Michèle Lemoine, gardienne du théâtre haïtien

PUBLIÉ 2019-07-17


Pour clore notre mini-série sur les comédiennes et metteures en scène invitées dans le cadre de la 4e édition de En Lisant qui donne justement la priorité aux talents féminins cette année, il nous a paru judicieux de faire le choix de Michèle Lemoine. D’abord parce qu’elle symbolise l’ancienne génération, tandis que Sachernka Anacassis symbolise la nouvelle. Ensuite parce que celle qui a mis en scène « Cinglée » de Céline Delbecq, intreprétée par Ketsia Vaïnadine Alphonse le 9 juillet, est elle-même une belle tranche d’histoire du théâtre qui mérite d’être contée.

Michèle Lemoine, c’est d’abord une voix qui se reconnaît facilement à la radio comme dans le générique de la 4e édition du festival En Lisant. C’est aussi ce nom qui revient si souvent dans nos entretiens avec les acteurs de divers ordres du milieu du théâtre auquel elle appartient. Tout comme Paula Clermont Péan et Magali Comeau Denis, elle fait partie de ce club sélect de comédienne/metteure en scène qui ont commencé à une époque où les comédiennes étaient un moins présentes dans les distributions. Cette popularité auprès des autres artistes s’explique selon elle par son travail en tant que coordonnatrice du programme Arts et Culture à la Fokal qui consiste entre autres à mettre la salle, les techniciens, le matériel à leur disposition mais aussi à les accompagner parfois dans leurs projets de création.

La comédienne arrive au théâtre dans la vingtaine. « C’est, dit-elle, au contact de mon frère Jean-René Lemoine qui a intégré très jeune un Conservatoire d’art dramatique en Belgique, où nous vivions. » Michèle, elle, c’est en France, à Montpellier, qu’elle passe 2 ans au Conservatoire. Elle revient sous notre soleil pour travailler comme comédienne au « Centre dramatique Franco-Haïtien » de l’Institut Français qui était à l’époque au Bicentenaire. Et depuis une belle carrière s’est dessinée.

Pour ne pas réciter son CV qui nous donnerait le tournis vu sa longueur, on a préféré lui demander de citer elle-même 5 points clés de sa longue carrière. Il y a tout de go le spectacle « Abattoir » mis en scène par Miracson Saint-Val. « Les enfants des gangs sont une thématique qui nous concernent tous. Je pense que c’était important qu’on en parle », confie-t-elle.

Elle ajoute Gaëlle Bien-Aimé qu’elle présente comme quelqu’un d’important dans le théâtre. Elle confie aimer travailler, collaborer avec cette jeune artiste. Elle ne cache pas son affection pour son spectacle « Limyè », créé autour des chansons de Manno Charlemagne.

La dictature s’est retrouvée au cœur de son travail dans la pièce « L’Eternité de Madame R. » « Ça va naturellement dans le sens du travail de documentation et d’information qu’a opéré la Fokal sur la dictature », explique Michèle Lemoine.

« A 20 ans », c’est un autre projet dont elle garde un très bon souvenir. « Si je devais le refaire, ce serait "A 30 ans" (rire), car les acteurs ont grandi, la situation a changé... C’était à la fois joyeux et sombre », note-t-elle.

Le texte « Cinglée » de Céline Delbecq qu’elle a mis en scène dans le cadre de la 4e édition du festival En Lisant l’a touchée par son caractère bouleversant, sa puissance d’évocation. En plus la pièce a été préparée dans le contexte du mouvement tristement célèbre de « peyi lòk ». Elle se réjouit du fait que l'actrice Ketsia Vaïnadine Alphonse se soit investie complètement pour la réussite du projet.

Elle a collaboré en totale harmonie avec son frère Jean-René Lemoine sur plusieurs créations : « L’Ode à Scarlett O’Hara », « L’Adoration », « Ecchymose » de ce monstre sacré du théâtre dans le monde. Il y a aussi « La Cerisaie » d’Anton Tchekhov.

Michèle Lemoine assume le caractère engagé de son travail. « C’est toujours profondément engagé. Je travaille principalement sur des thématiques citoyennes », confie celle qui n’a jamais encore monté de comédie. « Dans le travail que je fais, ajoute-t-elle, il faut s’investir corps et âme. Il ne s’agit pas de réciter ou de déclamer un texte, il faut y être impliqué personnellement. Je ne demande pas qu’on ait expérimenté telle ou telle situation personnellement comme un pré-requis pour décrocher un rôle, je demande juste qu’on puise dans sa mémoire émotionnelle, dans son vécu, quelque chose qui puisse aider à camper le personnage ; sinon, selon moi, ça reste superficiel. »

La doyenne estime que le théâtre de nos jours est en progression constante par rapport à ce qu’elle a connu. Les gens sont mieux formés qu’autrefois où l’on s’accrochait par défaut à une forme ancienne du théâtre héritée des troupes françaises qui venaient jouer sous notre soleil. Le progrès est aussi au niveau de la production qui s’avère très engagée. « C’est difficile, souligne-t-elle, de ne pas être engagé quand on est un artiste qui évolue dans un contexte comme celui d'Haïti. » Mais madame n’est pas du genre à condamner des propositions ou des thématiques différentes. Le théâtre est vaste, chacun peut y jouer sa partition, selon elle.  

La gardienne du théâtre ne chérit pas d’ambitions. A son âge, c’est carpe diem. « Je pourrais monter d’autres pièces, donner un goût de neuf aux anciennes et continuer à collaborer avec d’autres artistes, mais ce n’est pas une obsession », dit Michèle Lemoine. Son rêve pourtant pour le théâtre en Haïti, c’est qu’il soit doté de meilleurs espaces pour faire envoler la créativité, qu’il trouve des mécènes et enfin qu’il se professionnalise davantage.



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