Le décryptage des contestations dans la démocratie chilienne : les racines du malaise social

Publié le 2019-11-25 | Le Nouvelliste

Les revendications sociales du Chili de 2019 mettent en cause un système politique et économique qui pèse de tout son poids sur les épaules d’un grand nombre de citoyens qui se sentent écartés de la vie politique tout en étant économiquement affectés par l’ultralibéralisme. Des réminiscences de la dictature apparaissent dans le système politique sous diverses facettes. Les années Pinochet laissent une empreinte sur la configuration des institutions politique et économique. La manière d’élire des parlementaires à travers un mode de scrutin binominal était un héritage de la dictature. Le mode de cotisation et celui de gestion de fonds de pension demeurent sans commune mesure, un autre legs qui fait l’objet de critiques virulentes au cours des manifestations. La  mobilisation pour la mise en place d’un système de retraite tourné vers une justice sociale est l’un des piliers des revendications d’octobre 2019.

Un mode de scrutin hérité de la dictature : le système binominal

Le système parlementaire est tributaire jusqu’en 2015 [1] d’un mode de scrutin initié sous la dictature d’Augusto Pinochet qui exerça le pouvoir entre 1973 et 1990. Des controverses liées à la représentativité des partis politiques au congrès ont entaché le système binominal des critiques des plus acerbes. Il est qualifié de système d’exclusion à l’égard des partis politiques qui ne se sont pas coalisés dans de grands blocs. Depuis le retour de la démocratie en 1990, une coalition de partis de droite et de  gauche domine la scène politique pendant longtemps [2].

Et les partisans du binominal clament la stabilité offerte par ce mode de scrutin au niveau du parlement. Quid de ce système ? Le mode de scrutin dont il s’agissait, était caractérisé par un suffrage universel direct à un tour qui ne rentre pas dans le cadre des scrutins proportionnel et majoritaire. On remarque par ailleurs que cette manière d’élire les parlementaires au Chili était unique au monde. Pas d’équivalent dans les autres systèmes démocratiques connus. Le fondement du binominal se trouve inséré dans une loi organique de 1988 (encore sous la dictature) fixant le contenu des élections parlementaires. L’instabilité politique en ce qui concerne la constitution de majorité à l’intérieur du congrès a caractérisé la démocratie chilienne avant la dictature. Le système binominal est inventé pour réduire la diversité des partis politiques dans le paysage du congrès, habitué au cours de son histoire, à la présence de plusieurs tendances.  

Dans le système binominal, chaque liste électorale comprend deux candidats issus d’une coalition de partis ou d’un parti unique. C’était la règle. L’enjeu des élections se joue dans les grandes coalitions de partis politiques. En général, les candidats des partis uniques ne peuvent pas gagner les élections parlementaires au Chili. La raison peut paraitre évidente en termes du nombre d’électeurs à mobiliser. Un candidat qui sort de l’une des deux grandes coalitions a plus de probabilité d’être élu face à celui qui provient d’une petite coalition, d’un parti moyen ou d’un petit parti. Faire cavalier seul est payant dans ce mode de scrutin. Les coalitions partent en pôle position. Le système binominal était enclin à perpétuer une logique de stabilité aux dépens d’une représentativité de diverses tendances.  

Des critiques surgissent en arguant que la participation des citoyens dans le choix de leurs représentants est accaparée par un mode de scrutin qui ne reflète pas la diversité de l’offre politique.  Ce qui écarte des partis du jeu de la démocratie. Dans un pays qui a connu la dictature, cela peut rappeler dans une certaine mesure que la démocratie inféodée au système binominal est l’émanation des années de plomb. C’est une évocation de l’autoritarisme. Celui-ci n’est pas porteur dans un Chili en quête de participation et de représentativité, d’espoir pour des gens issus de partis qui se sentent marginalisés. Depuis le retour de la démocratie, des gens critiques au système binominal ne cessent de réclamer sa fin. Il a fallu attendre l’année 2015, plus précisément 2017 [3] pour avoir la tenue des élections parlementaires en dehors de ce modèle.  

De la manière de choisir des représentants dans le système binominal

Le choix des parlementaires se fait par liste de deux candidats. L’électeur peut choisir de voter pour l’un des deux, puisqu’il ne s’agit pas d’une offre bloquée. Dès lors, les deux candidats qui obtiennent le plus de voix sur les deux premières listes sont élus. Pour que les deux candidats présents sur une même liste remportent les deux sièges, il fallait que cette liste ait obtenu deux fois plus de votants que la liste qui arrive en deuxième.  Ou encore pour que les deux candidats d’une même liste passent, il faut que celle-ci obtienne plus de 66% des voix. Ce qui n’est pas facilement accessible dans un système démocratique avec des positionnements de droite et de gauche entre autres sur l’échiquier politique. En outre, ce qui paraît bizarre dans le système binomial est la question du nombre de votants quand il s’agit de choisir un deuxième élu. Cette modalité peut être résumée de la manière suivante : même si le deuxième candidat sur la première liste a obtenu un plus grand nombre de voix que le premier candidat sur la seconde liste, celui-là n’est pas élu. C’est le candidat qui obtient plus de voix sur la deuxième liste qui gagne les élections. Peu importe le nombre de votants qui l’a choisi. C’est le scénario qui était le plus fréquent dans le système binominal. La logique qui sous-tend cette démarche est que chaque grande coalition de partis gagne un siège au Parlement. Cela tend vers un équilibre entre les grands ! De cette sorte les élections sont faites pour favoriser les deux plus grandes coalitions de partis. D’où l’émergence de revendications pour la participation et la représentativité.

Illustration sur la structure binominale

Le tableau ci-dessous présente bien la structure des élections parlementaires du Chili dans le système binominal. En 1989 [4], a eu lieu au pays une première élection législative. Les résultats traduisent la portée des deux grandes coalitions dont sont issus quatre des six candidats prs dans le tableau. Prenons l’exemple des trois listes du tableau. On y trouve une liste de la Concertation des partis politiques (grande coalition) qui présentait aux élections législatives les candidats : Andrés Zaldivar et Ricardo Lagos. Une autre liste de l’Alliance des partis politiques (grande coalition) avec des candidats Jaime Guzman et Miguel Otero. Une troisième liste qui comprend Sergio Santander Sepúlveda et Rodrigo Miranda.

Effectivement, c’était déjà presque calculé à l’avance. L’élection des deux sénateurs issus des plus grandes coalitions de partis respecte la logique binominale. C’est dans cette veine que le  binominal était caractérisé comme un système de consensus. Il était taxé de répétitif et de  traditionnel. Pas de grande majorité dégagée dans chacune des coalitions. Du point de vue de la configuration du système politique chilien, il est à remarquer que le président ne dispose pas de grande marge de manœuvre. D’où la nécessite de consensus pour le fonctionnement des institutions au détriment de la représentation. C’est la formule de la stabilité axée sur des négociations au niveau du congrès qui priment dans le binominal. Des décisions importantes peuvent seulement impliquer deux grands blocs, sans même prendre en compte dans certaines circonstances, des petits partis.

Une demande de participation entravée par un système politique

 Le système recèle et alimente des représentations sociales de la politique qui tiennent lieu d’une sphère difficile d’accès, d’une forteresse pour les masses populaires et des gens des classes moyennes. La reproduction des inégalités sociales est endémique au système politique chilien qui se renouvelle à chaque élection. Des gens sont devenus la proie de la croissance économique au point que 1% des plus riches détient plus du quart de la richesse du pays [5]. Les courroies de transmission des revendications populaires sont obstruées par la privatisation de masse. La libre circulation du capital est en inadéquation à la lutte contre la précarité. La forte création de richesses ne parvient pas à faire reculer les inégalités sociales. La stabilité de l’économie ne conduit pas à un usage équitable des ressources au profit des plus démunis. Le pays s’engouffre lentement dans une cohabitation de  richesse importante, mise en parallèle à une montée des inégalités sociales spectaculaires qui donne lieu à des poches de pauvreté de plus en plus fréquentes.

Le soutien au modèle néolibéral est largement partagé par des dirigeants politiques qui accèdent au pouvoir. Depuis le retour de la démocratie en 1990, qu’il s’agisse des présidents issus de la gauche ou de la droite, l’évidence montre qu’il y a un grand consensus sur le modelé économique et sa remise en cause en profondeur ne figure pas dans les agendas. L’ultralibéralisme chilien a la vie dure. C’est un système économique qui traverse tous les tissus de la société et qui tend à s’élargir au bénéfice d’une liberté de marché qui favorise les grandes fortunes.   

Les revendications d’octobre 2019 semblent vouloir faire instaurer une démocratie qui s’occupera des revendications des Chiliens qui demandent l’avènement d’un nouveau système à travers un virage vers le social. Sans doute y aura-t-il un avant et un après octobre 2019 dans la vie politique du peuple chilien. Les revendications traduisent cette aspiration d’ouverture aux droits des citoyens à avoir un État qui les prend en charge par rapport à des services sociaux de base tels, l’éducation et la santé. Les revendications des femmes pour l’égalité de salaire avec les hommes est une demande cruciale. Dans le système économique chilien, il y a un débalancement de salaire au profit des hommes. Le régime des retraites constitue également, dans le cadre des mobilisations, un objet de contestation. La question de la retraite ouvre des brèches au niveau des demandes de la population vis-à-vis d’un État qui laisse faire au secteur privé. La réforme constitutionnelle est la pierre angulaire des changements à envisager  dans le système politique. Toute cette panoplie de revendications tend vers une amélioration de la vie de la population, vers un virage social.  

Un grand nombre de Chiliens, arrivés à l’âge de la retraite, gagnent moins que le salaire minimum. La particularité du système de retraite du Chili réside dans une capitalisation individualisée. C’est le salarié qui paie la totalité de sa retraite. Dans cette perspective, 10% du salaire est déposé sur un compte géré par un fonds de pension. Ce régime par capitalisation individuelle implique du coup que l’employeur n’intervient pas dans la pension de son employé. Celui-ci doit tout payer à sa charge. Cette situation fait grincer les dents. Les gens sont mécontents de ce régime et se sentent exploités par le patronat et livrés par l’État au débridement du capital. Malgré des tentatives pour porter des employeurs à payer une petite cotisation pour des employés, les réformes ne passent pas. Michelle Bachelet a tenté de réformer la retraite au cours de son deuxième mandat (2014-2018), mais le refus du système a mis fin à ses prétentions. Piñera, quoique de droite, a tenté d'entreprendre une petite réforme de 4% de cotisation de la part des employeurs, mais le succès jusqu’aux revendications d’octobre n’arrive pas au rendez-vous.

Les revendications populaires contre des inégalités sociales ne sont pas canalisées dans un congrès qui traduit une diversité des demandes. Depuis les dernières élections de 2017, le niveau de représentation des partis politiques a augmenté, mais ne traduit pas jusqu’à présent la demande de participation indirecte de la population. La participation politique est devenue au cours de l’expérience démocratique post-dictatoriale au Chili, une demande latente qui revient sous diverses formes. Des gens veulent faire entendre leurs voix. Un certain nombre d’intellectuels chiliens, dans leur réflexion sur le parcours de la démocratie depuis 1990, utilisent pour apprécier et en même temps nuancer les acquis de l’expérience, l’expression d’enclaves autoritaires. En d’autres termes, la démocratie chilienne affiche des zones d’ombre.

Références et ajouts

1. Les élections de 2017 sont les premières qui ne sont pas organisées sous l'égide du système binominal au Chili depuis 1989. À partir de 2015, c’est un mode de scrutin proportionnel qui est en vigueur.

2. L'élection présidentielle de 2017 n’a pas confirmé cette tendance dans une certaine mesure avec des scores non négligeables obtenus par d’autres candidats. Mais c'est un habitué des coalitions de la droite conservatrice, Sebastián Piñera, qui est élu.  

3. Perspetive Monde : un outil pédagogique des grandes tendances mondiales depuis 1945. Diatta, Maria. Janvier 2018. Voir:  http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMAnalyse?codeAnalyse=2258

4. Stabilité politique et crise de la représentation au Chili. Couffignal, Georges. 2011, Cahiers des Amériques latines, pp. 109-124. Voir: https://journals.openedition.org/cal/149

6. La concentration des richesses au Chili est énorme. Elle est de l'ordre de 1% des plus riches pour  26.5% des richesses.  Voir:   https://legrandcontinent.eu/fr/2019/11/14/le-printemps-chilien-la-fin-du-modele-neoliberal/.

Josue Vaval, professeur UEH/FASCH Auteur

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