Haïti est-elle un pays démocratique?

Publié le 2019-12-13 | Le Nouvelliste

Après 29 ans de dictature (1957 à 1986), les combattants contre l’ancien régime avaient voulu instaurer la démocratie en Haïti. La question que se pose la quasi-totalité des gens préoccupés par l'histoire récente d'Haïti consiste à se demander si le peuple haïtien était prêt pour la démocratie. Les dirigeants politiques ou ceux qui ont combattu le régime duvaliériste avaient-ils la clairvoyance d'apercevoir qu'il était contrevenant d’instituer un tel régime, à savoir la démocratie, après le départ de Jean-Claude Duvalier, vu que, par manque d’expérience, il était trop tôt pour le peuple de se livrer à cette culture politique ? Si on se réfère à la Constitution haïtienne (1987), on peut constater que cette ambition démocratique était biaisée dès le départ. L’article 291 de la Constitution de 1987 a écarté les adeptes et les milices de l’ancien régime duvaliériste. Cet esprit d’exclusion est contraire aux principes fondamentaux de la démocratie. La démocratie trouve son socle en un régime politique dans lequel les citoyens ont le pouvoir, elle repose sur  une forme de gouvernement bien structuré et un système de valeurs. Il faut croire que la démocratie, c’est un processus, cela veut dire qu’il y a des périodes à franchir dans l’instauration de la démocratie dans un pays. Ces périodes peuvent être réparties en trois moments. Dans cet article, je me propose de présenter ces trois périodes du processus d’institutionnalisation de la démocratie.

La première période du processus démocratique

La base de la démocratie est l’émotion ou l’élan vers un État de droit. La dictature des institutions est extrêmement importante dans l’instauration de la démocratie. Cet aspect me pousse à poser deux questions pertinentes : Existe-t-il un État de droit en Haïti et les institutions haïtiennes jouent-elles leur rôle véritablement ?

Pour y répondre et procéder à une évaluation sérieuse, il faudrait, d’entrée de jeu, s’interroger sur la possibilité en démocratie de satisfaire réellement  tous les  besoins primaires de la nation, tels que les droits «basiques» en démocratie : droits à l’éducation, à la santé, au logement et au travail… qui, nous le voyons plus crûment depuis la crise politique actuelle, ne sont toujours pas  garantis  après 32 ans de processus démocratique. En effet, ces droits fondamentaux  sont des droits accordés à toute personne et assurés dans un État de droit.  Ces droits fondamentaux sont donc avant tout des libertés que le législateur doit garantir. Les législateurs haïtiens jouent-ils leur mission de garantir des libertés publiques, et de contrôler les actions du gouvernement? J'ai évoqué une des valeurs de la démocratie qu’est la « liberté », mais il y a une autre valeur qui fonde la démocratie : l’égalité, « l’égalité des chances », « l’égalité juridique ». Les textes et les décisions de justice mesurent l’impact juridique de ces valeurs. Cependant, en Haïti, l’impunité bat son plein, beaucoup de décisions de justice ne sont pas exécutées. Tout cela, c’est le résultat de la corruption qui s’impose dans l’appareil judiciaire en Haïti. En fait, il devrait y avoir une réforme de grande ampleur visant à veiller au respect de ces principes  normatifs, dans toutes les institutions non seulement judicaires, mais aussi électorales et administratives. Il est inconcevable que la plus haute instance judiciaire en Haïti soit attribuée à la Cour de cassation. Où est passé le projet de mettre en place la Cour constitutionnelle ? Et si je pousse plus avant le questionnement, il est où le Conseil électoral permanent et que fait-on avec l’obligation d’établir au niveau de chaque section communale les structures propres à la formation sociale, économique, civique et culturelle exigées par la Constitution (les collectivités territoriales et de la décentralisation) ? Il revient au président de la République de veiller au respect et à l’exécution de la Constitution, à la stabilité des institutions. Autrement dit, le chef de l’État assure le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État. Le processus démocratique repose essentiellement sur le respect de la vie humaine ou le respect de l’autre, des institutions, de la séparation et de l’indépendance des pouvoirs, de la culture de résultat, de la transparence et de la tolérance, de l’alternance démocratique, de solidarité sociale, d’un sentiment patriotique… C’est-à-dire, l’État est donc au service de la nation. En Haïti, nous avons besoin d’un État qui est au service de la nation. Tout cela résume la première période du processus démocratique, qui consiste à instituer un État de droit qui doit faciliter l’institutionnalisation et le fonctionnement des institutions régaliennes et publiques.

La deuxième période du processus démocratique

Cette période démocratique concerne l'évaluation de la première période du processus de la démocratisation en termes de résultat. Après le respect de la vie humaine, des droits fondamentaux, des principes et valeurs démocratiques, on commence à respecter  la vie des animaux, … c’est pour cela, dans les pays comme la France, le Canada et les États-Unis, ils encouragent les associations qui protègent les animaux. On ne peut pas traiter les animaux comme on veut.

Par contre, il faut signaler, malgré la consolidation de la démocratie dans les pays précités, les citoyens ne sont pas satisfaits de leurs conditions de vie. Ceux sont pas des moindre les salariés, les retraités… (le mouvement des Gilets jaunes en témoigne). Dans le processus démocratique, il faut que les citoyens se battent pour les acquis sociaux, la mobilisation est donc toujours permanente. Les États-Unis, le Canada et la France n’arrivent pas encore à parfaire leur démocratie comme dans les pays nordiques, la politique de l’emploi ne donne pas encore de résultat escompté, l’intégration des citoyens n'est pas encore effective, la politique d’insertion en prison n’est pas efficace… Beaucoup de chercheurs pensent que l’État-providence a échoué en France. Les pays scandinaves, par une grande bataille de conviction et d’engagement, ils arrivent à mettre une forte cohésion et mobilité sociale, une protection sociale à caractère universel en donnant une protection aux individus et aux groupes les plus vulnérables du corps social. Les citoyens participent largement aux processus de décision sociaux, ceux que les Gilets jaunes demandent en France. Grâce à une autre pratique de leur État-providence, ils arrivent à une innovation permanente de leur système de protection sociale. Le parcours de ce deuxième processus démocratique reposant sur les allégations précédentes introduit lui-même la marche du troisième processus qui suit.

La troisième période du processus démocratique

Cette phase de la démocratie symbolise la pleine consolidation du processus démocratique, on peut citer encore une fois comme exemple les pays scandinaves ou Nord de l’Europe (Danemark, Finlande, Islande, Norvège et Suède) qui occupent une place considérable dans la représentation de la démocratie moderne. Les démocraties du Nord de l’Europe reposent sur une politique de la liberté de la presse, de l’application universelle des droits de l’homme, de zéro tolérance contre la corruption, une large redistribution des recettes, une politique budgétaire libérale expansionniste, de protection sociale très efficace, de l’égalité des sexes, des allocations sociales importantes, des réussites du modèle scolaire, de démocratie de compromis, du respect total des institutions… Les pays nordiques arrivent à concilier le système capitalisme à l’égalité sociale par une politique de « plein emploi », c’est donc la conjugaison d’une économie de marché et l’État-providence. Ils pratiquent une démocratie transparente et une culture de paix, de tolérance et de résultat ainsi qu’une égalité des chances et matérielles qui poussent les individus à une parfaite intégration sociale différamment des autres pays.

La réussite de la démocratisation de ces pays nordiques, on peut même la constater dans les prisons de ces pays où il y a une véritable politique d’insertion sociale pour les détenus …. Les prisonniers sont considérés comme des êtres humains à resocialiser dans les centres carcéraux afin qu’ils soient réintégrés  après leur peine dans la société.  Il faut signaler, grâce à une politique d’intégration sociale équitable, que le taux de criminalité est très faible dans ces pays. Si on tient compte de ces trois périodes dans le processus de démocratisation, tout porte à croire qu’Haïti est loin d’être un pays démocratique.

Tandis qu’enfin, le peuple haïtien veut d’une nouvelle Haïti, d’une Haïti moderne, démocratique et prospère, il faut se battre pour qu’on instaure cette  véritable  démocratie dans le pays. La situation chaotique, la crise politique, économique et sociale qu’Haïti a connue, d’autres pays (la fin de l’empire romain, la fin de la monarchie en France …) les ont vécues. Haïti n’est pas le seul pays à constater la phase de décomposition de son système, le spectre de la dissolution du système, le non-respect des autorités du système, la déliquescence des institutions, l’anarchie et le désordre, la dislocation de la famille et de la classe moyenne,  l’instrumentalisation de la justice, de la police et d’une certaine presse …

Heureusement que le peuple haïtien a compris que le système en place est en dégénérescence. Le réveil de la population prouve cette compréhension. Un changement est possible en Haïti, mais il faut finalement chambarder le système politique, économique et social. Il ne faut pas oublier que toute mutation sociale passe par une conscience collective, un changement de mentalité (l’âme et l’être haïtiens doivent changer), la démocratisation des institutions (ex : la police, les boîtes de l’État, la justice …).  En effet, de 1986 à nos jours, nous n’arrivons pas à faire le passage de la dictature à la démocratie, l’échec du processus démocratique en Haïti nous amène à l’effondrement de l’État et à la domination à outrance de l’étranger. Pour ainsi dire, c’est l’échec de la démocratie politique, économique et sociale, d’où l’importance du changement de ce système corrompu et d’exclusion en place par un autre système démocratique en Haïti.

DEJEAN Jean Dario Sociologue, diplômé en Économie et en Psychosociologie Spécialiste en Éducation et en Prévention contre la délinquance juvénile en médiation sociale et familiale  Expert en Criminologie et en Sureté aéroportuaire. E-Mail : djean71@yahoo

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