Le Service public en Haïti, entre mythe et la réalité

« Les gouvernants modernes ne doivent plus seulement à leurs gouvernés la police et la justice proprement dites, mais encore ce que certains publicistes appellent d’un mot commode la culture, à savoir l’enseignement, l’assistance, l’hygiène, la protection au travail, les transports, etc., etc. » Claude DIDRY

Le Nouvelliste
11 nov. 2019 — Lecture : 4 min.

Le service public, dans sa plus simple expression, est une activité qui répond à l’exigence de l’intérêt général. Ce dernier peut être envisagé selon deux approches : l’une utilitariste, l’autre interventionniste. La première approche dite française qui met en avant   la dimension supérieure de l’intérêt général, c’est-à-dire, il dépasse la somme des intérêts particuliers. La seconde, la conception anglo-saxonne mettant en valeur la somme des intérêts de chaque citoyen.

Dans ce contexte, en Haïti, bien avant de la logique de « Pays lock », je me questionne quotidiennement sur le sens du service public en Haïti. Quelle vision a l’Etat de l’intérêt général ? Ou encore, comment le citoyen-usager conçoit le service public  en Haïti ? Cet article se donne pour objectif de comprendre un peu le mode de fonctionnement des services publics en Haïti au regard du principe de Rolland. Celui-ci évoque trois (3)  éléments constitutifs du service public en France : l’égalité, la mutabilité et la continuité.

Tout d’abord,  l’égalité devant le service public renvoie à l’idée « tous les usagers doivent être placés face aux services publics dans une position égale, sans discrimination ni avantage » (BARTOLI, 2009). Cette façon de voir l’égalité remet en cause la dimension de favoritisme existant en Haïti dans la fonction publique. En effet, l’accessibilité à des services publics dépend largement d’une quelconque appartenance sociale. Donc, le droit à la santé et à l’éducation adéquate, en Haïti, est devenu plutôt un droit privilégié.

Ensuite, la mutabilité ou l’adaptabilité est la capacité que possèdent les pouvoirs publics à adapter les services publics aux besoins évolutifs des citoyens-usagers, car la société dans laquelle ils évoluent est dynamique. Ici, je me demande si le secteur public haïtien mène des enquêtes régulièrement pour connaitre davantage le niveau de satisfaction des citoyens-usagers afin de mieux adapter l’offre de service aux attentes des usagers.

Enfin, la fermeture des établissements scolaires et universitaires, la rupture des services sanitaires et de justice, depuis quelques mois en Haïti, remettent en question le fameux principe de continuité du service public, car « les services sont tenus de fonctionner de manière régulière et continue » (BARTOLI, 2009). Même en moment de grève, certains services publics ne doivent pas être interrompus.

Du coup, ces trois (3) critères du service public m’efforcent à soulever le rôle régulateur de l’État. Dans son texte, titré L’État, Georges BURDEAU croit que la définition de l’État réside fortement dans la différenciation existant entre gouvernants et gouvernés. Cette définition qui, à mon sens, s’inscrit dans une logique fonctionnaliste de l’État, a d’abord été vulgarisé par Durkheim, Weber et plus tard développé par Talcott Parsons où il a mis accent sur la fonction d’intégration sociale de l’État. Tout ceci pour dire, le service public doit être assuré par l’État, il est comme « activité de l’État allant dans le sens de l’intérêt des gouvernés n’est donc pas caractéristique d’une activité particulière… » (Didry, 2005).

In fine, l’éducation, la santé et la protection sociale, la sécurité et la police, le logement, les transports, l’énergie, la communication, etc., sont des activités qui recouvrent le service public. Elles me poussent à interroger le sens du service public en Haïti. Si « le rôle des services publics est servir l’intérêt général » (Montialoux, 2007), en Haïti l’État est contre l’intérêt général, car l’État haïtien ne joue pas son rôle régulateur. Mon ambition n’est pas celle d’appliquer la vision française de service public ou autre à la réalité de mon pays, mais plutôt susciter la volonté des politiques et des fonctionnaires à avoir une vision de l’intérêt général, celle reflétant l’intérêt de tous les haïtiens. Pour ce faire, il faut mettre en place des politiques publiques adéquates qui prennent en compte les attentes du peuple haïtien et inculquer la notion de motivation de service public chez les agents publics. Toutefois, le service public n’est jamais une donnée, mais une conquête permanente et continuelle, c’est-à-dire qu’il est un « mythe légitimant : il sculpte l’image d’État généreux, bienveillant, uniquement préoccupé du bien-être de ses sujets » (Chevallier, 1991).

Amos FRANÇOIS

 Étudiant en Administration publique : management public à Aix-Marseille Université.

Email : amosfrancois1@gmail.com

Bibliographie

BARTOLI Annie (2009), Management dans les organisations publiques, Dunod, p. 393.

CHEVALLIER J., Le service public, coll. « Que sais-je ? », PUF, 2e éd., 1991.

DUGUIT Léon  (2005), « Léon Duguit, ou le service public en action », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n°52-3, p.88-97.

MONTIALOUX Claire (2007), « Service public et intérêt général », Regards croisés sur l’économie, n°2, p.25-26.