Besoin de poème

Hymne à la douleur de Jean Reynold Jean-Pierre

Le professeur d’histoire Jean Reynold Jean-Pierre fait place à la poésie. En cette fin d’année, la corde sensible du poète résonne de la vibration fêlée d’une cloche. Il n’arrive pas à supporter l’expérience sensorielle et émotionnelle que lui inflige sa patrie. L’auteur de « Sur la route de l'esclave », paru aux Presses Nationales d'Haïti, s’alarme et remet en cause les institutions de son pays. Dans un poème titré « Hymne à la douleur », il pousse un grand cri. Ce cri d’âme blessée touchera-t-il d’autres cœurs sensibles pour que quelque chose change en Haïti ?

Publié le 2019-12-09 | Le Nouvelliste

Hymne à la douleur

Oh douleur, que tu m’es chère !

Que tu m’es vitale !

Car, c’est par toi que j’apprends

que je vis encore, que je suis de chair et de sang.

Que ce n’est pas la peine de s’accrocher à la vie,

De toute façon elle conduit fatalement à la mort.

2

Oh douleur, omnipotente et omniprésente !

Tu es la seule vérité qui soit universelle,

La plus grande école pour la réussite

Car tu permets aux humains en quête de béatitude,

de se purifier pour mériter le ciel,

Pour parvenir à la sainteté.

3

Oh douleur ! C’est en me privant parfois de manger

qu’il m’arrive de cerner un peu

La détresse de ceux qui meurent de faim.

Que j’ai fini par comprendre

Que la plus grande torture, c’est la faim.

4

Oh douleur, dans mon singulier petit pays

qui sacralise la misère, officialise l’impunité,

Institutionnalisant la corruption,

Je vois souvent des gens néantisant leurs prochains,

 Les réduisant en morts sociales, les traitant comme des débris.

Pourtant à la moindre douleur éprouvée,

Ils s’empressent d’implorer le ciel pour avoir pitié d’eux.

5

Oh douleur ! Que de fois tu m’as fait blasphémer

Ayant la sensation terrifiante

que l’homme est abandonné à son sort.

Que les supplications, les alléluias, les aïbobos

 Ne sont qu’une cure passagère sur soi-même,

Mais ne permettent pas vraiment

d’être à l’abri d’aucune tribulation.

6

Oh douleur, ma gratitude est indéfectible!

Je t’exalte de tout mon cœur,

surtout quand vient la nuit,

prisonnier alors de ma solitude

je te rumine comme un chien en cage.

7

Alors, je me sens vraiment honoré de languir

 en dehors de toute compassion,

De toute mansuétude, de toute pitié

Qui allaient rendre mes tourments

 Encore plus douloureux, plus pénibles,

me dépouillant du peu d’humanité

qui me reste pour vivre dans la dignité.

8

Douleur, quoique disent ces mortels

noyés dans la souffrance,  oppressés par la misère

Tu ne m’as pas inspiré le dégoût de la vie !

Si vrai que tu as fini

Par tarir cette foi sociale

Que les prêtres et les frères m’avaient infusée,

en colonisant mon mental par des cantiques,

visant à renier ma culture, à perdre mon identité.

9

Mais, loin d’être un masochiste, un stoïcien, un ascète

en dépit que tu me réduis parfois

en état de bête de somme,

Me sentant devenu un taré, un paumé, un damné,

Je ne peux que te remercier

Pour être toujours ma fidèle compagne

Pour que mon être continue à s’humaniser.

10

Oh douleur ! Quand tu tenailles ma chair,

j’aimerais bien me débarrasser de ma peau

Qui empêche à mon corps

De s’éparpiller à travers la nature

Que les chasseurs de prime polluent frénétiquement

 Comme s’ils ont la vocation au suicide.

11

Oh douleur ! Quand tu me possèdes,

et surtout quand tu me selles,

en transe, perdant la notion du temps,

J’ai alors envie de retrouver mon enfance

Pour être bercé par la main sanctifiée de Maman

partie tôt pour l’Orient éternel !

12

Oh douleur ! Quand tu taraudes mon âme !

Je sens alors mon énergie s’épuise,

m’approchant plus vite vers la tombe.

Alors j’anticipe pour dire enfin :

Fini les angoisses, les vicissitudes, les haines,

Les trahisons, les calomnies, les pleurs de crocodiles

Ayant même le goût du fiel.

13

Oh douleur, je ne cesserai de te magnifier !

Quelle source de sagesse inépuisable !

Sans le vouloir, j’adore perdre parfois,

Pour mieux comprendre la tristesse

de ceux qui échouent, qui sont humiliés, dédaignés.

14

Toutefois, la seule douleur que je voulais m’éviter

C’est la perte de ma divine Maman.

 De ce fait, je vais mourir deux fois.

Bien sûr, elle espérait partir avant moi

Pour échapper à la plus grande douleur

Que le destin puisse infliger à des parents.

                                                                                         Professeur : Jean Reynold JEAN-PIERRE

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