« Plaidoyer pour un meilleur accès aux soins chirurgicaux en Haïti »

« Elle revenait du département de la Grand’Anse quand un véhicule a frontalement percuté sa voiture.

Le Nouvelliste
18 juil. 2019 — Lecture : 7 min.

« Elle revenait du département de la Grand’Anse quand un véhicule a frontalement percuté sa voiture. Elle a été transportée d’urgence à l’hôpital des Cayes, mais elle n’a pas pu bénéficier sur place de soins d'urgence. Elle devait être héliportée mais les conditions météologiques ne le permettaient pas. Dans toute la région sud, la famille de l’ancienne DG du MSPP n’a pas pu trouver un hôpital qui pouvait lui prodiguer les soins qu’elle méritait. Elle a passé des heures avant d’arriver dans un hôpital qui pouvait la prendre en charge. Mais c’était trop tard. » <1> source Le Nouvelliste

Chaque jour, à travers le monde, des milliers de familles sont endeuillées à cause des difficultés d’avoir accès à des soins chirurgicaux. « Cinq millions de décès, imputables en 2012 à des traumatismes, auxquels s’ajoute la mort de 270 000 femmes ayant succombé à des complications durant leur grossesse, auraient pu être pour la plupart évités grâce à un meilleur accès aux soins chirurgicaux » <2>. Outre, les études ont montré que l’accès à la chirurgie pourrait sauver des millions de vies dans les pays en voie de développement. De fait, InciSioN-Haïti est convaincue que la couverture universelle des actes chirurgicaux essentiels devrait être mise en place rapidement sur la voie de la couverture santé universelle.

InciSioN-Haïti est une organisation apolitique affiliée à InciSioN. Elle est composée d’étudiants en médecine, résidents et jeunes médecins d’Haïti qui font la plaidoirie pour un meilleur accès aux soins chirurgicaux comme élément essentiel de la couverture sanitaire universelle, et conduisent des recherches en chirurgie globale. À travers un plaidoyer basé sur les données, nous visons à persuader la communauté politique en Haïti que l’accès aux soins chirurgicaux est important pour la couverture sanitaire universelle. Nous voulons aussi fournir aux étudiants en médecine et jeunes médecins des connaissances solides pour travailler dans le renforcement des systèmes de santé et la livraison des soins chirurgicaux. Ces connaissances seront développées à travers des programmes de mentorat, formation en plaidoyer, réunions nationales, événements internationaux et collaborations de recherche à l’international.

Le samedi 25 mai 2019, à l’occasion de la journée mondiale de la chirurgie globale, InsicioNHaïti a organisé le premier symposium haïtien sur la chirurgie globale sous le thème « Les soins chirurgicaux: élément essentiel de la Couverture Sanitaire Universelle ». Ce symposium a réuni des étudiants de plusieurs facultés en sciences de la santé (Médecine, Sciences Infirmières) et des professionnels (médecins généralistes, résidents en chirurgie, chirurgiens spécialistes et autres) à la salle de conférence de l’hôpital militaire, 111, Rue Saint-Honoré, de 8h am à 2h pm. L’activité visait à sensibiliser la population, en particulier les professionnels en sciences de la santé, sur l’importance de faire un plaidoyer pour l’accès à des soins chirurgicaux de qualité.

Au programme, on a eu des présentations orales, des présentations affichées et des ateliers autour du thème. Dès 7h am, les organisateurs du symposium étaient déjà présents pour accueillir une cinquantaine de participants (52% de femmes) venus de lieux divers. 

La première présentation orale avec Dr. Sylvio Augustin était sur la « Transfusion disponible et sécure: Une condition essentielle pour un accès efficace aux soins chirurgicaux ». Il est courant de voir sur les réseaux sociaux, dans votre messagerie personnelle ou sur les groupes WhatsApp un appel à donner du sang pour quelqu’un (un ami, une connaissance, une personnalité publique ou un simple citoyen en difficulté), soit une femme enceinte qui va subir une césarienne ou un accidenté de la route qui va subir une intervention chirurgicale en urgence; mais certaines fois les structures responsables ne sont pas en mesure de donner du sang et très malheureusement l’appel à l’aide de cette personne en difficulté est sans réponse. Une victime de plus! Tout ceci pour montrer que les soins chirurgicaux ne nécessitent pas seulement la présence de l’hôpital, du chirurgien et de l’anesthésiste, et qu’il y a un ensemble de mesures accompagnant la prise en charge chirurgicale! Certes, en Haïti, nous n’avons pas la culture de « Donner Du Sang pour Sauver une Vie » mais la défaillance du système  de Santé fait aussi beaucoup de victimes! Combien de structures capables de collecter du sang existe-il? Pourquoi les hôpitaux ne disposent-ils pas de leur propre banque de sang? Existe-il une politique publique visant à encourager, inciter les gens à donner du sang régulièrement? 

La deuxième présentation en ligne avec Dr. Ernest J. Barthélémy: « Vers la couverture sanitaire universelle en Haïti: Quel rôle pour la chirurgie » ? 5 milliards de personnes à travers le monde n’ont pas accès à des soins chirurgicaux de qualité dans des délais recommandés. Le manque d’accès à des soins chirurgicaux est responsable de 18 millions de décès annuels, soit 4 fois plus que la malaria, la tuberculose et le sida réunis. On a pas les chiffres pour Haïti, mais nous sommes sûrs que cette situation n’est pas différente. Combien de structures hospitalières pour combien d’habitants? Combien de médecins chirurgiens pour combien d’habitants? Chaque année, les hôpitaux font face à des crises récurrentes qui handicapent leur fonctionnement et mettent en danger la vie des malades nécessitant des soins chirurgicaux, en urgence certaines fois. Et même dans les conditions normales, la situation de pénurie et le manque d’infrastructures auxquels les hôpitaux font face, donnent envie de pleurer ou plutôt de responsabiliser les autorités concernées, en particulier l’État garant de la bonne marche des institutions, en vue d’apporter des solutions immédiates et adéquates. La chirurgie a, en tout cas un grand rôle à jouer en vue d’aboutir à la couverture sanitaire universelle. Pour répéter Dr. Tedros Adhanom Ghebreyesus, Directeur Général de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) «Aucun pays ne peut atteindre la couverture sanitaire universelle, à mois que sa population ait accès à des soins chirurgicaux sains, opportuns et abordables. Il est donc vital que les pays investissent dans la chirurgie ».

Notre troisième présentation était avec la Dr. Laëlle Mangurat « Être une femme et pratiquer la chirurgie en Haïti: défis et opportunités ». Pour Haïti, on a pas les chiffres sur le nombre de femmes chirurgiennes travaillant sur le territoire mais il est certain que dans notre société où les hommes sont plus et mieux écoutés et appréciés, le défi est assez grand pour ces femmes et les opportunités minimes. D’ailleurs, nous avons cette habitude d’appeler presque toutes les femmes en blouse ou scrub « Miss » c’est-à-dire infirmière, même si elles sont médecins. Elle subissent donc cette discrimination et de la population et de leurs collègues. Il faudrait que les gens soient valorisés pour leur performance liée à leur profession, plutôt que sur leur genre. C’est un combat difficile et long et, on souhaite courage à toutes ces femmes chirurgiennes et à celles qui souhaitent faire carrière dans cette spécialité. InciSion-Haïti de son côté, entend utiliser sa voix et ses réseaux pour faire un plaidoyer en ce qui attrait à l’équité dans la profession. 

Notre quatrième et dernière présentation était avec Dr. Odilet Lespérance « Les conséquences de la croissance démographique sur le développement et la santé des femmes ». Il est à constater que plus une famille a d’enfants, moins elle pourra répondre aux obligations et, ce sont les femmes des sociétés les plus démunies qui subissent les problèmes de santé les plus sérieux et disposent du moins d’opportunités. D’où la nécessité de mettre en place des politiques et programmes exhaustifs sur la santé de la reproduction et aussi promouvoir la planification familiale car l’espacement des naissances se traduit par une meilleure santé – et une meilleure productivité économique – des familles.

Nous avons eu également plusieurs présentations affichées: « Dépenses appauvrissantes et Dépenses catastrophiques en chirurgie », « Plaidoyer pour l’accès universel à des soins neurochirurgicaux », « Équité de genre dans la chirurgie globale », « Soins chirurgicaux pour tous les enfants, chirurgie pédiatrique globale » et des ateliers de réflexion au cours desquels les participants ont montré leur intérêt pour la chirurgie globale et aussi manifesté leur inquiétude face à la faiblesse du système de santé du pays.  

Chaque présentation suscitait beaucoup de réaction et le feedback des participants, via un formulaire d’évaluation, nous fait dire que le symposium était une réussite. 94,3% des participants sont satisfaits du symposium et souhaitent que l’année prochaine plus de gens auront la chance de bénéficier de l’activité. 

La santé est un droit inaliénable, la constitution haïtienne le dit dans son article 19, et tout individu a le droit de jouir de ce droit. Il faut donc donner aux individus les moyens de vivre une vie saine et promouvoir le bien-être de tous à tous les âges, peu importe leur origine et leurs conditions socio-économiques. La chirurgie a atteint maintenant un point crucial dans la santé mondiale et la livraison des soins chirurgicaux comme une composante essentielle des systèmes de santé. Il est donc impératif d’offrir un accès plus équitable et plus abordable aux services chirurgicaux en Haiti, pour éviter que des centaines de personnes meurent inutilement ou deviennent pauvres à la suite de dépenses liées aux soins chirurgicaux. 

Auteur : Alence Théroné, MD

<1> https://lenouvelliste.com/article/191688/mort-tragique-de-lancienne-ministre-de-la-sante-le-dr-michaelle-amedee-gedeon

<2> https://www.banquemondiale.org/fr/news/feature/2015/03/26/surgery-could-save-millions-of-lives-in-developing-countries