Mémoire / Musique haïtienne

Azor, un tambourineur hors pair

Publié le 2019-11-26 | Le Nouvelliste

Azor s’est servi de son acquis culturel pour gagner sa croûte et, du coup, a été un phare pour toute une génération. Puisque son style et son répertoire sont les héritiers en ligne directe de cette culture vaudou, on peut comprendre l’engouement de ses fans pour son style de musique.

Azor est un tambourineur hors pair qui maîtrise parfaitement les rythmes et les rites du folklore haïtien. Entendons par folklore la nomenclature complète des rythmes et rituels du vaudou, c’est-à-dire ses quatre rites principaux (rada, congo, pétro et djouba) et les rythmes qui en découlent (ces rythmes portent les noms de leurs danses correspondantes).

Le folklore et les danses populaires qui se pratiquent dans les autres Antilles peuvent s’articuler autour d’un instrument (par exemple, à la Martinique on parle des tambours bèlè ou du chouval bwa, à Cuba des tambours batas, et la liste pourrait s’allonger). Or en Haïti, à part le tambour assòtor que l’on mentionne d’ailleurs très rarement, cette tradition de célébration à partir d’un instrument n’existe simplement pas. La raison ? La culture haïtienne et les instruments folkloriques sont d’ascendance vaudou, mais le vaudou est constamment combattu au pays en raison des préjugés véhiculés depuis la période coloniale.

« Digression : il est temps d’assembler cet héritage, qui est en voie de disparition, et de confier sa propagation et sa valorisation à une institution de l’héritage haïtien. Cette institution pourrait se concevoir dans le cadre du programme de reconstruction du pays avec un établissement dans chaque grande ville. »

L’anecdote suivante peut servir à conforter cette idée. En 1999, lors d’une visite à Hinche, ville importante du pays, je suis allé à Pandiassou, petite localité avoisinante. Plusieurs jeunes m’ont alors demandé de leur envoyer des sketches de danses folkloriques, car ils n’en connaissaient aucune. Pourtant à Cuba, chaque élément de l’héritage culturel conserve sa valeur traditionnelle et se transmet par l’enseignement. Or, Haïti possède la plus riche nomenclature de rythmes et de danses dans la Caraïbe, lesquels ne demandent qu’à être classifiés et diffusés.

Pour revenir à Azor, sa musique est, bien sûr, du fond vaudou, avec la même technique de composition et d’interprétation. Elle est rendue tantôt avec des batteries traditionnelles, tantôt avec des instruments complètement modernes où le tambour est roi. Si, pour cette raison, nous classons la musique d’Azor comme une musique vaudou, pourquoi qualifie-t-on de racine ou de vaudou-jazz, etc., des musiques qui lui sont similaires ? Toutes ces formes musicales issues du vaudou devraient avoir une définition étymologiquement commune, comme c’est le cas des différentes formes du son à Cuba : son, son montuno, son cha, entre autres. Dans cet ordre d’idées, nous pouvons dire que nos musicologues n’ont pas encore identifié la musique d’Azor ni déterminé ses caractéristiques.

Au risque de nous répéter, disons que la musique vaudou pure (sacrée) est interprétée dans un but très précis, celui de provoquer la crise de possession : le tambourineur suit l’évolution de l’adepte et lui donne un « kassé tanbou », autrement dit, un momentum. Ainsi la musique d’Azor est tout au plus une musique vaudou profanée indéfinie, puisqu’elle n’est pas qualifiée de musique racine. D’ailleurs, les caractéristiques de la musique racine non plus n’ont jamais été définies. Traditionnellement, cette tâche était accomplie par nos ethnologues. De nos jours, avec la modernisation, elle est laissée aux soins des musicologues qui ont de la difficulté à se prononcer.

Que sont nos musiques ? La profondeur et la richesse de la musique dite folklorique haïtienne ont été un défi pour les musiciens étrangers. Ainsi le répertoire d’Issa El Saieh abonde de musiques dans lesquelles Ti Roro (Raymond Baillergeau) accompagne au tambour soit Bud Johnson, soit Bebo Valdes. Pourtant, on ne saurait confondre sa prestation comme tambourineur dans l’orchestre d’Issa Saieh avec celle du tambourineur en tournée folklorique avec Lina Mathon Blanchet aux États-Unis ou ailleurs à l’étranger.

Azor l’éclectique


Si la musique d’Azor reste à définir par les musicologues haïtiens, les Japonais, quant à eux, lui reconnaissent une certaine similitude avec la leur, au point de partager avec ce musicien, dans un film intitulé Haïti, cœur battant, de Carl Lafontant, différents aspects de la vie et de l’histoire des deux peuples. Dans ce film où la pianiste japonaise Matsuno Michiko, accompagnée par Azor au tambour, exécute différents morceaux au piano et vice versa, le mariage des deux musiques se fait à part égale.

Toujours comme tambourineur, Azor a joué avec plusieurs artistes haïtiens aux styles différents, mais dont la musique est plutôt à saveur jazzique. À cet égard, il a fréquenté au cours de la dernière décennie de sa vie, entre autres, le chanteur et compositeur Boulo Valcourt, le guitariste de jazz Harold Faustin et le pianiste Eddy Prophète, en Haïti comme à l’étranger. Il a aussi collaboré avec de nombreux artistes haïtiens et étrangers tels que les frères Widmaïer Joël et Mushi), Émeline Michel, Jimmy Daniel (batteur américain), James Germain, Yannick Étienne, le poète Syto Cavé (pièce : Voisins complices), Réginald Policard, Beethova Obas, Jimmy Jean-Félix... Pendant plus de 10 ans, il a participé régulièrement à toutes les éditions du Festival Rasin réalisé par le Center for Haitian Studies (CHS) de Miami.(*)

L'apport d’Azor
Son tambour. En général, l’instrumentation des groupes musicaux haïtiens comprend plusieurs instruments et percussions dont l’harmonisation produit la musique d’ensemble. L’apport d’Azor à ce chapitre a transcendé cette tradition. Grâce à sa dextérité, il a fracassé les tabous et les séquelles racistes de l’ère coloniale en introduisant le tambour honni de l’esclave dans les salons des pianos à queue, et même en accouplant ces instruments pour en produire l’impensable. Azor nous a ainsi montré que le tambour, qui jusqu’à présent n’a pas encore appris à lire les notes de musique, sait jouer également les mêmes notes que le piano a mis des années d’études et de répétition à apprendre par cœur.

Azor arborait en permanence le sourire béat d’enfant qui jouait de son instrument en silence, sans grand mouvement. Cependant il ne fit pas moins résonner son tambour avec une assurance, un détachement et une puissance tels qu’on croirait ses rythmes sortis directement d’un panthéon de dieux africains.

La chanson d’Azor
Les grands chanteurs d’opéra ainsi que les grands danseurs doivent s’entraîner continuellement pendant de longues heures par jour pour rester maîtres de leur art.

Or, même si dans le monde vaudou ou folklorique haïtien on dispose de peu de moyens, il n’en demeure pas moins qu’on acquiert cette aptitude à un degré supérieur. À cet égard, Azor s’était signalé de façon marquée.

Doté d’une puissante voix de baryton, il chante de manière posée avec détermination et direction. Sa troupe (Rasin Mapou) a propagé les chansons et les techniques cantatoires de la culture vaudou, en l’occurrence la technique dite de chant participatif (Coro-pregòn, en espagnol), où le soliste (ou le houngan) chante le message principal, et le chœur (ou les hounsis) répond en refrain. Je tiens à faire remarquer que toute la chanson caribéenne et africaine est ainsi organisée.

(*) Ref. : Haïti-Culture: Ayibobo pou Azor - Par Vizyonplus
Discographie :
Azor a produit pas moins de dix disques enregistrés et effectué plusieurs tournées à l’étranger (dont neuf au Japon)    

Eddy Garnier Canada Auteur

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