A propos de "lespri lock" de Patrice Dalencour

Publié le 2019-11-29 | Le Nouvelliste

Ils sont nombreux à avoir communiqué avec moi pour attirer mon attention sur l’article de Patrice Dalencour « Lespri lock ». Article que j’avais lu, bien sûr, trop vite peut-être, car à ma première lecture je n’y ai pas vu tout ce qu’il a fallu à l’auteur d’amour presque filial pour les élèves, les étudiants et pour l’école haïtienne en écrivant ce texte, et ce n’est pas pour se qualifier, mais pour se dévoiler qu’il le signe « Patrice Dalencour, Professeur ».

C’est le « professeur » plus que tout ce qu’il est d’autre qui introduit cet article en « se réjouissant qu’aujourd’hui des voix toujours plus nombreuses réclament la liberté de fonctionnement pour les écoles et la sécurité pour les enfants et adolescents qui les fréquentent. » Pendant de longues semaines, les Haïtiens se sont affrontés sur des questions qu’ils jugeaient importantes : corruption, injustice, violence populaire, violence institutionnelle, irrespect des droits citoyens, incompétence des dirigeants politiques et administratifs, détournements des maigres ressources nationales de mille façons dont le non-paiement des impôts et des taxes, confiscation des rares équipements qui constituaient les bases infrastructurelles de la richesse du pays, trahison quotidienne des intérêts du pays par les parlementaires qui ont pour fonction de juger les traitres à la patrie à qui des responsabilités ont été confiées.

Pendant que les Haïtiens s’affrontaient sur ces questions et qu’on attendait d’un intellectuel de la stature de Patrice Dalencour qu’il prenne le micro pour crier (crier et non dire) avec les autres : « Je suis pour Jovenel Moïse ou je suis contre Jovenel Moïse », voilà qu’il nous invite à aller à l’essentiel, à faire face à ces « commissaires politiques en charge de la police de la pensée (et à) revendiquer le droit inaliénable des enfants à l’éducation et à la scolarisation … et à (nous) accorder sur le principe du respect de ce droit.

Si d’autres parlent de santé, ce sera le même débat : les Haïtiens ont des droits dont ils ont été privés depuis plus de 2 siècles, et ce n’est pas sous le prétexte de les reconquérir qu’on doit les priver de la jouissance du peu qu’ils en ont. C’est du populisme. Point. C’est même pire que du populisme quand on a comme seul argument le badigeonnage des lieux publics, des édifices privés et aussi des individus avec de la matière fécale.

Patrice Dalencour est modeste ou timide. Quand il suggère à « l’intelligentsia (haïtienne) de toute extraction, (qui est ce qu’elle est parce que l’école l’a faite ce qu’elle est) de contribuer à la réforme et à la généralisation … de l’école haïtienne », il omet de dire qu’il a préparé et proposé une refondation complète de l’école haïtienne pour le bénéfice de TOUS les Haïtiens du berceau à la tombe, de TOUS les Haïtiens des centres urbains comme des milieux ruraux, de TOUS les Haïtiens dotés d’une intelligence à la Firmin ou limités intellectuellement, de TOUS les Haïtiens parce qu’ils sont Haïtiens.

Au cours de son ministère, la réforme de l’IPN était amorcée et l’ONPEP était fondé. À son départ du ministère il a laissé un portefeuille bien garni de projets législatifs et réglementaires qui n’ont pas été promulgués par le CNG pour des raisons de mauvaise gestion et d’indiscipline au sommet de l’exécutif. Parmi ces projets, je retiens :

Le Loi organique du ministère de l’Éducation Nationale;

Le système éducatif haïtien;

La Loi sur la Gestion des bourses d’études

Un ensemble de 5 Projets de Lois réformant complètement l’enseignement supérieur en Haïti :

· La Loi créant les IUTs (Instituts Universitaires Technologiques);

· La Loi-cadre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en Haïti;

· La Charte de l’Université d’État d’Haïti;

· Les Statuts de l’Université d’État d’Haïti;

· La Loi créant l’ONES (l’Office national de l’enseignement supérieur).

L’idée de l’ONES est un héritage laissé par Gérard Bissainthe. Il faut ajouter les noms de Pierre Vernet, directeur du Centre de Linguistique appliquée et surtout du docteur Vergniaud Péan, Doyen de la Faculté de Médecine et de Pharmacie et de Bettina Beauplan au sommet de la liste de ceux ont tout donné pour que se concrétise la réforme, encore à faire en 2019, de l’enseignement supérieur. Quant à la réforme de l’éducation en tant que telle, préscolaire, scolaire, technique et professionnelle (nationale, pas urbaine et rurale), elle n’aurait pas pu être envisagée sans l’intelligence, la disponibilité, la compétence, l’abnégation et surtout le patriotisme de Frantz Lofficial, Jean St-Fort, Tony Cantave, Pierre A. Simon et d’autres.

Patrice Dalencour est parti du ministère et ce corpus législatif et réglementaire a été remis à son successeur, le professeur Emmanuel Fils-Aimé. Mais n’allons pas trop vite.

Avant que le ministre Fils-Aimé en ait pris connaissance, avant même qu’il ait été ministre, ces documents ont été remis à Harry Carrénard qui devait être le ministre de l’Éducation nationale du président-élu, Leslie Manigat, qui lui aussi en a pris connaissance. Ils en ont discuté entre eux et autour d’eux, et Manigat, qui avait l’ambition de procéder à une réforme en profondeur de l’Etat haïtien, a dit que le gouvernement allait avoir « quelque chose par où commencer ». Pour des raisons qui ne sont probablement pas des raisons politiques, c’est-à-dire des raisons de pouvoir, mais plus probablement, à mon avis, des raisons de convenances politiques, sociales, voire psychologiques, au tout dernier moment Harry Carrénard est devenu ministre des Affaires sociales et du Travail et Emmanuel Fils-Aimé Ministre de l’Éducation Nationale. C’est donc à lui qu’il revenait de contribuer dans les domaines de l’éducation et de la formation à la réforme de  l’Etat et de la société voulue par Manigat. Il avait en main un produit fini pour lequel des fonctionnaires, des techniciens, des hommes de pensée, mais d’abord des patriotes éclairés ont consacré des heures de jour et de nuit. Il avait ces documents en main, dont un exemplaire lui a même été remis relié. Sa réponse a été : « MWEN PAP SINYEN SA DALENCOUR FÈ ». J’affirme que telle a été sa réponse. On connait la suite : le Parlement a systématiquement affaibli le gouvernement Manigat-Célestin en ne votant aucune de ses lois organiques. Les militaires sont ensuite intervenus le 19 juin pour terminer le travail dont le gros a été fait par le Parlement.

Ne vous trompez pas. Je n’ai pas écrit ce qui précède pour vous parler de Patrice Dalencour, ni même pour vous le présenter. Ceux qui doivent le connaitre, sa famille et ses amis le connaissent déjà et même mieux que moi. Mon objectif de fond en écrivant ce texte est de vous dire qu’il ne faut pas croire ceux qui répètent qu’il n’y a personne en Haïti, que le pays est fini. Ceux qui le disent sont de trois catégories :

Il y a d’abord les nostalgiques qui se souviennent d’une Haïti que ses voisins, racistes ou pas, même son ‘grand voisin’, quoi qu’on dise, regardaient avec envie et jalousie; d’une Haïti que tous les pays africains au sud du Sahara considéraient comme un phare éclairant la négritude, un pays qui s’est libéré de l’esclavage et de la colonisation. À ces nostalgiques nous devons dire que cette Haïti dont ils se souviennent n’était pas belle pour tous ses enfants dont la grande majorité était abandonnée dans la pré-modernité affligeante.

Il y a ceux qui sont affligés de voir leur pays installé depuis si longtemps dans ce trou de misère chaque jour creusé plus profondément par l’antipatriotisme dont les formes les plus apparentes sont l’appauvrissement de la nation et la violence aux mille visages. Cet antipatriotisme, c’est aussi le refus de donner à la grande majorité de nos compatriotes l’instruction, l’éducation, la santé et la culture afin de la maintenir dans la sous-humanité. À ceux-là nous disons qu’il y a encore des femmes et des femmes dans le pays parce qu’ils sont là, parce qu’ils souffrent de ce qu’ils voient, que leurs souffrances peuvent se traduire en refus et en rejet de cet enfer, que leurs souffrances peuvent se traduire en actions militantes pour le sauvetage de leur pays.

Il y a une troisième catégorie de gens qui disent et veulent nous faire croire qu’il n’y a plus personne dans le pays, sauf eux. Si nous intériorisons ce nihilisme, nous n’aurons d’autre choix que de les laisser poursuivre la destruction du pays qui, de déchoucage en rache manyòk, en père Lebrun et maintenant en pays lock ne sera plus l’Haïti de nos pères que nous souhaitons laisser à nos enfants et à leurs descendants.

C’est pour nos enfants que nous nous ‘réjouissons’ aujourd’hui avec Patrice Dalencour, que nous partageons sa ‘grande joie’ qu’il soit devenu possible de déclarer que les enfants, et toute la population, ont le « droit inaliénable à l’éducation et à la scolarisation » sans que ce soit un « crime contre le peuple ».

Henri Piquion 27 novembre 2019 Auteur

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