L’objectif de ce texte est de répondre à l’interrogation suivante : « Pourquoi le secteur politique haïtien regorge-t-il de gens peu recommandables ? »
Cependant, nous croyons fermement qu’il existe un faible reste dans la vie politique en Haïti. Pour répondre à la question précédente, deux réponses techniques ont été proposées : dilemme du prisonnier et asymétrie d’information.
1ère réponse: les candidats se font piéger dans un dilemme du prisonnier
Supposons que MM. Agneau et Loup soient deux aspirants à occuper un même poste politique et décident de se présenter aux élections. Agneau est un bon candidat, il est animé de bonnes intentions et a décidé de se conformer aux normes et règlements régissant le secteur politique. Par ailleurs, son adversaire, Monsieur Loup, décide de jouer la carte d’un candidat sans scrupule en recrutant des bandits pour semer la terreur le jour du scrutin dans les bureaux de vote où il n’est pas populaire, et achète les votes des personnes démunies produites par le système social. En outre, Monsieur Loup est même prêt à corrompre les membres du conseil électoral pour arriver à ses fins.
Qu’est-ce qui va se passer d’après vous après la proclamation des résultats si le pays ne dispose pas d’un système de sanctions pour décourager le mauvais candidat ?
La réponse tout de go est le mauvais candidat va toujours gagner les élections.
Dans les prochains scrutins, Monsieur Agneau va rectifier le tir en devenant lui aussi un candidat sans scrupule sachant qu’on est plus enclin à gagner les élections en jouant la carte de mauvais candidat dans un système qui ne pénalise pas les mauvais comportements(1).
Dans ce que nous venons de décrire, on constate que « être un mauvais candidat » est la stratégie dominante car on est sûr de gagner les élections si son adversaire décide de se comporter en agneau. Cependant, si tout le monde joue la carte de mauvais candidat, personne n’a la certitude de gagner et le grand perdant sera la communauté qui va vivre dans un pays où l’instabilité politique deviendra de plus en plus récurrente comme c’est le cas d’Haïti.
Cet exercice que nous venons de faire est appelé dans la littérature « un dilemme du prisonnier » car en jouant leur stratégie dominante, les deux candidats sont arrivés à un équilibre (société instable) qu’ils apprécient moins par rapport à ce qu’ils auraient pu bénéficier s’ils avaient décidé tous les deux de se comporter comme de bons candidats (un pays stable sur le plan économique et un environnement politique serein).
2e réponse : l’existence d’asymétrie d’information sur la prétention réelle des candidats pendant les processus électoraux conduit le peuple à choisir le candidat ayant le profil contraire à ce qu’il aurait dû choisir.
L’asymétrie d’information est un facteur omniprésent dans nos quotidiens et l’un des sujets les plus étudiés en microéconomie moderne. On parle d’asymétrie d’information lorsque deux parties qui entretiennent des relations ne disposent pas de la même quantité d’informations pertinentes au moment de la prise d’une décision. Ces deux parties peuvent être, entre autres, des compagnies d’assurance et assurés ; des locataires et propriétaire d’un immeuble ; des candidats et votants.
À titre d’illustration, au moment de la signature d’un contrat d’assurance, les contractants ne disposent pas de la même quantité d’informations en ce qui a trait à l’état de santé du client ou au comportement de ce dernier au volant d’une voiture. Il existe donc une asymétrie d’information entre les parties contractantes car le client est mieux informé de son état de santé ou de ses habitudes que l’assureur. Le client aura toujours tendance à cacher certaines informations qui projetteraient un signal non souhaité à la compagnie d’assurance
De même, le locataire qui est à la recherche d’une maison aux fins de location ne va jamais informer le(s) propriétaire(s) des différentes maisons qu’il a visitées ; de l’existence d’un déviant dans sa famille ou d’un éventuel surnombre des membres de celle-ci. En revanche, le propriétaire de son côté cherchera à dissimuler certaines imperfections de la maison que le locataire pourra difficilement remarquer avant la signature du contrat. Là encore, on constate que les informations sont souvent réparties de manière asymétrique car les deux parties ne disposent pas au préalable de la même quantité d’informations.
Face à de tels constats, dans la littérature économique, les auteurs ont toujours eu tendance à stratifier les individus de ces différents cas de figure en deux catégories : les « bons types » et les « mauvais types »(2,3). Les compagnies d’assurance savent qu’il existe deux catégories d’assurés :
ceux qui ont un comportement exemplaire en respectant le code de la route lorsqu’ils pilotent leur voiture, et ils vérifient si toutes les mesures de sécurité sont respectées (les bons types).
Ceux qui adoptent le comportement contraire (les mauvais types) en accordant peu d’importance aux règles de sécurité. Quant au marché de location de maison, certains locataires affichent des comportements déviants, oublient le principe « dans la nuit, le bruit nuit » (les mauvais types) alors que d’autres sont paisibles et ne cherchent pas à attirer des ennuis (les bons types).
Malgré le fait que les contractants sachent l’existence des deux types, souvent ils choisissent inconsciemment les mauvais types ou prennent des mesures qui les attirent au détriment des bons types. Dans la littérature, on qualifie le fait de choisir le profil contraire de « sélection adverse » ou « antisélection ».
En Haïti, la situation sociopolitique est le résultat d’un secteur politique qui est une terre fertile aux mauvais types. Dans les processus électoraux, les électeurs sont souvent contraints à choisir entre deux types de candidats. Les premiers, les bons types, sont ceux qui ont pris le soin de présenter aux électeurs un programme qui a été largement débattu dans leur parti ou plateforme politique et analysé par des gens peu ou prou avisés dans chaque domaine respectif. En outre, tout au long de la campagne électorale, les bons candidats vérifient la respectabilité de leurs sources de financement et refusent tout fonds de provenance douteuse.
Par ailleurs, un deuxième groupe de candidats, les mauvais types, disposent seulement d’un ou de quelques slogans de campagne auxquels s’ajoutent des promesses à très court terme qui ne sont pas en adéquation aux moyens dont dispose le Trésor public ou qui ne relèvent même pas de leurs attributions. Durant la campagne électorale, les mauvais candidats possèdent des moyens faramineux comparés aux autres candidats car ils acceptent des fonds d’horizons divers sans prendre le soin de vérifier l’honorabilité de leurs sources. Ainsi, les mauvais candidats peuvent se payer le luxe de disposer des paneaux publicitaires sur toutes les juridictions souhaitées et d’embaucher des hommes peu recommandables pour semer la pagaille dans les juridictions où son(ses) adversaire(s) est(sont) plus populaire(s). De surcroît, les mauvais candidats sont prêts à décaisser de l’argent, 1000 gourdes dit-on, en faveur d’une bonne partie de la population qui peine à satisfaire le premier niveau de la pyramide de Maslow (habillement, logement, nourriture, etc.) pour qu’ils soient votés massivement.
Tout ceci joint à un système qui ne pénalise presque pas les mauvaises pratiques électorales, il n’est guère surprenant que les résultats seront favorables aux mauvais types. Ainsi, ils occuperont la majeure partie des fauteuils électifs qui ne tarderont pas à devenir des fauteuils électriques lorsque le peuple bafoué demandera des comptes aux dirigeants (mauvais candidats dans le passé) qui ont fait des promesses à foison qu’ils ne pourront jamais tenir. Ainsi, la république va de crise en crise.
Mais alors, comment décourager les mauvais candidats à se présenter aux élections ?
La meilleure façon de combattre un dilemme du prisonnier serait de doter le pays des textes de loi qui punissent les comportements qui tendent vers ce dilemme et d’établir des institutions fortes et crédibles qui pénaliseraient réellement les mauvaises pratiques.
Pour combattre l’asymétrie d’information que nous avons illustrée, l’une des meilleures stratégies serait d’adapter la loi électorale en matière de transparence, laquelle exigerait les candidats à rendre disponible les informations sur la provenance de leurs sources de financement sous peine d’être écartés du processus à tout moment. De surcroît, nos élus devraient être rémunérés en fonction de leur performance politique et économique et pourraient être évincés de leurs fonctions si on prouve qu’ils ont adopté directement ou indirectement une stratégie peu recommandable pour accéder à leur poste.
De ce fait, quels seraient d’après vous les émoluments de nos élus pour l’exercice fiscal 2018/2019 si de telles mesures étaient en vigueur pour un bilan de quatre « pays-lock », une inflation de 19.5% et une dépréciation de la gourde de 33% ?
Après chaque catastrophe, l’élu qui est directement concerné serait automatiquement démis de ses fonctions et/ou envoyé en prison après jugement par le tribunal compétent si on prouve que les dégâts seraient moindres s’il avait pris des mesures appropriées pendant son entrée en fonction.
Ronald Jocelyn, économiste
ronald.jocelyn@umontreal.ca
ronaldjocelyn@gmail.com
Références
1. Valière RV. Pourquoi serait-il préférable de ne pas respecter les règles en Haiti? Le Nouvelliste. 26 sept 2019;
2. Arrow K. The economics of agency. Institute for mathematical studies in social sciences. 1984;24.
3. Rothschild M, Stiglitz J. Equilibrium in competitive insurance markets: an essay on the economics of imperfect information. The Quaterly Journal of Economics. 1976;90(4):629‑49.