Ecoute pour vous: l’album « ce la vie » des difficiles de Pétion-Ville

Publié le 2019-11-21 | Le Nouvelliste

Dans l’histoire de la musique haïtienne, la fin des années 1960  est marquée par  un phénomène déterminant, une sorte de tournant qui aura de grandes conséquences sur  l’évolution  du fait musical haïtien pendant  près de deux décennies : l’irruption des mini-jazzs. Le phénomène était en gestation depuis le début des années 1960, mais avait pris son expression particulière avec  la montée des Shleu-Shleu de Dada Djacaman  sur  la scène musicale haïtienne avec un concept alliant les attentes de toute une génération. C’est ce nouveau son, cette réduction de la quantité de musiciens, le rôle désormais prépondérant  de la guitare électrique avec les fameux Gibson,  Fender et Telelancaster  que Jimmy Hendrix et Carlos Santana venaient de populariser aux USA, l’arrangement et la répétition des chœurs donnant une impression  de vie, de gaieté, de joie, « du live à l’état  pur » diront plus tard  Ralph Boncy, Marc Guillaume Lubin et  Georges Léon-Emile  dans l’ouvrage La chanson d’Haïti, qui ont assuré le succès d’une formule. Ce sont ces éléments, ces ingrédients, entre autres, qui constituent la marque  de ces groupes de quartiers, de  ces « minis » qui allaient prendre alors naissance  comme une trainée de poudre dans toutes les communes du pays. Il y avait certes un besoin  de s’exprimer, de s’affirmer au sein de la jeunesse de  l’époque, de la génération qui suivait de près le duel de Nemours Jean Baptiste avec le Jazz des Jeunes de René Saint-Aude et, plus tard, la polémique  entre le fondateur du Compas direct et M. Wébert Sicot, « le maestro difficile » de la cadence Rampa « quatre couleurs ». Oui, le phénomène des mini-jazz participe  amplement à l’expression de ce besoin dans un contexte particulier de dictature ou était venu en Haïti « le temps de parler par signes » pour répéter le poète Anthony Phelps. A partir de cette matrice, les mini-jazz, dans leur orchestration vont s’orienter, en gros, dans deux traditions mélodiques différentes tout en conservant le fond rythmique de base du compas direct du maestro Nemours Jean-Baptiste avec éventuellement quelques variantes en fonction du groupe musical en question. Nous avons ainsi une tradition  basée sur les lignes mélodiques des cuivres, plus précisément du saxe alto ou ténor dans la continuité du premier saxophoniste des Shleu-Shleu, le fameux Tony Moïse avec des groupes comme les Fantaisistes de Carrefour, les Pachas du Canapé-Vert… Avec la deuxième orientation, nous retrouvons des formations musicales basées sur les cordes, particulièrement la guitare électrique survoltée dans le sillage de Carlos Santana venant  éblouir le monde aux différents concerts de Woodstock. Nous avons alors Les Gypsies, les Cougars,  les Corvington, le Tabou Combo, les Difficiles de Pétion-Ville…

Retenir un album des Difficiles de Pétion-Ville dans le cadre de cette rubrique n’est point chose aisée. Le  choix lui-même est vraiment « difficile »  tant les succès du groupe sont nombreux et les morceaux de qualité surabondants sur plusieurs albums. Cependant, les deux premiers albums du groupe  « Ce la vie » et « An septième » peuvent valablement retenir l’attention. Durant tout ce mois, nous avons  choisi  d’écouter et de réécouter l’album « Ce la vie », le premier du groupe et notre plaisir a été immense. Une belle pochette avec la clé de sol en format stylisé pour présenter le D et le P constituant les initiales du groupe sous le label d’Haïti Record. Dans cet article, nous avons choisi de respecter l’orthographe originale créole des formulations de titres des chansons.

Paru en 1970, ce magnum opus  comporte huit (8) titres, les uns plus expressifs que les autres. Nous retrouvons ainsi : Ce la vie, Refuge moin, les Ombres du temps, Touninn, Mesdames yo, Tuye Lanp, Téléphone et Kenscoff. Tous, de véritables pièces de collection en termes d’efforts, d’élaboration d’écriture textuelle, d’harmonisation, de conception et d’articulation mélodique sous la férule du maestro Henri Célestin.  Pour la distribution, nous retrouvons les musiciens suivants : Henry Célestin (guitare), Robert Martino (Guitare) Jean-Robert Hérissé (Porky) à la basse, Almando Keslin (batteur), Eddy Wooley (guitare), Emmanuel Charles (Mama) à la guitare, Lionel St-Victor (percussions et tambours), Philippe Denis (percussions), Reynold Nader (guitare).

L’album commence avec Ce la vie, un tempo lent, langoureux même, un texte vantant les qualités de la gentillesse et des qualités des femmes haïtiennes avec des onomatopées pour maintenir la cadence et le jeu des cymbales en coulisse. Ensuite, la pièce Refuge moin nous propose un texte d’un lyrisme appuyé exprimé en contre-chant soutenu par de riches accords de guitare. Au troisième titre, Les ombres du temps, le texte s’épanouit, le chanteur en solo laisse parler son cœur et son âme dans des confidences mélancoliques : « S’il fallait pleurer les souvenirs / On y verserait des torrents ». Une mélodie simple, touchante, traduisant toute la sincérité de l’artiste. «Le casseur de pierres m’a appelé / Mon garçon,  fais-moi la charité / Lui aussi il a beaucoup changé  / De ses yeux, je ne vois  plus la clarté ».

Avec Touninn, le tempo s’accélère, le rythme s’affirme avec la cloche et la batterie. Les chœurs reprennent dans une ambiance festive les dernières paroles du chanteur principal et la pièce s’articule entre une rythmique appuyée sur les cymbales et les performances de la première guitare. Pour la pièce « Mesdames yo », le chanteur se fait taquin, décrit les formes de  marivaudage, du marronnage de nos dames dans les conversations mondaines. Fi pap janm gen menm reyaksyon / Mèyè konprann sa gason / Fòk nou pa ta dekouraje  / Paske yon jou na rive / Si yon lè yo ta di nou non / Pa fin kouri kwè se pou tout bon / Fòk nou fè yon ti mache / Fòk nou fè yon ti pale / Paske non sa a ka vle di wi.  Deux autres pièces ont également retenu notre attention. Il s’agit de Téléphone et de Kenscoff. Kenscoff est superbe, un petit bijou dans un écrin. Un texte simple, une poésie limpide comme de l’eau de source,  décrivant la vie courante dans cette commune rurale il y a une certaine époque résolument et tristement révolue. Zandolit  pran  chante kou wè lannuit tonbe / Tout zanmi reyini /Tout gason tout jèn fi / Tout moun men dan lamen / Nou prale promennen / syèl la ranpli ak zetwal ki sanble ak yon vwal / ki ranpli ak dyaman /Lè maten lè w leve / ou santi ou ta chante / menm si genyen brouya / kè w ranpli ak jwa / gen frechè tout jounen. Un accompagnement soutenu, discret avec des accords bien appropriés  au  niveau des arpèges. Tout au cours  de l’exécution, le sifflement des chanteurs reproduisant fidèlement  le chant des oiseaux et des anolis maintient l’atmosphère de la fraiche campagne.  En écoutant la pièce Kenscoff, le plaisir se mêle d’abord de nostalgie, puis de douleur et, disons-le franchement, d’amertume quand on  pense  à la dégradation des conditions de vie, du stress et des situations de violence que confrontent les familles haïtiennes actuelles. Cette pièce Kenscoff que l’on ne s’arrêtera jamais d’écouter représente la quintessence,  la spécificité même du style caractéristique des Difficiles de Pétion-Ville. Pour les auteurs comme Ralph Boncy, Marc Guillaume Lubin et Georges Léon-Emile, « la marque de fabrique des Difficiles ne sera donc jamais la puissance vocale, ni la grandiloquence, mais peut-être cette touche intimiste, des chansons sincères et personnelles, sans emphase qui sauront toucher leur cible et marquer leur époque».  

En commentant cette écoute, nous avons laissé la pièce Tuye Lanp en dernier, bien qu’elle précède  Kenscoff sur les  plages de l’album.  Il s’ agit bien d’ une pièce unique dans l’histoire de la musique haïtienne décrivant de l’intérieur la situation, l’état d’âme d’un créateur, d’un auteur, d’une personne travaillant une œuvre toute une nuit et qui se retrouve  tout prêt de le réussir, de le terminer à l’aube de la nouvelle journée. Il y a un texte profond avec des mots pourtant simples que peuvent  seulement et valablement apprécier  les créateurs, les cadres qui passent souventes fois toute une nuit  à travailler sur une œuvre ou sur un dossier difficile.  Men nan pwen pi bèl bagay/ Pase lè w ap fè yon travay / Ou ta vle li reyisi epi li preske fini […] Si chans pa w li reyisi /  Menm si anpil tan pase / Yon jounen yon nwit ka fini / Pou ou menm sa pa konte / Paske le ou  wè sa w fè / Tout fatig mete deyò / Ou ka fèk ka kontinye / Pou ka eseye fè mye / Lè konsa solèy ap leve / e limyè w toujou limen / Sèl bagay ki rete pou fè / tuye lanp ale dòmi.  

Une  mélodie bien adaptée et qui supporte correctement le texte. Une musique simple, intimiste, portée par des nappes mélodiques touchantes, exécutées avec un calme olympien. Un enregistrement impeccable, avec en arrière-plan, le son des cloches d’une église sonnant les matines annonçant effectivement la montée de l’aube du jour nouveau… Un morceau profond. Incroyable. Indicible. Insoutenable. De l’art à l’état pur. Une pièce que nous avons écoutée tant de fois au cours des nuits de travail avec le même recueillement, le même respect, le même plaisir. Je dois publiquement le dire aujourd’hui : Merci Henri Célestin, Merci les Difficiles de Pétion-Ville pour cette pièce.     

Tout en écoutant et en réécoutant les différentes plages de cet album, nous nous sommes reportés des décennies en arrière, à une époque où les principales radios de diffusion haïtienne basées à Port-au-Prince couvraient pratiquement tout le pays avec la bande AM.  Et  il y a une voix qui était sur les ondes de Radio Haïti d’abord et sur Radio Métropole ensuite qui résonne incessamment encore à nos oreilles. Le  lecteur l’aura bien deviné : Et voilà une sélection que l’on aime bien !  C’est la voix de Ricot Jean Baptiste ! Incontournable dans toute réécoute  des grands moments de la musique haïtienne des mini-jazzs. Quant  aux Difficiles de Pétion-Ville,  sous le leadership de son dynamique maestro, Henri Célestin, le groupe a produit des albums et titres inoubliables par la suite. Le public avait répondu en masse, avec frénésie et passion aux prestations des journées récréatives, des kermesses et des soirées. Certains se rappellent encore le succès du carnaval Pote Bale avec l’injonction plusieurs fois répétée à Papite de descendre le camion pour pousser le char… Cependant, avec le temps, les choses allaient évoluer. Sous l’impulsion des groupes comme Les Aiglons, Les Grammacks et Exile One, les mini-jazzs haïtiens allaient réaménager leur orchestration avec les cuivres et des claviers polyphoniques  particulièrement le Fender Rhodes donnant de multiples possibilités  d’exploitation. Dans cette mouvance, le Tabou Combo et  le Bossa Combo allaient se réorganiser. Les Gypsies de Robert Martino devenaient le Scorpio Universel et les Difficiles de Pétion-Ville se muteront en D.P. Express, mais sans Henri Célestin. À partir de l’album Pa pran Kontak, le D.P Express allait alors entamer une foudroyante carrière sur la scène musicale haïtienne  avec particulièrement les performances de deux chanteurs qui auront marqué des générations de fanatiques. Il s’agit d’Hervé Bléus à la voix ondulante, chaude, inimitable et du fameux Antoine Rossini Jean- Baptiste, le sympathique et charismatique Ti-Mannno. Mais, c’est déjà toute une autre histoire…

Dans le cadre de cette rubrique,  nous nous sommes plongés dans les  réécoutes successives du premier album des Difficiles de Pétion-Ville, « Ce la vie ». Avouons-le  tout de suite et sans fard : nous y avons pris du plaisir, un plaisir immense. Nous avons eu des réminiscences heureuses. Cependant, au même moment, en écoutant ces plages merveilleuses, en appréciant ces textes empreints de fraicheur et de sincérité, ce lyrisme à fleur de peau, nous avons éprouvé également du dépit, de la lassitude en regardant, en considérant ce qu’est devenue notre musique populaire actuelle, en dehors de quelques rares et heureuses exceptions et en dépit du projet promoteur du mouvement de la nouvelle génération des années 1990.  Ou est passée la tradition des cuivres et des cordes qui avait formé des  instrumentistes virtuoses de la trempe des Henri Célestin, Robert Martino, Dadou Pasquet, Mario Mayala, Ricardo Franck (Ti Plim), de Gérard Daniel, de Georges Loubert Chancy, des frères Déjean (Lyonel, André et Fred), d’Eddy Brisseaux? Où sont passées les fanfares de nos lycées et collèges qui étaient de véritables pépinières pour la formation classique de base en solfège et en harmonisation de nos futurs musiciens ?  Où est passé  l’environnement, la nature qui chante, le cadre idyllique que décrit Henri Célestin dans la chanson Kenscoff avec en support le cri des oiseaux ? Où  est passée cette joie de vivre  enfantine qui nous faisait rêver encore en écoutant cet album ? Dans notre chère Haïti actuelle, les choses ont bien évolué depuis longtemps. L’environnement s’est complètement dégradé, les villes éventrées, surpeuplées et méconnaissables avec des tas d’immondice au coin des rues. Le séisme du 12 janvier 2010 a fortement terrassé Port-au-Prince qui ne peut encore s’en relever. Même les gens ne sont  plus les mêmes. Le poète Syto Cavé le disait clairement dans la nouvelle version de la chanson « la pèsonn » interprétée par le groupe Malavoi  et chantée par Alan Cavé : « Moun yo pa menm, tan a chanje ». Pour sa part, le chanteur Beethovas Obas a été plus loin : Nou pa moun, Nou pa moun, chantait l’artiste  sur son premier album. Tempus  edax rerum (le temps  détruit toute chose) nous  disait  un autre poète, Ovide, dans ses Métamorphoses…

En dépit de toutes les vicissitudes, la musique des Difficiles de Pétion-Ville demeure et accompagne toujours  une bonne partie de la population. Elle est actuellement disponible sur Internet et sur You Tube. C’est une pause réconfortante à l’ombre d’une oasis dans un désert. Nous venons d’écouter l’album Ce la vie dans le cadre de cette rubrique. Nous vous disons seulement : bonne écoute.  

Jérôme Paul Eddy Lacoste babuzi2001@yahoo.fr               Auteur

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