Fenêtre ethnographique sur la fête de la Toussaint

Réflexions ethno-philosophiques sur le mythe des guédés dans la théogonie haïtienne 

Publié le 2019-11-05 | Le Nouvelliste

Un illustre chercheur piqué d’ethnographie et de thanatologie, notamment Antoine  Chancel, souligne vivement dans cette strophe éloquente :

« On  entre, on crie

   Et c’est la vie

   On baille, on sort

   Et c’est la mort »

Dans le contexte socio-culturel haïtien, les vaudoulogues s’évertuent à soutenir que la mort, thème majeur à toutes les époques, revêt une coloration religieuse et spiritualiste. Force est de reconnaître paradoxalement que la naissance est le stress le plus important de notre vie d’homme. Autant dire que la mort est perçue comme l’instant où nous abandonnons toutes choses sans avoir le temps d’en terminer aucune. Ainsi, les deux premiers jours de novembre sont placés en Haïti sous le signe des divinités funéraires, vaudouesques, communément appelées dans le panthéon des loas de la Caraïbe noire : le culte des guédés. 

Le but de notre travail ne consiste point à désocculter le phénomène de la mort, mais plutôt à mettre en relief l’ambivalence des rapports de celle-ci avec la sexualité dans le folklore haïtien.

Dans ce paradigme, le culte guédé est lié à une divinité funéraire qui tient son nom d’une tribu africaine du temps de la dynastie dahoméenne et de la mythologie égyptienne. Ce thème occupe encore une place privilégiée dans la littérature alchimique, initiatique, kabbalistique du vaudou. Celui-ci est entendu comme une religion dansée que le peuple s’est fabriquée au cours de son histoire en fusionnant les éléments d’un certain catholicisme et des croyances héritées d’Afrique. C’est l’expression religieuse d’un culte synchrétique.

Les couleurs dans l'univers guédé

Le symbolisme des couleurs dans l’univers-guédé est porteur de sens. Le noir, le blanc, le violet de l’accoutrement des vaudouisants en ces jours de novembre connotent la transformation et la transmutation qui préside à une renaissance lumineuse.

Les tenants et les aboutissants du discours et de l’action des guédés

La question de départ se pose ainsi : Quels sont les tenants et les aboutissants du discours et de l’action des guédés ?

L’accomplissement du culte guédé nous rappelle qu’il faut sacrifier une partie de soi-même, quitter ses liens, gagner son indépendance, pour renaître à l’état de perfection spirituelle. C’est un acte initiatique qui annonce un changement important, la fin d’un cycle, une ouverture supérieure de conscience, un détachement. La fin des souffrances. C’est comme un calvaire au cours duquel l’individu a conscience qu’il n’est pas immortel. D’où la pertinence de l’argument du retour in vitro si cher à Freud (1856-1939).

Le phénomène guédé est un fait social haïtien qui renvoie à la théâtralisation, à l’exhibitionisme sexuel, un culte rendu à nos chers disparus. La pulsion de mort, ainsi décrite par Freud, est posée comme le retour dans le sein de sa mère, l’affirmation des sentiments œdipiens et incestueux. Le cordon ombilical une fois coupé, l’individu est mort.

Une renaissance éternelle

Rappelons que l’effet guédé renvoie à une divinité mortuaire invoquée dans les rites radas et bandas. Selon Sir James Georges Frazer (1854-1941), cette divinité funéraire tient son nom d’une tribu africaine du temps de la dynastie dahoméenne. Pour les chercheurs qui veulent s’abreuver aux sources de la tradition osirienne, c’est une manifestation cérémonielle qui a pour objectif de préparer les vivants que la mort guette incessamment à une renaissance éternelle. Ce n’est pas simplement une manifestation grivoise et burlesque, mais aussi et surtout un ensemble de rites destinés à donner vitalité aux rois vieillissants de l’Égypte pharaonique et de l’Afrique ancestrale. Dans le panorama de notre folklore, ce culte des ancêtres fait la part belle au rite banda, marqué du sceau de la sexualité et de la provocation.

Le vaudouisant possédé de l’esprit guédé mime la copulation dans une danse érotique. Histoire de symboliser la spirale de l’attitude fœtale, une nouvelle naissance et la hantise de l’au-delà. Au cours de ses danses rituéliques, le guédé se sert d’un membre viril, sculpté dans du bois de 50 à 60 cm. C’est aussi un clin d’œil malicieux au phallus de la mythologie. Selon une étude de l’historien Diodore de Sicile (-90 av. J-C-30 av.J-C), le bâton autour duquel se développent les déhanchements ou « gouyad » spiralique et croustillante des personnes chevauchées par les loas guédés. Ce qui est de nature à rappeler le mythe d’Isis. Celle-ci aurait retrouvé toutes les parties du corps de son mari Osiris, sauf ses parties génitales. Soulignons que le membre génital de cette divinité aurait été mangé par les poissons. Selon la tradition, Isis en fit une effigie que les Égyptiens et même les Haïtiens emploient encore dans leur grandes réjouissances. La fête des guédés s’inscrit sur l’axe de la sexualité et de la thanatalité, c’est-à-dire l’exaltation du sexe et l’exorcision de la mort.

Le panthéon guédé

La théogonie vaudoue accorde l’hospitalité à une nombreuse lignée de divinités telles : Guédé l’Orage, Guédé Nibo, Guédé Rouson Masaka, Guédé Hensou ou Khenson, Ogoun Ferraille, Grande Brigitte, Baron Samedi. Le synchrétisme magico-religieux fait partie du décor.

Dans les Évangiles ou les textes de la littérature sacrée, il est dit : « Tu n’es que poussière, et tu retourneras à la poussière». La métaphore filée de la poussière constitue le  refus ultime de disparaître. Le spectacle des loas guédé demeure pour les Haïtiens une pratique du culte des ancêtres, de croyance en la réincarnation. Le refus de la mort et le désir d’immortalité obsèdent l’homme qui espère que sa descendance ou son œuvre lui survivra. Dans la philosophie initiatique, la mort physique ou symbolique n’est pas une fin, encore moins une rupture, mais une transition et même un commencement pour la survie  des âmes. Disons mieux une réconciliation avec la vie. Dans la lecture secrète de Stanza III, il est révélé que « l’univers, aussi bien que la terre, se dépouille périodiquement, comme le serpent le fait, de ses vieilles peaux pour en revêtir de nouvelles après une période de répit ».

Le rituel guédé n’est-il pas une quête de sens au regard de l’inutilité des actes de la vie? La pédagogie de cette danse funéraire peut se définir comme un art du savoir mourir qui nous affranchit de toute sujétion et contrainte. Dans cette représentation, la mort est comprise comme la suprême récompense et la plus grande ivresse de la vie. Selon Jhon Keats (1795-1821), « elle apporte les espoirs surnaturels, une évasion de vie, une seconde résistance et une hantise de l’au-delà». Manifestement, le discours guédé exprime un drame existentiel et une tentative de démystification des tabous, des conventions sociales, par la dérision qui établit une jonction entre le réel et l’imaginaire. Il nous rappelle in fine que nous sommes tous mortels.

Notes bibliographiques

1-      Renaître de ses vies antérieures. Dr Morris H. Netherton et Nancy Shiffrin, Edition de la Montagne, 1978

2-      Antropologie. Encyclopédie du monde actuel, Edma Charles, Henri Favrod, 1977

Thibeaud Hervé Jean-Louis  Auteur

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