Par Jérôme Paul Eddy Lacoste
S. H. Ricardo Rosselló Nevares, actuel gouverneur de Porto Rico en instance de démission
Contextualisation
Les récents évènements du mois de juillet 2019 avec notamment une forte mobilisation populaire ayant de fait abouti à l’annonce officielle de la prochaine démission du gouverneur actuel, M. Ricardo Rosselló Nevares, viennent de brancher les projecteurs de l’actualité internationale sur l’île de Porto Rico. En effet, suite à la publication par les médias des conversations du Gouverneur avec des hauts responsables du PNP (Partido Nuevo Progresista), le parti au pouvoir, des secteurs de la société civile de Porto Rico, des associations, des syndicats, des regroupements de professionnels, de groupements de femmes, de jeunes et tout le mouvement populaire évoluant en marge des partis politiques traditionnels avaient lancé une grande mobilisation. Des manifestations monstres, rassemblant des centaines de milliers de personnes selon les reportages de la presse, et venant des secteurs les plus divers, ont déferlé de Hato Rey jusqu’à Viejo San Juan, et empêchant même le fonctionnement de la Fortaleza, siège du gouvernement. Corruption généralisée, gabegie administrative, faillite, précarité, mépris des femmes et de la mémoire des morts et des victimes de l’ouragan Maria, langages homophobes des responsables actuels, tout y passait. Des jeunes, des artistes célèbres comme le chanteur Ricky Martín, des stars du Reggaeton ont pris la tête du mouvement de protestation dans le cadre global d’un réveil citoyen. L’Eglise catholique, très puissante dans lîle, par le biais de l’Archevêché de San Juan, a pris officiellement position pour le mouvement de protestation générale. Il en est de même de plusieurs collèges de professionnels et des secteurs de l’université.
À la fin des années 1990 et au début des années 2000, les activités et les expériences chimiques et nucléaires menées par la marine de l’armée américaine sur l’île de Vieques, appartenant à Porto Rico, avaient conduit à une très forte mobilisation populaire. Suite au déferlement de mécontentements, de frustrations, de protestations quotidiennes remettant en cause les fondements même des rapports entre la population de Porto Rico et le gouvernement des USA, la marine a dû discontinuer ses expériences et laisser l’île de Vieques qui, entre-temps, est devenue une destination touristique au même titre que des entités comme Isla Verde ou Culebra. Ce fut bien une victoire, non seulement pour la protection de l’environnement, de la faune et de la flore, mais encore pour le sentiment de dignité et de respect du peuple portoricain.
Plus de vingt années après la mobilisation à l’encontre des actions de la marine américaine à Vieques, le peuple portoricain, dans ses composantes les plus diverses, en juillet 2019, vient de gagner les rues pour exprimer son ras-le-bol et exiger la démission de l’actuel gouverneur, M. Ricardo Rosselló Nevares. Par-delà l’aspect conjoncturel de l’évènement, n’y a-t-il pas lieu de questionner davantage l’existant ? N’est-ce pas l’occasion de se pencher un peu sur la situation de Porto Rico, sur l’évolution historique de cette entité qui représente avec Haïti, selon le professeur Watson Denis, « deux pays si proches par la géographie et si éloignés pas l’histoire »? En d’autres termes, avec l’annonce de la démission anticipée d’un gouverneur, ne sommes-nous pas en train d’assister à l’essoufflement ou, disons-le clairement, à la fin d’un modèle socio-économique ayant fonctionné pendant plus de cinquante ans ?
Luis Muñoz Marín et le modèle de l’Estado Libre Asociado (ELA)
S. H. Luis Muñoz Marín, premier gouverneur élu de Porto Rico, en 1952
L’année 1898 marque une étape essentielle dans l’affirmation de la prééminence des USA comme puissance hégémonique économique et militaire en Amérique latine, dans la Caraïbe et dans le Pacifique. En effet, au cours de cette année, suite à la guerre hispano-américaine, les divisions de l’armée américaine ont pris possession de Cuba, des Philippines, des Iles Guam et de Porto Rico. Les USA devraient par la suite signer avec l’Espagne les accords de Paris, ratifiés par le Congrès le 10 décembre 1898 en vue d’adopter les modes de transfert d’autorité et de souveraineté eu égard à ces territoires et à leurs populations. Dans ce contexte global, les USA s’installèrent à Porto Rico en 1898 suite aux actions du général Nelson Miles. L’île connut une occupation militaire en bonne et due forme pendant les premières années et fut considérée comme un « territoire non incorporé » des USA, c’est-à- dire ayant un statut particulier tout en étant une possession américaine. La loi Foraker établit pour la première fois les conditions d’installation du gouvernement civil en 1900 tandis que la loi Jones précisa en 1917 le statut de la population de Porto Rico. Cependant, l’installation des USA ne se fit pas sans heurts. La période des années 1920 jusqu’en 1952 représente une période assez troublée. D’une part la grande dépression mondiale de 1929 a eu des répercussions sur la situation interne de l’île. Les conditions socio-économiques de la population se détériorent avec des brutalités du nouvel occupant. Il y eut alors de vives protestations nationalistes en même temps qu’un exode massif de Porto Ricains vers les USA. Le leader nationaliste Pedro Albizu Campos se distingua en cette époque par ses actions courageuses contre l’occupation. Dans un contexte global de contestations et de manifestations suite au massacre de Ponce du 21 mars 1937, eurent lieu les premières élections pour le poste de gouverneur en 1948. Luis Muñoz Marin fut élu. Ce dernier, qui avait grandi et étudié en partie aux USA où son père, Luis Muñoz Rivera, était déjà représentant de Puerto Rico au Congrès, entrepris alors des négociations difficiles et laborieuses avec le gouvernement des USA dirigé alors par le président Harry Truman pour aboutir en 1952 à l’adoption du statut de Porto Rico comme Etat Libre Associé des USA (ELA). Toute la base légale du nouveau statut de Porto Rico se retrouve dans le document de constitution de l’ELA, avec les apports du grand juriste portoricain José Trías Monge.
Sur la base de cette constitution, Porto Rico devient « un État Libre et Associé » des USA. Situation très compliquée, unique, sans aucune référence dans la doctrine et la jurisprudence du Droit international public. Pas une colonie, pas un État indépendant, pas un État fédéral…. Au terme de cet accord, les questions militaires, les aspects se rapportant à la défense, au contrôle des frontières maritimes et terrestres relèvent des USA. Il en est de même des fonds marins, de l’espace aérien et de certains édifices et espaces terrestres ayant statut de territoire fédéral. La monnaie est le dollar et une fiscalité particulière est appliquée à l’île. Le système politique comporte un gouverneur et un Parlement bicéphale élu avec des attributions valables à l’intérieur de l’île. Mais, Porto Rico a un représentant au Congrès des USA sans droit de vote.
Premier gouverneur élu de Porto Rico, Muñoz Marín devait d’abord diriger le pays pendant 17 années consécutivement, soit de 1948 à 1965. Sous son administration, la situation politique fut plus ou moins stabilisée. Il a été constitué les infrastructures de base (réseau routier complet, électrification totale, édifices publics, centres urbains, logements, urbanisation et extension des principales villes). Des services sociaux comme la santé, l’éducation, le logement ainsi que les allocations spéciales aux familles furent organisés. Dans cette conjoncture, le grand capital nord-américain et international s’installait dans des secteurs comme le tourisme, la construction, les produits pharmaceutiques, la banque, les assurances, le transport. Des incitations avaient été données à l’agriculture, à la transformation des produits agricoles comme le café, le cacao, la canne à sucre pour la fabrication du rhum, l’artisanat par le biais du crédit. Il y eut même la tentation de mise sur pied d’une banque de crédit agricole. En tenant compte des problèmes de la population, du contexte et des disponibilités, M. Luis Muñoz Marín, dans les limites et restrictions du cadre institutionnel et juridique de l’ELA de 1952 et des rapports parfois très difficiles avec le géant des USA, avait pu mettre sur place un État plus ou moins social, pas pour autant socialiste, mais garantissant l’emploi, l’autonomie politique, l’éducation, la santé, le développement des classes moyennes, la croissance et une certaine stabilité de la vie familiale. La qualité de vie de la population s’en ressentait. En 1969, le parti de Muñoz Marín, le PPD, de tendance social-démocrate, perdit le pouvoir au profit du PNP, de tendance libérale et annexionniste de Luis A. Ferré, un grand homme d’affaires et industriel de Ponce. Muñoz Marin avait alors tout tenté, dans une sorte de pacte secret avec le nouveau gouverneur M. Ferré, pour que le modèle social soit maintenu en dépit des exigences et effets de la conjoncture. Le PPD devait alors revenir au pouvoir avec Rafael Hernández Colón de 1973 à 1977 et puis de 1985 à 1993 avec le même modèle tout en essayant d’en corriger ou d’approfondir certains aspects.
La fin d’un modèle : quelles perspectives ?
Au cours de l’année 1993, le PNP revint au pouvoir avec M. Pedro Rosselló González, père de l’actuel gouverneur, M. Ricardo Rosselló Nevares, actuellement en instance de démission. Le parti devait diriger le pays pendant deux mandats, de 1993 à 2001, sur la base d’un programme ultralibéral et même des initiatives non dissimulées de démantèlement du modèle social. Ce fut l’époque des grandes privatisations (Electricité, Téléphonie, Ports, Aéroports, travaux publics, eau…) et de libéralisation totale et complète du marché portoricain, déjà faible, face aux produits venant des USA. Des pans entiers de l’économie portoricaine furent complètement restructurés. L’agriculture, déjà en perte de vitesse, tendait de plus en plus à disparaître. Les petits métiers manuels, l’artisanat, bref, la petite économie familiale traditionnelle commençaient à connaître de grandes difficultés au profit des grands groupes nord-américains qui, de façon bizarre, dans le même contexte commençaient à délocaliser leurs manufactures vers les pays d’Asie du Sud-Est. L’économie portoricaine renforçait son orientation davantage vers les services : tourisme, assurances, places financières, éducation supérieure, science et technologie, biologie et produits pharmaceutiques. Porto Rico était en train de produire de plus en plus ce qu’il ne consomme pas et de consommer de plus en plus ce qu’il ne produit pas. Comme conséquence de ce revirement, il y eut un approfondissement de la dépendance politique et économique par le biais des aides financières fédérales et de l’endettement public pour des projets à rentabilité vraiment douteuse. Ajouté à tout cela, la corruption fit rage sous le gouvernorat de M. Rosselló père : scandales financiers à la chaîne, détournements, ventes d’actifs des entreprises publiques, privatisations suspectes, fausses créances, spéculations dangereuses et compromettantes, pots-de-vin à n’en plus finir, inculpations de hauts fonctionnaires et cadres du PNP par des juges et tribunaux fédéraux, arrestations et incarcérations. Un véritable cauchemar pour le peuple portoricain qui commençait d’ailleurs à s’éveiller avec des protestations et des grèves sectorielles. La marge d’autonomie, si durement négociée par feu Muñoz Marín, se réduisit comme une peau de chagrin. La dignité de nombre de citoyens portoricains est atteinte. Certains ont préféré tout bonnement laisser Porto Rico pour s’installer définitivement aux USA. Ce fut la fin d’un modèle qui avait garanti une certaine façon de vivre pour le Portoricain moyen avec son identité propre, sa famille, sa culture, sa langue, sa musique (bomba, plena et salsa), ses fêtes traditionnelles, ses foires, son Viejo San Juan, sa cuisine... À partir de la fin de ce modèle, il y a eu également une crise morale, une crise de référence pour le Portoricain. L’accession au pouvoir de Mme Sila María Calderón du PPD en 2001 ne pouvait pas inverser la tendance, en dépit de très louables initiatives pour relancer le modèle, tant le mal a été profond. Il en est de même des gouvernorats de M. Anibal Acevedo Vilá en 2005 - 2009, et même de M. Luis Fortuño Burset en 2009-2013 ou encore de M. Alejandro Garcia Padilla en 2013-2017. Aujourd’hui avec l’accroissement exponentiel de l’endettement public et de la corruption, après les ravages de l’ouragan Maria de septembre 2017, le peuple portoricain se découvre seul face au géant USA qui l’absorbe de plus en plus sur les plans économique et financier avec un endettement public de plus de 70 milliards de dollars. Les résultats des deux dernières consultations référendaires non contraignantes tenues en 2012 et en 2017 sur le statut de Porto Rico sont plus qu’éloquents : les participants expriment clairement et fortement le désir de faire désormais du pays un Etat au sein des USA. Ainsi, le rêve de M. Muñoz Marín d’un État portoricain autonome, social, évoluant selon les spécificités culturelles du peuple boricua et de la famille portoricaine, ce modèle a volé en éclats. Il faut bien le reconnaître : un modèle venait de s’effondrer sous les coups de boutoir répétés d’un ultranéolibéralisme de mauvais aloi, d’une méconnaissance totale de l’essence des rapports entre Porto Rico et les USA, d’un mépris des spécificités du peuple portoricain et surtout, d’un acharnement quasi pathologique de certains secteurs du PNP de faire du pays, à n’importe quel prix, un État américain. Une entreprise qui, selon des observateurs avertis de la réalité portoricaine, s’apparenterait davantage à une véritable quadrature du cercle.
Les récents agissements de l’actuel gouverneur en instance de démission, M. Ricardo Rosselló Nevares du PNP constituent, à bien des égards, des éléments irritants, des gouttes d’eau abondantes venant faire déborder un vase marqué déjà par le trop plein. Plus de vingt années après l’affaire de Vieques, le peuple portoricain est en éveil avec ses associations, sa jeunesse, ses institutions et surtout son désir de dire non. La contestation a été forte, soutenue, continue et déterminante. L’annonce de la démission prochaine du gouverneur est déjà une première manche de gagné. Cependant, est-ce qu’il y a dans le fracas des revendications assez de ferments, assez de propositions valables, cohérentes et bien articulées pour un nouveau modèle inclusif, respectant les droits fondamentaux et surtout la dignité du peuple portoricain dans ce contexte économique et international si particulier et si difficile? Est-ce qu’il y a de propositions sérieuses d’un nouveau modèle à l’intérieur ou bien au-delà ou en dehors du cadre de l’ELA ? L’avenir le dira.
Jérôme Paul Eddy Lacoste, babuzi2001@yahoo.fr