Prix Nobel/Interview avec Dr Alrich Nicolas

Le prix Nobel d’économie fait un clin d’œil à la lutte contre la pauvreté

Le prix Nobel d'économie a été attribué, le lundi 14 octobre à la Franco-Américaine Esther Duflo et aux Américains Abhijit Banerjee et Michael Kremer. Il récompense leurs travaux sur la réduction de la pauvreté dans le monde.  Dr Alrich Nicolas, économiste et sociologue de formation, a été coordonnateur de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES), économiste en chef au PNUD (Haïti) et ministre des Affaires étrangères et des Cultes au sein de l'administration Préval/Pierre-Louis. Il est actuellement directeur du Laboratoire de recherche en sciences économiques et juridiques (LASEJ) de l’Université d’État d’Haïti (UEH). Dr Alrich Nicolas qui a travaillé sur les recherches de Mme Duflo a bien voulu partager avec les lecteurs du Nouvelliste son point de vue sur les nouveaux récipiendaires.

Publié le 2019-10-24 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste (L.N.) : Le choix du comité Nobel de remettre cette année le prix Nobel de l’économie aux économistes Duflo, Materjee et Kremera vous a-t-il surpris ?

Dr Alrich Nicolas (A.N.) : En effet, ce choix est une surprise pour plusieurs raisons. Les bénéficiaires sont relativement jeunes. Mme Duflo n’a que 46 ans. Généralement, les récipiendaires du prix l'obtiennent après une très longue carrière académique. Leur contribution à l’avancement des sciences économiques remonte parfois à plusieurs années avant que le Comité ne se décide à les honorer. Cette fois-ci, ce n’est pas le cas. La deuxième raison est que les recherches de Mme Duflo et de son équipe ne présentent pas les caractéristiques qui en font généralement un prix Nobel. L’équipe n’a pas développé un grand modèle théorique avec des modélisations sophistiquées ni n’est non plus fondatrice d’une école de pensée comme il est souvent le cas des prix Nobel. Elle n’appartient pas non plus à l’un des grands courants dominants des sciences économiques. L’orientation des travaux de Mme Duflo est très pratique et concerne des situations très concrètes. Je dois vous dire que Mme Duflo elle-même a été très surprise du choix qui a été fait d’elle pour le prix Nobel. Dans son cas, ce n’est pas une coquetterie.

L.N. : Les travaux de Mme Duflo et de son équipe vous sont-ils familiers ?

A.N. : Comme coordonnateur de l’ONPES, j’ai eu à travailler sur les recherches de Mme Duflo. Je ne suis donc pas étranger aux méthodes qu’elle utilise pour analyser l’impact des politiques publiques en matière de pauvreté.  Je dois vous dire toutefois des travaux des économistes de l’Université d'Oxford sur la pauvreté multidimensionnelle autour de Sabire Alkire me sont plus familiers, notamment la directrice de la Oxford Poverty and Human Developpement Initiative. J’ai eu d’ailleurs le plaisir de suivre leurs interventions à Oxford. La démarche des économistes du développement de l’Université d’Oxford a bousculé les habitudes de pensée sur la pauvreté en introduisant des critères de mesure de la pauvreté qui vont au-delà du revenu monétaire. Je dois vous dire que je continuais à les suivre et je me disais qu’un jour le Nobel les récompensera. D’ailleurs la pauvreté multidimensionnelle a été adoptée par le PNUD et continue d’inspirer les politiques de lutte contre la pauvreté. Mais les travaux de Mme Duflo et de son équipe ont montré sur le terrain qu’ils étaient d’une très grande perspicacité et qu’ils pouvaient faire bouger les lignes de l’économie du développement qui se trouvent aujourd’hui un peu dans l’impasse.

L.N. : Pouvez-vous nous dire pour quelle raison le prix Nobel 2019 a été attribué à Mme Duflo et à son équipe ?

A.N. : Mme Duflo et son équipe ont reçu le prix Nobel pour avoir introduit une méthode d’analyse des politiques de lutte contre la pauvreté dénommée évaluation aléatoire ou expérimentation aléatoire qui repose sur des expériences de terrain. Les travaux d’Esther Duflo et de son équipe s’inspirent des méthodes expérimentales développées par les sciences de la nature et de la vie. Ils abordent des programmes de lutte contre la pauvreté en les soumettant à ce qu’on pourrait appeler le test du hasard. 

Appliquant par exemple sa méthode au programme de soutien scolaire dans des écoles, elle choisit 200 écoles au hasard et les répartit en deux groupes de nombre égal : un groupe met en place le programme de soutien scolaire, l’autre groupe pas. Puis elle compare les progrès enregistrés dans ces deux groupes. Les  résultats de cette première comparaison sont soumis après aux  pouvoirs publics afin que ces derniers poursuivent l’expérience sur une plus grande échelle et décident au bout de l’expérimentation s’ils gardent la politique adoptée, s’ils l’amendent ou la rejettent. Cette méthode expérimentale permet de tester l’efficacité des politiques publiques. C’est une méthode fortement implantée en France. La grande originalité de Duflo et de son équipe a été d’étendre cette méthode expérimentale à l’économie du développement et en particulier aux programmes de lutte contre la pauvreté. Ironie du sort, Duflo et son équipe ont utilisé cette méthode pour analyser l’impact du microcrédit, un modèle de programme de lutte contre la pauvreté proposé et propagé par un autre prix Nobel (de la Paix), Yunus. Le test effectué relativement à l’impact du microcrédit sur l’amélioration des conditions de vie de la population n’a pas pu convaincre qu’il faisait vraiment sortir les gens de la pauvreté.

L.N. : Quelles leçons pouvons-nous tirer ici en Haïti des recherches d’Esther Duflo et de son équipe ?

A.N. : Vous savez, Haïti est présenté dans les documents internationaux sur le développement économique généralement comme le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental. Cela est devenu comme la carte de visite du pays dans les milieux internationaux. Le discours sur la lutte contre la pauvreté étant assez répétitif, pas mal de clichés sont diffusés et rediffusés sur le pays sans qu’on prenne toujours le temps d’analyser ce phénomène. Les économistes aiment traiter ces problèmes soit de haut en adoptant une vision de surplomb vis-à-vis des réalités de pauvreté avec des modèles économétriques assez sophistiqués ou bien ils les analysent d’en bas en utilisant toute une batterie de préjugés de terrain qui ne facilitent pas la distanciation nécessaire pour élaborer des politiques publiques.

Les travaux de Duflo peuvent nous aider à être plus concrets, plus pragmatiques, à refuser de poser à chaque fois le problème de la pauvreté dans sa globalité et de noyer les situations concrètes dans cette globalité. Nous sommes conscients que les interventions ponctuelles doivent être inscrites dans un programme mais trop de métathéories tuent la nécessité d’apporter des solutions concrètes aux problèmes concrets des populations pauvres. La méthode expérimentale appliquée aux politiques publiques peut aider à tester leur validité au regard des objectifs qui ont été définis. Concernant la lutte contre la pauvreté, elle peut conduire à constater ou pas ce que la politique publique a vraiment apporté de changement positif et concret, dans chacun des domaines : santé, éducation, revenus, dans la vie des populations pauvres. Il va sans dire que l’adoption d’une méthode n’est jamais innocente et qu’il faudra se poser, en amont, la question de la vision sociétale qui la traverse.

L.N. : Où en sommes-nous aujourd’hui avec la problématique de la pauvreté en Haïti ?

A.N. : Il faut poser cette question à l’Unité de pauvreté et d'exclusion sociale du MPCE. Je ne suis plus le coordonnateur de l’Observatoire depuis tantôt sept ans.  Dans un atelier organisé par ce ministère en 2018, j’avais été invité en tant qu'ancien économiste en chef du PNUD chargé de piloter le processus de l’élaboration du DSNCRP en son temps et comme ancien coordonnateur de l’observatoire. On a fait le tour de la production haïtienne sur le phénomène de la pauvreté. La pauvreté est encore très présente dans le pays mais je vous assure que pas mal de textes intéressants et importants ont été produits sur cette question. Il y a eu tout d’abord la série de travaux publiés par le PNUD et qui a eu une large diffusion dans l’administration publique et les universités. Je cite Macroéconomie et Pauvreté, Education et Pauvreté, Le profil de la pauvreté en Haïti. Puis il y a eu toute la série de travaux publiés par l’ONPES qui constituent aujourd’hui un fond important sur la question. Sans oublier les contributions de Philippe Rouzier, de Georges Anglade, de Nathalie Lamaute-Brisson, de Rémy Montas. Il ne faut pas non plus oublier les articles de Marc Bazin publiés dans le Nouvelliste.

Cela constitue un fond de textes important dont une lecture systématique pourrait nous aider à dégager une certaine approche haïtienne de la question. Il ne faut pas oublier non plus les travaux récents de Nathalie Lamaute-Brisson et de Daniel Dorsainvil publiés sur les programmes de cash transfers et les problèmes de fiscalité et de ciblage qu’ils comportent. Mais, entre-temps, j’ai pris certaines distances à l'égard de la problématique de la pauvreté telle que nous l’avons abordée ces vingt ou trente dernières années.

L.N. : Pourquoi ces distances ?

A.N. : Je remets en question le fait que le financement des programmes de lutte contre la   pauvreté soit en Haïti l’affaire de l’international. Nous oublions que l’argent qui finance ces programmes provient des taxes payées par les citoyens des pays engagés dans cette coopération. Cela déresponsabilise la société haïtienne qui, ainsi, n’a pas besoin de faire elle-même face à ce phénomène puisque l’international s’en occupe. Or le problème de la pauvreté massive est un mal national auquel la société haïtienne doit apporter une réponse nationale, au lieu de consommer de la solidarité externe, en développant une solidarité interne et en en assumant les conséquences.

La société haïtienne ne peut plus se contenter de confier cette responsabilité aux citoyens étrangers. Elle doit se demander ce que cela lui coûte d’éradiquer la pauvreté dans le pays et chercher les voies et moyens pour réaliser cet objectif. Des aides peuvent toujours venir de l’international mais l’éveil d’une conscience nationale de la question et la nécessité de prendre des mesures fiscales et autres pour l’éradiquer sont une obligation nationale. Cela nous renvoie à la nécessaire mise en place d’un système de protection sociale, à la mise en place de mécanismes de redistribution, à des correctifs à apporter à l’injustice économique et sociale dans un pays qui a la réputation d’afficher l’un des coefficients Gini les plus élevés au monde, d’être l’un des pays les plus injustes du monde.

L.N. : Qu’apportent les travaux d’Esther Duflo et de son équipe aux sciences économiques ?

A.N. : Je dois vous dire que ces travaux ont été et sont encore très critiqués par ses pairs économistes. Duflo a été accusée dans le passé d’énoncer des platitudes sur plein de problématiques relatives au développement économique et à la lutte contre la pauvreté. Leurs positions sur la finance ont été dénoncées comme truffées de lieux communs surtout lorsqu’ on les compare à la foisonnante production d’économistes de la nouvelle économie institutionnelle comme Stiglitz, North, Williamson qui eux aussi ont reçu le prix Nobel. Concernant la méfiance affichée par Duflo envers les grands modèles mathématiques utilisés dans les sciences économiques depuis un certain temps, ne faut-il pas rappeler que cela a été l’objet de critiques acerbes de la part de la communauté estudiantine en France qui a dénoncé la propension de l’enseignement de l’économie à s’ orienter vers l’acquisition de techniques au lieu d’aider à la compréhension du monde moderne. En ce sens, les travaux de Duflo et de son équipe ouvrent des perspectives nouvelles, du moins en économie du développement, au-delà de la mathématisation incontrôlée d’une science qui a été dans le temps une science morale. Que Duflo et son équipe aient réussi cet exploit au MIT, ce centre prestigieux qui a produit tant de prix Nobel est un exploit à apprécier.

L.N. : Pour finir, ce prix annonce-t-il la fin de la dominance écrasante exercée par les États-Unis sur le prix Nobel d’économie ?

A.N. : Pas du tout. N’oubliez pas que Duflo est une Franco-Américaine, Abhijit Banerjee, américain d’origine indienne et Michael Kremera est américain. Ils enseignent au MIT depuis de longues années. La domination américaine sur le prix reste intacte. Je constate toutefois un certain fléchissement qui se traduit dans le fait que la France rafle en cinq ans deux prix Nobel d'économie : Jean Tirole en 2014 et maintenant Esther Duflo. Il n’y a pas de doute que Thomas Piketty qui a publié en 2013 à plus de deux millions d’exemplaires son Capital au XXIe siècle et qui vient de récidiver avec son dernier livre Capital et Idéologie est lui aussi un candidat sérieux au prix Nobel. Ce succès des économistes français reflète une stratégie mise en place à partir des années 90 pour sortir des limites de l’université française et multiplier des échanges avec les universités américaines. Cette stratégie semble porter ses fruits comme il a été le cas dans les années 70 et 80 pour la philosophie française avec Foucault, Baudrillard, Derrida et Ricœur.

Propos recueillis par Dieudonné Joachim (djoachim@lenouvelliste,com)

               

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