, des vieux qui se souviennent des arbres, de la verdure, de l’eau potable, de vrais policiers, de vrais militaires, des administrateurs serviteurs de la population, des politiciens visionnaires et des parlementaires dont les paroles ne sont pas des caricatures du verbe et de la pensée. Ils n’ont pas à aller en Europe ou au Canada pour voir des pays normaux et des citoyens heureux et fiers d’en faire partie. Ils n’ont qu’à regarder autour d’eux, aux Bahamas, à la Barbade, à Trinidad-et-Tobago, à la Jamaïque, à la Martinique, à la Guadeloupe, à Porto Rico, et surtout à Cuba et au Venezuela, deux pays frères. Ils n’ont qu’à se tourner vers l’Est pour voir un pays, la République dominicaine, qui a rendu la fierté à une grande majorité de ses citoyens, malgré des zones de faiblesse morale que l’histoire corrigera demain. Ceux qui attendent le Blanc ne sont pas des traîtres. Ils regardent autour d’eux et se demandent : « Pourquoi pas nous? » Quand ils regardent chez eux, ils voient que les avenues du pouvoir, de la richesse et même du bien-être sont encombrées de parvenus compétents uniquement de leur mépris du pays, de ses institutions, de ses symboles et de ses habitants. Alors que vienne le Blanc.

Il y a une autre classe d’Haïtiens qui s’écrient eux aussi avec la même conviction : « Yo mèt fè sa yo vle, Ayiti p ap mouri. » Pas parce qu’ainsi en a décidé le destin. Ils sont raisonnablement optimistes parce qu’ils savent de science certaine que les Haïtiens ont la force de caractère et la capacité morale, intellectuelle et surtout patriotique de prendre leur pays en main pour l’amener à fonctionner comme un État de droit dans lequel le respect des lois et des libertés individuelles est le fondement de la vie politique et des rapports sociaux ; un État solidaire dans lequel les ambitions personnelles, toutes légitimes soient-elles, ne se réaliseront pas aux dépens des plus faibles et des moins audacieux, mais au contraire de façon à ce que ceux-ci puissent participer au bien-être collectif sans contester le bien-être individuel légitimement acquis.

Ceux qui croient que les Haïtiens peuvent relever leur pays par eux-mêmes disent avec raison qu’Haïti dispose de ressources humaines au-delà de ses besoins immédiats. Ils savent qu’un grand nombre de leurs compatriotes qui vivent à l’étranger, en attendant de pouvoir rentrer chez eux, brillent dans les hôpitaux, les universités, les grandes entreprises d’ingénierie et les agences des organisations internationales. Ils savent que le système informatique de lutte contre la cybercriminalité pour l’Union européenne a été conçu, réalisé puis dirigé par un Haïtien. Ils savent qu’aujourd’hui, même une jeune Québécoise d’origine haïtienne que nous avons connue enfant a de fortes chances de devenir cheffe du Parti Libéral du Québec et possiblement la deuxième femme à être Première ministre de ce grand pays où les deux premières questions qu’on pose aux aspirants chefs de gouvernement portent sur leurs compétences et leur disposition à servir le pays plutôt qu’à s’en servir pour leurs satisfactions égoïstes. Ils savent qu’à l’intérieur même, il y a des jeunes hommes et des jeunes femmes, des moins jeunes et des pas jeunes du tout qui ne demandent que l’occasion leur soit donnée d’éclairer le chemin qui mènera notre pays hors des abîmes sans fond où des politiciens sans vision associés à des hommes d’affaires sans cœur auraient voulu le jeter et le maintenir. Ils savent que, chez eux-mêmes, ou peut-être à côté, il y a des mères monoparentales, madan sara ou marchandes de fritailles qui sacrifient leur énergie et leur santé pour amener leurs enfants, l’avenir du pays, à la connaissance donc à la maîtrise de l’environnement et éventuellement à celle des codes du pouvoir. Ils regardent autour d’eux, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières et disent fièrement : « Yo mèt fè sa yo vle, Ayiti p ap mouri. Ayiti gen pitit, Ayiti gen moun. Li pa ka mouri. »

Ayiti gen moun ki konn sa yo vle pou peyi a. Il nous faut raconter à ceux qui pensent que seul le Blanc peut nous sauver des enfers vers lesquels nous plongeons depuis 63 ans et en accéléré ces 33 dernières années la surprise indignée puis admirative du représentant de la Banque mondiale venu négocier le « 4e Projet d’éducation GHBM » avec des fonctionnaires du ministère de l’Éducation nationale sous le ministère de quelqu’un dont j’ai récemment parlé. Il était venu imposer, pas négocier. Voyant que le ministère avait une vision claire de ce que l’éducation en Haïti devait être et de ce dont le pays avait besoin en termes d’équipements, le Blanc s’est d’abord impatienté, puis admiratif il a déclaré : « C’est la première fois qu’on me dit non en Haïti. » (verbatim). Ayiti gen moun ki ka di Blan an non. Il suffit qu’il sache où il est, où il veut aller et ce qu’il lui faut.

Il est certain que le pays est dans un tel état de délabrement économique, politique et social qu’il peut difficilement refuser l’assistance matérielle et économique des pays amis. Je répète, « pays amis ». Quant à leurs experts, surdiplômés, mais inintelligents, qui ne savent même pas où se trouve Haïti, ils  pourront les garder et nous « prêter » les nôtres qui sont chez eux depuis plus de 60 ans et dont ils ne peuvent pas se passer. S’ils sont bons pour eux, ils le seront pour nous.

Ayiti p ap mouri paske li gen moun konpetan ki vle travay pou peyi yo. Ces gens-là ne s’appellent ni Duvalier, ni Aristide, ni Préval, ni Privert, ni Latortue, ni surtout Martelly. Ils sont disponibles, mais intimidés par le vacarme des populistes soi-disant démocrates qui parlent du « peuple », dont ils oublient qu’ils sont issus, mais qu’ils méprisent et maintiennent dans la misère la plus crasse pendant qu’ils se construisent des châteaux impossibles loin de leurs parents et de ceux qui leur ressemblent.

Ayiti p ap mouri, car le nécessaire mouvement de solidarité nationale ne tardera pas à se former pour le bénéfice des Haïtiens, de tous les Haïtiens d’où qu’ils viennent, où qu’ils soient aujourd’hui, car aucune porte ne sera lòk pour les empêcher de vivre et de prospérer.

Henri Piquion

9 décembre 2019

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