Haïti en démesure

Publié le 2019-10-23 | lenouvelliste.com

Ces mesures qui nous embrouillent

Il y a de nombreux intellectuels haïtiens qui ignorent combien ils mesurent, combien ils pèsent, la superficie de leur logement, la distance qui sépare Port-au-Prince de leur village d’origine. Ils se retrouvent dans l’incapacité de lire et de s’orienter à partir d’une carte géographique. Ce constat est valable pour la très grande majorité de la population haïtienne. Qui se refuse à comprendre que l’homme est la mesure de toute chose. Que ce qui fait la différence entre la justice et la vengeance, c’est la mesure. Que ce qui permet de répartir les ressources à chacun selon ses besoins, c’est la mesure. Que ce qui détermine le prix des produits sur le marché, c’est la mesure. En terre haïtienne, les chiffres semblent plus contribuer à l’embrouille qu’ils ne contribuent à surmonter les dissonances cognitives. Partout ailleurs, on parle du kilo de céréales, du litre de lait, du volume d’un réservoir de stockage. En Haïti, on se réfère au sac, à la marmite, au lot, à la bouteille, au gallon, au camion. Grand. Moyen. Petit. Tout demeure dans l’approximation. Ce n’est la faute à personne, ni à nos grands intellectuels, ni à nos petits analphabètes fonctionnels. Le fait est que l’école haïtienne n’enseigne pas ces choses. Dès lors, la question devrait se poser en ces termes : comment un système éducatif national a-t-il pu se construire de sorte que le sens pratique de la mesure ou la recherche expérimentale de la précision soit régulièrement occultée ou même phagocytée ? 

Le malaise haïtien de la mesure

Il ne s’agit pas du niveau de développement des connaissances ni de leur disponibilité. Les savoirs dont il est question ici sont produits depuis des siècles ainsi que les outils pour les appliquer et les mettre au service de la communauté. Les instruments de mesure de la distance, du poids, de la température, existent depuis longtemps et nous sont très accessibles. Le fait est que l’Haïtien éprouve un profond malaise quand il s’agit de prendre la mesure des choses, de son espace, de son temps, des différentes formes de manifestations de son existence. Aucun enseignant n’a probablement jamais trouvé anormal que les établissements scolaires ne disposent ni de balance, ni de toises, ni de thermomètre, ni de baromètre entre autres. On ne retrouve pas ces instruments de mesure dans les cellules familiales non plus. Les marchands de viandes, de produits céréaliers, de fruits et de légumes ne conçoivent même pas qu’on puisse leur offrir un prix pour leurs produits sur la base de leurs poids.  

Ce qui pose problème à l’Haïtien, en vérité, c’est le présupposé de toute mesure, qui renvoie à l’inégalité des êtres et des choses. On se réfère aux unités et instruments de mesure parce que tout n’est pas égal et qu’il faut établir la valeur sur une base conventionnelle indépendamment du ressenti ou de la subjectivité. Or, ici, nous sommes foncièrement, excessivement égalitaristes. Tout principe d’inégalité rappelle celui, abêtissant, entre l’homme blanc et le nègre des champs, celui deshumanisant, entre le maitre et l’esclave, celui avilissant entre le colon et le colonisé. Si nous avons fait 1804, c’était pour que tous soient approximativement égaux, que tout soit approximativement égal. Il n’y a rien à mesurer. Pas besoin de plus précision. Tout homme est un homme. Chacun a son mot à dire dans la négociation de la valeur marchande d’un produit. Et puis, à quoi ça sert de savoir quelle taille on fait ou de combien est la surface de son habitat ? Ce qui importe, c’est de pouvoir dire qu’on est de grande taille et qu’on habite une grande maison. Chacun est libre de ne pas en être d’accord. Mais nous demeurons égaux pour en débattre.   

Vivre sans mesure et politiser la démesure

 Récemment en France (le 3 octobre 2019), dans la préfecture de police de Paris, trois fonctionnaires de police et deux agents administratifs ont trouvé la mort suite à un règlement de comptes à l’interne.  Le drame s’est produit entre 12h30 et 13h00. À 16h45, le ministre de l’Intérieur, qui a annulé son voyage à l’étranger pour la circonstance, était déjà en train de donner un point de presse pour informer et rassurer la nation française sous le choc. Le président de la République, Emmanuel Macron, s’est rendu sur les lieux pour exprimer son soutien et sa solidarité aux victimes et à leur famille. La réaction des autorités politiques, au plus haut sommet de l’État, donnerait à croire que dans ce pays, chaque vie compte, chaque existence est individuellement mesurée et pesée à sa juste valeur.

En Haïti, il y a eu le massacre de La Saline en novembre 2018. Plusieurs rapports élaborés par les organismes de défense des droits de l’homme et de l’ONU ont laissé entendre que des dizaines de personnes auraient été assassinées de manière très violente, puis jetées aux ordures, dévorées par des porcs. Ni le ministre de l’Intérieur haïtien ni le président Jovenel Moïse n’ont eu un mot de sympathie pour les familles de ces victimes. Probablement, leur vie n’a jamais été comptée, leur existence s’est déroulée en dehors de toute mesure. Combien de victimes faut-il pour que la nation haïtienne soit sous le choc ? Combien faut-il de cadavres pour que cela vaille un mot de réconfort de la part du président de la République ?

On dirait, de toute façon, que cela ne sert à rien de prendre les chiffres ou les statistiques pour agir sur les actions décisions politiques en Haïti. Le pourcentage de personnes vivant en dessous du seuil de la pauvreté, le taux de mortalité maternelle et infantile, le faible niveau du rendement scolaire, ne semblent pas vraiment vouloir signifier grand-chose pour les Haïtiens que nous sommes. Ces chiffres nous parviennent tels de lointains échos. Et lorsque, de rares fois, ils retiennent notre attention, nous avons cette impression qu’ils trahissent notre réalité, à tout le moins, ils n’en rendent pas fidèlement compte.

Nous sommes plus confortables dans la démesure. Surtout en matière politique. Si quelqu’un nous dit qu’une foule immense de manifestants étaient dans les rues de la capitale, nous pensons immédiatement bien comprendre de quoi il parle. Mais la question de savoir à partir de combien on peut commencer à parler de foule immense ne va même pas effleurer notre esprit, pour intellectuels que nous soyons. Les organisateurs d’évènements populaires et de manifestations (re)connaissent-ils seulement les techniques de comptage des foules ?

L’espace politique haïtien constitue un haut lieu de démesure. Démesure dans la diabolisation de l’adversaire politique : pour les conjurés du Pont-Rouge en 1806, Dessalines était un génie destructeur ; pour le Sénat de la République en 1808, Christophe était une hydre affreuse ; Rivière Hérard présente Boyer comme le symbole de l’hydre oligarchique en 1843 ; plus d’un siècle plus tard, la pratique demeurait intacte et Duvalier était présenté comme une sorte de Baron Samedi par ses adversaires politiques. Démesure dans les répressions dictatoriales, les massacres, les débordements populaires. Démesure dans les aspirations au pouvoir : chacun se voit président, ministre, directeur général, sans aucune considération des compétences nécessaires. Démesure dans la politique du ventre, comme le dit si bien Leslie Péan, qui « va se traduire par une indigestion dans l’organisme social ».  Hybris et Némésis.  Nous sommes ce peuple déchiré entre ses passions et ses pénitences, entre ses folies de grandeur et ses étroitesses insulaires. Et nous chantons. Et nous dansons. Sans battre la mesure. Sans compter les pas. Au rythme de nos provisoires lucidités. Jusqu'à l’explosion de la voyance.  

Ces mesures inapplicables, faute de mesures

Les administrations tant privées que publiques peuvent être considérées comme des victimes privilégiées du malaise haïtien de la mesure. Depuis le XIXe siècle, les lois, décrets et arrêtés promulgués sur le territoire haïtien sont pour la très grande majorité frappés du sceau de l’inapplicabilité au niveau institutionnel et sur le terrain. Après avoir déclaré dette nationale l’indemnité à la France pour la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti, le président Jean-Pierre Boyer publie une loi en date du 01 mai 1826, prévoyant une contribution annuelle de trois millions de gourdes répartie selon les capacités de chaque commune et sur dix catégories de contribuables. « On conçoit dès lors quelles difficultés devaient se présenter pour l’application équitable de la loi, dans un pays qui n’avait point de cadastre, dont les habitants ne furent jamais assujettis à payer des contributions personnelles de cette nature, dont on n’a jamais pu savoir exactement le chiffre de la population », faisait remarquer l’historien Beaubrun Ardouin, à ce sujet. Près de deux siècles après, les choses ont peu changé quant aux mesures (statistiques) servant de base et aux mesures (stratégiques) d’application des mesures (administratives) prises par nos politiciens. En août 2014, un ministre de l’Éducation nationale annonce douze mesures pour réussir la réforme du système éducatif mise en branle depuis 1982. Il était question, notamment, de délivrer des permis provisoires d’enseigner (PPE) aux instituteurs et de munir toutes les institutions scolaires d’une carte d’identité d’établissement (CIE). Où en est-on au jour d’aujourd’hui avec ces mesures ? Quelles mesures ont été prises concrètement pour leur mise en œuvre effective et de manière pérenne ? Et puis, comment apprécier l’impact de ces mesures ?

Décidemment, il est venu le temps de remettre en question la capacité de ces hommes et femmes politiques dénués de tout sens de la mesure de prendre des mesures justes et cohérentes en vue du bien-être collectif. Mais qui… qui donc dans notre chère Haïti peut se prétendre imperméable à la démesure ?

Fils-Lien Ely Thélot Sociologue, Ph.D.
Auteur


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