40 ans Kassav'

La saga Kassav' racontée par Jacob Desvarieux

Réunir des musiciens d’horizons divers autour d’un projet culturel pour finalement conquérir les plus grandes salles d’Europe, remplir le stade de France au rythme d’une musique identitaire… Kassav’ sait le faire. À entendre le nom, on pense tout de suite à cette galette de manioc, variété très prisée dans la Caraïbe, qui ne devient pourtant comestible qu’une fois débarrassée de son poison. Ce qu’ont fait, en effet, depuis 40 ans, les fondateurs de Kassav’ pour la musique antillaise. Extraire l’essentiel du superflu, pour que les Antillais se rassemblent, s’y reconnaissent. Toute une légende.

Publié le 2019-07-11 | Le Nouvelliste

Dans le lobby de l’hôtel Karibe à Pétion-Ville, un homme aux cheveux blancs, verres sur le nez, à l’allure d’un professeur, marche à pas feutrés, ce jeudi 11 juillet. Comme un simple anonyme. Pourtant, on se bouscule souvent dans les grandes salles d’Europe avant ou après ses concerts pour se prendre en photo avec lui. Guitariste, arrangeur, il est l’un des piliers du groupe Kassav’, fondé il y a 40 ans. L’homme à la voix grave, gravement originale, est à Port-au-Prince pour un concert le samedi 14 juillet au Karibe en compagnie de sa fidèle collègue de travail depuis 40 ans, Jocelyne Béroard. L’avion de celle-ci devait atterrir mercredi soir, trois jours après l’arrivée de Jacob Desvarieux.

Dans les jardins de l’hôtel, Jacob Desvarieux, en bermuda, se rappelle les débuts de ce groupe musical qui est arrivé à remplir le stade de France avec ses 80 000 places. Fondé 10 ans après le mythique Tabou Combo d'Haïti, Kassav’ a suivi les traces de ce dernier tout en forgeant son identité. « Pour parler du début du groupe, il faut voir le contexte de l’époque avec les mouvements identitaires, explique Jacob. A l’époque, tout le monde se posait des questions, sur ce qu’on faisait là... On savait qu’on était originaires d’Afrique, des descendants d’esclaves, mais quoi d’autre ? »

Si la plupart des formations musicales sont fondés avec des groupes de copains, ce n’est pas forcément le cas pour Kassav’. Quand Pierre-Edouard Décimus, qui jouait dans un orchestre de danse depuis les années 1960 avait décidé avec Freddy Marshall, autre musicien antillais, de moderniser la musique qu'ils ont toujours jouée, il ne cherchait pas à réunir des copains. Décimus voulait recruter des musiciens qui comprennent la musique antillaise et éventuellement qui peuvent apporter quelque chose d’autre. Les artistes étaient souvent des musiciens de studio. Ainsi Jacob Desvarieux, arrangeur, a été recruté. « Avant de mettre sur pied le groupe, on a beaucoup parlé, on écoutait beaucoup de chansons », raconte Desvarieux, qui est né à Paris et qui a vécu ses premières années entre la France, la Guadeloupe, la Martinique et aussi le Sénégal.

Le guitariste se rappelle encore leur première fois quand ils jouaient dans un hôtel pour des touristes étrangers. Ils se faisaient appeler Les Vikings. Un nom qui ne collait pas du tout à l’identité de ces descendants d’esclaves. Finalement, après une année à penser le projet, Kassav’ est né en 1979. « Je n’étais pas spécialiste de la musique antillaise, précise Jacob Desvarieux. J’écoutais une quarantaine de disques avant de décider quelle direction prendre. »

La chanson "Sweet Florence" qui figure sur leur premier album fait un carton. « Il y a eu un succès d’estime, car c’était assez confidentiel, note Jacob Desvarieux, avec un brin de modestie. A partir du deuxième album, on a commencé à avoir des musiciens qu’on ne connaissait pas vraiment, mais qui aimaient notre démarche et qui voulaient s’embarquer. »

La chance et la gestion de l'ego, les facteurs du succès

Un peu partout à travers le monde, Kassav’ est apprécié et remplit les plus grandes salles de spectacle. Depuis maintenant 40 ans, la bande à Jacob Desvarieux, Jocelyne Béroard, Jean-Philippe Marthély, Jean-Claude Naimro et Georges Décimus s’est imposée en maître incontesté du zouk avec une quinzaine d’albums. En 40 ans, le groupe a produit des chansons dont on ne se lassera jamais, que ce soit  les titres « Zouk la sé sèl médikaman nou ni », « Siwo », « Ou lé », « Kole Sere », ou encore « Sye bwa », pour ne citer que ces tubes.

En fait, si Kassav’ a pu rayonner sur les cinq continents, Jacob Desvarieux n’y voit pas que le fruit du travail et de la discipline. Il y a aussi, selon lui, le facteur chance. « Le succès, d’après moi, tient beaucoup à la chance, estime le musicien. Il y a plein de gens qui ont produit des morceaux qui sont très bien, mais on n’en a pas entendu parler. Et d’autres moins bien mais qui ont eu du succès. La chance est pour beaucoup. Le travail et le talent, oui, mais vous avez beau être un génie et que vous ne réussissez pas. »

Pour expliquer ce facteur, Desvarieux prend en exemple les opportunités qui se présentent parfois (qui ne se présentent pas à tout le monde), la faveur du public mais surtout celle des médias. Au-delà de la chance, le guitariste évoque aussi la bonne gestion, facteur important du succès de son groupe mythique. « On a eu un casting vraiment super, bien pensé, se félicite Jacob Desvarieux. Ce n’est pas un groupe de copains mais des musiciens qui sont fédérés autour d’un projet qui est devenu important. On n’a pas eu de désistement, on n'a pas fait la grosse tête, dire qu’on va faire tout seul, il n’y a pas eu non plus des histoires d’argent… Si on retrouve les mêmes musiciens quarante ans après, c’est que le projet avait du sens. »

« Kassav’, ce n’est pas seulement un orchestre  pour jouer des bals, gagner de l’argent. C’est un projet culturel, insiste Jacob Desvarieux. On défendait certaines idées. Le projet existe encore. Beaucoup de choses ont avancé, mais il reste beaucoup à faire. On continue parce qu’on y croit. »

Si Kassav’ peut remplir aujourd’hui la U Arena (Nanterre), la plus grande salle de spectacle d’Europe, et drainer du monde un peu partout, tout n’a pas été toujours rose. Ils ont eu des embûches sur leur route. Ils devaient patienter pour obtenir la faveur des médias français, affirme Jacob Desvarieux. Problème de langue ? Pour Desvarieux, ce ne devrait pas être un obstacle. « J’ai grandi en majeure partie en France, les gens parlent français, avance le musicien. Il y a peut-être 10% d’entre eux qui parlent ou comprennent l’anglais, cela ne les empêche pas d’écouter des chansons en anglais. Des tubes en anglais ont beaucoup de succès en France. La langue, c’est un détail. Tabou Combo n’aurait jamais un tel succès en chantant en créole. »

Comme Tabou Combo avant lui, Kassav’ a attendu patiemment son heure. « On chantait en créole, on a décidé que ce soit comme ça, souligne Jacob Desvarieux. On est antillais, on n’a pas besoin de chanter en chinois. Ce n’est pas un truc commercial mais un projet culturel. On défendait des idées. Quand on a signé chez Sony en 1987, on est passé pendant un an ou deux sur toutes les émissions de télé.»

L’influence de Tabou Combo…

Après quarante ans, Jacob Desvarieux n’a pas à éprouver des regrets. Au contraire, il est fier d’avoir pu contribuer à la création d’une légende. Si des observateurs ont souvent évoqué l’influence de Tabou Combo sur Kassav’, Jacob Desvarieux n’y voit aucun problème. « Si un musicien antillais vous dit qu’il n’a pas été influencé par la musique haïtienne, c’est n’importe quoi, soutient Desvarieux. On est influencés par toutes les musiques.  Si on cherche de nos influences, aux Antilles, jusqu’à aujourd’hui, à ma connaissance, la musique haïtienne, c’est la musique du coin. Les groupes antillais ont profité du succès de Tabou Combo. C’est le premier groupe antillais à avoir un tel succès international. »

Petite anecdote, quand la chanson New York City de Tabou Combo est sortie, Jacob Desvarieux était au lycée. « J’écoutais comme tout le monde, c’était le tube du moment, dit-il. Tout le monde écoutait, qu’il soit haïtien ou cambodgien. Vu de France, Tabou Combo était un groupe des Antilles. Je viens de la Guadeloupe, des Antilles et Haïti aussi, c’est les Antilles. »

Le compas a beaucoup progressé en quarante ans

L’histoire de Jacob, de Kassav’ avec Haïti commence au début des années 80. Le guitariste est rentré pour la première fois en 1983 ou 1984 (il ne se rappelle plus) et y est revenu régulièrement. Selon lui, la musique haïtienne, notamment le compas, a beaucoup évolué en quarante ans. Ces dernières années, des groupes de la nouvelle génération, Carimi (qui n’existe plus) et tant d’autres ont beaucoup fait évoluer le compas. « Par exemple, je ne suis pas sûr qu’il y ait une telle évolution de la musique jamaïcaine, de Bob Marley à aujourd’hui, avance Jacob Desvarieux. J’aime beaucoup le reggae certes, mais sincèrement, de sa mort il y a 40 ans à aujourd'hui, je ne vois pas trop d’évolution. Vu de loin, on voit les choses beaucoup mieux. En 40 ans, le compas a beaucoup évolué. Je regarde toujours le côté créatif. En Haïti, il y a des musiciens qui sont très créatifs… »

Chez lui en Guadeloupe, Desvarieux relève aussi des musiciens créatifs. « Il y a plein d’artistes qui sont arrivés avec de nouvelles idées et ça a stagné pendant quelques années, dit-il avec une pointe de regret. Il y a beaucoup d’artistes qui cherchent la facilité. Ils font pratiquement la même chose que le voisin, mais pas avec le même costume, les mêmes coupes de cheveux. »

Sa satisfaction : il constate que le zouk évolue dans des pays où l’on parle le portugais. Au Cap-Vert, au Mozambique, en Angola, les gens font évoluer le zouk en leur sens. Mais le plus grand succès de Jacob Desvarieux et de ses collègues de Kassav’ est d’arriver à jouer leur partition afin de pouvoir identifier la Guadeloupe et la Martinique sur une carte. Des ilots de quelque 450 000 habitants chacun. Tout ça, grâce à la gestion de l'ego.

Valéry Daudier

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