L’opium du passéisme historique

Publié le 2019-08-12 | Le Nouvelliste

Le passéisme historique est une marque indélébile de l’univers mental haïtien. Cette posture intellectuelle et morale trahit, chez nous, un paradoxe qui relève de l’extraordinaire et du l’art théâtral.  Pourquoi les habitants du seul PMA de l’Amérique, plongé dans un gouffre économique à nul autre pareille, insouciant face à leur propre déroute sociétale et environnementale, nageant en pleines ténèbres dans un siècle de plus en plus engagé dans l’avenir, persistent-ils à se réfugier dans leurs exploits guerriers, leurs luttes de libération  légendaires soit pour justifier leurs malheurs, pour se donner courage ou de manière plus sournoise, mystifier leurs échecs présents ? Peut-être est-ce parce que c’est notre seul refuge, la seule réalisation en deux siècles dont nous pouvons en être fiers, ainsi désemparés que nous sommes par rapport au processus sans précédent de notre effondrement en tant que nation, impuissants, nous nous accrochons à cette hallucinogène, nous sniffons désespérément cette drogue pour pouvoir soutenir du regard les cruautés que nous vivons à présent.

Cette attitude, cependant, ne nous ait guère profitable, pour ceux qui gardent encore l’espoir, les derniers rares combattants qui pensent encore à des lendemains meilleurs, les repères glorieux du passé  ne peuvent pas être une argumentation pour soulager notre conscience, justifier notre honte et notre paralysie scientifique et intellectuelle à déclencher une véritable lutte sans merci face aux soubresauts d’un système d’exclusion à bout de souffle en manque de renouvellement. A chaque fois que nous dissertons sur les causes de nos malheurs et explorons les pistes de solutions possibles, nous nous laissons entrainer dans un engrenage émotionnel : les facteurs de notre sous-développement remontraient qu’uniquement à  1804 ; ce sont les descendants de Pétion qui maintiendraient les enfants de Dessalines dans une misère atroce ; les nègres trahissaient déjà leurs frères depuis en Guinée ; « le blanc » ne nous aime, il veut nous détruire, il ne nous aimera jamais ; nous pouvons effectivement développer ce pays « car nous avons fait 1804 » ;  Nous sommes la première république noire indépendante du monde éternellement. Les débats deviennent ahurissants, inaudibles, les arguments prennent une tournure religieuse et partent dans tous les sens. Cette incapacité à garder le calme réveille à  sa suite tous nos vieux démons : le colorisme, le noirisme, l’ultrachauvinisme, le complotisme, l’anarcho-populisme, le totalitarisme étatique, le mysticisme culturel, les péchés d’orgueil et d’ignorance qui masquent notre réel mépris pour nous-même et pour nos semblables. On n’aboutit à  l’impression que tous les maux et toutes les solutions du pays sont condensés dans ce minime continuum spatio-temporel maudit et qu’il nous suffirait d’une machine à remonter le temps pour revenir en arrière et remettre les pendules à l’heure.

Si vous croyez possible cette précédente méthode, vous êtes contaminés par le passéisme historique. Vous êtes sous la perfusion d’opiacées qui vous donnent l’illusion d’un semblant de sens, de justification et d’acceptation à l’état de notre situation actuel. Vous vous repliez derrière des valeurs, des réalisations et des évènements historiques à défaut de réfléchir et de comprendre les conditions matérielles objectives et les réalités du pouvoir qui vous entourent. C’est le comportement typique du politicien égocentré, avide de postes, qui n’y connait absolument rien des enjeux contemporains, de la complexité des jeux de pouvoir et du fonctionnement d’une machine démocratique étatique. Duvalier le noiriste s’en est servi, et la nation a payé un lourd tribut pendant 30 ans.  C’est le réflexe de l’intellectuel influencé par des idéologies et des théories d’un autre âge élaborées  sous d’autres cieux, incapable de saisir les nouveaux paramètres actuels de la globalisation, de ses avantages, ses conséquences et de situer notre nation dans la marche du monde actuel. Le passéisme historique est le refuge par excellence des nantis affaissés dans leurs salons paresseusement accroches à leurs rentes et privilèges, luttant contre leur insignifiance et leur incapacité à contribuer à l’avènement d’une société plus  juste et prospère. C’est l’arme fatale des prélats religieux qui culpabilise les masses de pauvres en obscurcissant les faits d’armes historiques dans un charabia ésotérique alors que la végétation des millions de fidèles dans l’ignorance, les ordures et la misère est un cas révoltant et indigne de l’humanité.

Explorer le passé pour mieux comprendre le présent est le noble objectif des faisceaux de l’histoire mais son exploitation honteuse pour brouiller la vérité et s’étaler dans le désastre mène droit à l’immobilisme et l’incapacité de définir les grandes lignes du futur. Le développement n’est pas une affaire de beaux discours, c’est un travail de longue haleine, un défi éminemment technique où toutes les forces vives de la nation réunissent et affinent leur savoir et leur savoir-faire pour faire avancer la barque nationale dans la bonne direction.

On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve[1], s’il est nécessaire de comprendre les spécificités sociologiques de la formation de l’état haïtien, nos multiples péripéties dans le concert des nations, nos longues luttes fratricides et inutiles, notre persistance dans les cycles vicieux du sous-développement, ce n’est non pas pour bricoler des arguties stériles qui nous confortent dans le constat déplorable de notre effondrement mais pour mieux identifier ce que nous voulons transformer. Forger une vision progressiste, embrasser les incertitudes de l’avenir, anticiper les bouleversements mondiaux, planifier l’inclusion des masses dans le processus du changement durable et dans les moindres recoins du pays est une tache, certes, moins aisée que la procrastination dans les limbes du passé mais c’est par là qu’est la voie. Nous avons fait l’indépendance et depuis nous errons, il faut que cela cesse maintenant.

Usnaelo DORCELANT,

Etudiant finissant à la Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire (FAMV)    

   

[1] Heraclite, Philosophe grec

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