Recension critique

''Règ jwèt la'' de Rodolphe Mathurin : une histoire de mémoire, d'exploitation, de folie, de métissage…

Edisyon Lafimen, 2019

Publié le 2019-07-25 | lenouvelliste.com

Il y a de tout cela dans le court récit de Rodolphe Mathurin, Règ jwèt la. Cela  tient déjà de la prouesse. La cité de l’exposition, le bas de la ville de Port-au-Prince.

Une entreprise florissante au temps de la dictature. La violence symbolique et la violence tout court exercée par le patron « siryen », M. Danped, sur les employées, sur une en particulier, Jilyèn. La grossesse qui s’ensuit.

Tout cela dans le souvenir des vieux et des vieilles qui connaissent le passé. Et aussi dans la tête d’Alfons, le fils de Danped qui est revenu comme sur le lieu du crime paternel, alors que l’usine a fermé depuis longtemps, que la famille est partie ailleurs renouveler sa fortune. Alfons perdu dans le passé comme dans le présent. Un fou accessible que tous tolèrent. On sait bien qu’il n’a pas toute sa tête, qu’il vit dans des rêves de gloire et de richesse n’ayant rien à voir avec la réalité du délabrement : ce qui était n’est plus et ne sera plus. Alfons dont l’identité de la mère n’est pas révélée au lecteur. Mystère, allusion… Au lecteur de décider. Alfons qui déambule, comme un rappel de temps cruels. « Lannuit kou lajounen, chak fwa Alfons ap pase la a, jan l ap pase a, gen moun ki fann lespri yo, pe mande tèt yo : pinga se mouche a non, ki retounen vin peye tè a ! »

La réussite du récit tient à la capacité de créer des personnages : la cupidité et la violence de « mouche a », M. Danped ; la fragilité de Jilyèn, la folie d’Alfons, tout ce travail de caractérisation est fait en quelques lignes. Elle tient aussi à la création d’une atmosphère, l’entretien de l’illusion réaliste par les détails, le donner à voir et à entendre qui favorise l’immersion. On est dedans. Et enfin, la qualité de la langue qui, si elle tire beaucoup (un peu trop, peut-être) sur le procédé anaphorique et la répétition en général, convoque le parler populaire, s’installe entre l’audience, la confidence et le proverbe, et invite ainsi le lecteur à une proximité, lui disant presque : c’est à toi que je parle et voici ce que je veux te raconter avec les enseignements que tu peux en tirer.

Du beau travail. Dommage que les textes de présentation et de postface de deux militantes féministes ne mentionnent qu’un aspect, certes l’une des horreurs de la réalité haïtienne, la violence faite aux femmes. Le texte est plus riche, heureusement, et inscrit les choses dans un contexte global qui ne diminue en rien la critique de cette violence.

Les textes de fiction de qualité en créole augmentent en quantité. C’est une belle avancée. Pour les paresseux qui disent encore avoir du mal à lire en créole, le texte est court, coulant, tout ce qu’il faut pour des « débutants ».

Antoine Lyonel Trouillot zomangay@hotmail.com
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