Rony Gilot/ « Les frénésies de l’adolescence»

Sur l’orientation romanesque du chroniqueur à succès

« Une geste trempée de larmes / Les frénésies de l’adolescence,tome 2», un roman historique chevauchant entre chronique politique et autobiographie. Dans ce récit , le rythme est parfois lent. Pension Madame Catinat Saint-Jean : y sont logés des aînés et des plus jeunes. Sur la galerie, les conversations tournent en grande partie autour de la politique, plutôt des manœuvres politiciennes. Ynor Tolijean, l’adolescent, est aux écoutes et soixante ans plus tard il recrée cette atmosphère de début de règne. Et lui dans tout ça ? Trouve-t-il ses marques ? Se fraie-t-il un chemin ? Parviendra-t-il, malgré les embûches, à «gravir la montagne» ?

Publié le 2019-09-13 | Le Nouvelliste

L’incertitude d’un début de règne

Depuis que Clément Célestin a relaté « les grands procès politiques de 1958», les faits de cette année-là sont connus et décortiqués par les scribes, dont Bernard Diederich dans « Papa Doc et les tontons macoutes». Alors, la marge de manoeuvre du scribe d’aujourd’hui est étroite. Rony Gilot s’est trouvé confronter à cette difficulté. Pour concevoir une œuvre originale, il ne lui reste que la possibilité de relater les échanges qui se sont déroulés sur la galerie de la pension Madame Catinat Saint-Jean à la 3e avenue du Travail. Les conversations entre Alix Lapierre et le séminariste sur la naissance de Dieu prennent une allure de joute oratoire. De belle joute. C’est élevé et profond. « Dans les champs de la philosophie».

Il faut tout de même reconnaître que le lecteur d’aujourd’hui attend fiévreusement la relation de tout ce qui se rapporte aux événements de ces années-là, a fortiori aux opinions des pensionnaires de Madame Catinat Saint-Jean. Ynor Tolijean,  se remémorant ces année-là, trouve ainsi la recette pour mariner sa prose. Il avait été marqué par l’ouvrage « Jean Barois» de Roger Martin du Gard de l’Académie française, prix Nobel de littérature 1937, une munition qui lui a permis de soutenir sa façon de penser sur la religion pendant qu’un aîné, pensionnaire comme lui, s’obstinait dans le doute d’un être supérieur.

Un auditeur attentif, et plus tard un témoin loquace

Ynor Tolijean reste suspendu aux lèvres des grandes personnes, «ti moun anba bouch». Aujourd’hui, avec sa prodigieuse mémoire, il restitue l’atmosphère de cette époque. Derrière le rideau, s’agitent des assoiffés de pouvoir. Le nouvel élu est bien décidé à prendre une revanche sur les tombeurs de Dumarsais Estimé. Ynor Tolijean sonde l’intéressé au travers de passionnants témoignages des aînés. Les événements s’accélèrent, les coups de force (28 juillet 1958, Mahotière…) durcissent la position de François Duvalier. Sur la galerie de la pension, on se perd en conjectures. Les nuages s’amoncellent, on redoute la montée des périls. Malheureusement, les prédictions se vérifient. La peur s’installe dans les familles.

La place restreinte de l’imaginaire

Le récit est factuel. On ne décèle pas la part de l’imaginaire, de la fiction, de l’invention dans la construction de ce roman, même historique. L’auteur a voulu rester le plus près de la réalité, de la vérité. Je ne partage pas pour autant son indiscrétion sur les amours présumées d’un cousin et d’une cousine. Même leur identité n’a pas été modifiée par l’auteur.

Privilégier la narration des luttes de pouvoir

Se défaire du costume de l’historien ? C’est tout le mal que se donne le Dr Rony Gilot, et c’est tout le bien que je lui souhaite. Auteur de la chronique à succès « Au gré de la mémoire», il a jugé bon d’ajouter depuis 2018 une nouvelle série « Une gerbe trempée de larmes» à son palmarès. Le premier jet de cette 2e série a donné « La foulée conquérante». J’ai produit des réserves sur des choix de Rony Gilot lors de la sortie du premier tome.

En 2019, il poursuit sur sa lancée avec le tome 2 « Les frénésies de l’adolescence». J’ai l’impression d’une confusion de genre dans le projet scriptural. Autobiographie ou histoire ? Dans l’atmosphère fiévreuse de la pension de Madame Catinat Saint-Jean, se retrouvent les personnages. Les aînés sont bavards, les plus jeunes écoutent. Mais arrêtons-nous au projet de l’auteur de faire vivre ses sensations, ses palpitations devant le grand boulevard de la vie qui lui est ouvert.

On s’attendait à ce qu’il rapporte des années après les amitiés nouées, les premières amours, les démarches d’orientation professionnelle, les choix ludiques… Or, il est surtout question de luttes politiques, tous les moyens sont bons d'accéder aux plus hautes fonctions de l’État et de s’y maintenir.

Le vent et la fureur

Résonnent les noms de Antonio Th. Kébreau, François Duvalier, Fréderic Duvigneau, Paul Eugène Magloire, Sténio Vincent, Elie Lescot, Louis Déjoie… Le chapitre IV a pour titre : Les furies en action comme pour dire : Dans le fracas des armes. Mais quid du projet autobiographique ? Je vois très peu de sa manifestation.

Sans doute, évoquer « Les frénésies de l’adolescence» revient à parler d’«une adolescence heureuse, comme quelqu’un qui se trouve sur un petit nuage d’où il faut redescendre en entrant dans la vie adulte. J’ai bien peur que, dans l’exécution du projet, Rony Gilot continue à faire œuvre d’historien.

Laborieuse entame de la construction romanesque

Avant tout, question de méthode, il faut se concentrer sur le sujet. Lequel ? Souvenirs de la période exaltante de l’adolescence dans une Port-au-Prince contaminée par la politique politicienne. Le plus important n’est pas ce dernier aspect, seules importent l’adolescence et l’écriture pour carburer la narration. Cette relation tournée sur « les furies des hommes» laisse le lecteur, la lectrice sur leur soif. Car il ne faut pas beaucoup d’ingrédients- comme nous le montre Dany Laferrière- pour la réussite du travail littéraire. On peut s’accrocher à sa grand-mère et évoquer l’influence qu’elle a eue sur notre personnalité, respirer l’odeur du café, y prendre goût et servir le lectorat.

Le style plein de panache

Naturellement, n’oublions pas les images, métaphores, descriptions et tournures pour meubler ou épicer la narration. Cela finit par former un style. Le style de Dany. Le style de Rony Gilot est plein de panache et même aristocratique. Il a réussi, son succès auprès du lectorat est immense. Pour sa transformation d’historien en romancier, il lui reste à ne pas trop embrasser, à cerner le sujet et ne pas s’en éloigner. Toujours viser la ligne pure  de l’exposé et ne pas se disperser. S’abstenir de revenir sur le brouhaha politique.

C’est à ce tour de force qu’aboutira le projet romanesque ; une autobiographie ne se confond pas forcément avec le fracas des luttes de pouvoir. Quand on plonge dans la lecture d’un roman, on s’attend à prendre connaissance d’une histoire, d’un parcours individuel, de motivations intérieures, de sensations, d’intimité et du moi de l’auteur.

Toujours tenir le lecteur en haleine

Dans le roman, l’auteur s’attache aux principaux personnages, dresse leur profil (extérieur), leurs motivations intérieures (traduire ce qui les traverse) et n’abandonne pas le cadre spatio-temporel. Sur ce dernier point, je suis subjugué à l’idée de la restitution de l’atmosphère de la pension de Madame Catinat Saint-Jean. Rien qu’en s’y concentrant, Rony Gilot aurait fait son entrée dans le cercle fermé des romanciers d’hier et d’aujourd’hui. S’il change de méthode, sa nouvelle série fera date dans la littérature contemporaine haïtienne.

Conclusion

Satisfaction : le projet connaît un bon démarrage : le nom poétique de Ynor Tolijean est familier aux oreilles ; Bodarie, son pâtelin, l’est tout autant. La pension de Madame Catinat Saint-Jean. Le Petit Séminaire collège Saint-Martial. Cependant, on reste sur sa faim puisque l’auteur ne conduit pas le lecteur, la lectrice dans les rues de Port-au-Prince, les lieux de spectacle : Champ de Mars, Bicentenaire.., ne le (la) guide pas dans une visite à la rivière Froide. Vous voyez le genre, mais ce n’est que partie remise. Sauf que cette exigence entraîne le sacrifice d’une partie de ses habitudes au quotidien. Justement, l’écriture impose la renonciation à certaines tâches professionnelles. Se libérer de contraintes du quotidien. Rony Gilot devenu écrivain populaire, auteur à succès comme Guy des Cars ou Henri Troyat ou encore Gary Victor devra trancher en ce sens. Au nom de la création littéraire. Pour son enrichissement. Je souhaite au Dr Rony Gilot bon vent sur son élan.

Ses derniers articles

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".