Nou fout bouke

Publié le 2019-11-11 | lenouvelliste.com

Il y a des gens polis qui diront que le pays ne peut plus continuer à justifier le jugement qu’il est une société faillie, qu’il est le lieu de naissance et de résidence de bipèdes dont les ancêtres jusqu’à hier encore étaient des hommes et des femmes qui se disaient fièrement Haïtiens. Je ne suis pas de cette politesse. Je dis que NOU FOUT BOUKE d’entendre des politiciens qui parlent sans rien dire, car ils n’ont rien à dire, crier au peuple de s’armer de fusils ou du père Lebrun pour «faire la révolution». Comme si le fusil et la barbarie suffisaient à faire une révolution. Nous l’avons déjà dit aux politiciens en mal de pouvoir qu’il ne suffit pas de remplacer un gouvernement par un autre pour «faire une révolution». La révolution à faire en Haïti aujourd’hui doit consister à remplacer une injustice fondamentale, une injustice historique, par une justice essentielle fondée sur l’égale possibilité que doit avoir chaque Haïtien de participer au développement de son pays et d’accéder aux fruits de ce développement. Il est faux de croire que la révolution qui nous a donné ce pays a été le fruit du slogan « Koupe tèt, boule kay » (en supposant, ce qui n’est pas établi, que Dessalines ait jamais dit cela). « Koupe tèt boule kay » est un slogan, pas un programme, pas une idée d’organisation de la société, et Desssalines n’a pas fait de révolution avec des slogans, mais en se demandant ce qui adviendra à ceux dont les  pères sont en Afrique, c’est-à-dire en demandant que tous les citoyens de la nouvelle nation bénéficient de la richesse nationale et en proposant un « programme » d’organisation de la nouvelle société afin que cette attente soit satisfaite. En d’autres termes, nos pères ont construit le pays pour en faire une terre de justice, de justice économique, de justice sociale et de justice dans la justice, c’est-à-dire dans l’application des lois. Ils n’ont pas fait le pays pour que des antipatriotes rêvant de pouvoir le déclare aujourd’hui « lòk » pour enrichir encore plus leurs patrons, vrais bénéficiaires des injustices quotidiennes et de l’injustice fondamentale ni pour appauvrir encore plus le pays et ses citoyens à qui le pain, le toit, l’éducation, la santé, la culture et la modernité ont toujours été refusés.

Le pays est « lòk ». J’entends les gens se demander ce que penseraient Jean-Jacques Dessalines et ses compagnons de combat qui ont été depuis le marronnage jusqu’à Vertières en passant par le Bwa Kay Iman et la Crète-à-Pierrot en quête d’une humanité à nous léguer. Si nous leur demandons ce qu’ils en pensent ils nous répondront :

NOU FOUT BOUKE que nos enfants ne puissent pas aller à l’école apprendre à devenir des adultes, c’est-à-dire des individus responsables d’eux-mêmes, de leurs voisins et du destin de leur pays.

NOU FOUT BOUKE que le petit personnel de maison, souvent abusé et méprisé par la madame, le monsieur, la demoiselle et le petit monsieur ne puisse pas aller chercher la misère qui leur était donnée, mais qui servait à payer la scolarité des enfants et à faire rêver d’un avenir meilleur.

NOU FOUT BOUKE que les travailleurs avec ou sans métier, plutôt sans métier, ne puissent pas aller vendre leur force de travail pour rapporter chez eux de quoi faire « chodyè monte dife ».

NOU FOUT BOUKE que les professeurs qu’on appelait autrefois « maîtres » ne puissent même plus écrire sans faute, des fautes, « quand nos aïeux brisèrent leurs entraves … » alors que leur fonction première est de donner aux jeunes et à tous les citoyens, et à tous les habitants du pays, citoyens ou non, l'envie de travailler pour le maintien dans l’honneur de la souveraineté du pays.

NOU FOUT BOUKE d’observer qu’avant même de savoir marcher les enfants de notre pays, filles et garçons, se promènent avec des armes de guerre et se prostituent pour un 10 kòb sans lendemain. Si le pays est « lòk », leur moralité peut l’être aussi.

NOU FOUT BOUKE que des soi-disant amis qui se sont diplomatiquement, économiquement et militairement opposés à notre indépendance tout au long de notre histoire de peuple, qui ont semé la division dans notre société qui se voulait une communauté fraternelle, qui ont armé et surarmé nos délinquants potentiels qui n’en demandaient pas tant, qui nous ont dépouillés, avec l’aide de quelques traitres locaux, de tous nos équipements, fruits de nos sacrifices, qui s’appelaient TÉLÉCO, Minoterie d’Haïti, Ciment d’Haïti, Éd’H ...,, NOU FOUT BOUKE de les entendre nous rappeler que nous sommes « le peuple le plus pauvre des Amériques » et nous donner des conseils pour la gestion interne de nos problèmes. Des problèmes réels auxquels nous devons nous-mêmes trouver des solutions pratiques, techniques, mais aussi des solutions de consolidation de notre personnalité nationale, des solutions de solidarité, sans refuser avant examen l’aide sincère que d’autres peuvent nous offrir.

NOU FOUT BOUKE que depuis bientôt deux ans des énergumènes sans culture historique et sans sentiment patriotique, animés par leur seule ambition de monopoliser le pouvoir, ou du moins ses apparences, détournent vers des revendications égoïstes les énergies que le peuple haïtien aurait utilisées pour réclamer avec force et conviction, pour réclamer « révolutionnairement » la correction de plus de deux siècles d’injustice, d’exclusion, de répression institutionnelle et de mauvaise gouvernance. NOU FOUT BOUKE que ces énergumènes utilisent les frustrations du peuple haïtien, et son refus légitime de la misère et de la déchéance dans des discours populistes qui ne seront à jamais que des justifications de leur dictature.

NOU FOUT BOUKE que des politiciens continuent à répéter au peuple haïtien que le départ de Jovenel Moïse lui apportera sans délai la restitution du fonds PetroCaribe, la prospérité et le bonheur. Ils continuent à réclamer son départ en sachant que s’ils n’ont pas été en mesure de le faire partir au plus fort de la crise, il leur sera plus difficile de le réussir demain. Ils le savent. Aussi leur objectif aujourd’hui est-il d’enfermer dans le silence ce qu’on appelle « la majorité silencieuse ». Vous devez vous taire, vous, madame, monsieur tout le monde, car parler serait les juger.

Jean-Jacques Dessalines et ceux qui ont avec lui fait naître ce pays vous diront, si vous leur poser la question, que Jovenel Moïse n’est pas le chef d’État qu’il faut au pays aujourd’hui, ni demain, mais que la solution n’est pas de le remplacer par un moins inspiré dont les politiciens demanderont le départ, puis par un autre, puis un autre jusqu’à ce qu’ils aient tous fait leur petit tour de pouvoir.

La solution est de se demander si nous voulons un pays qui progressera grâce à la solidarité qui unira les citoyens ou si nous voulons tout simplement que de «lòk» en «lòk» Haïti disparaisse.

Pendant que des Haïtiens plus versés que moi dans la gestion du quotidien travailleront à des solutions programmatiques pour une réelle transition révolutionnaire vers la démocratie, et tant que le pays ne sera pas «unlock», je vous propose de répondre par le slogan suivant à tous ceux qui viendront désormais vous inviter à détruire sans rien avoir à proposer : NOU FOUT BOUKE.

Henri Piquion 5 novembre 2019
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