«Pays sans chapeau» de Dany Laferrière

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Publié le 2019-07-05 | Le Nouvelliste

Avec « Pays sans chapeau », reprise d’une expression proverbiale assez courante chez nous, Laferrière mélange plusieurs ingrédients dans le mets servi au lecteur. C’est en effet de la nourriture spirituelle. Le « raconteur » effectue des retrouvailles avec sa famille : sa mère ne sait, à la vue de son fils parti il y a longtemps, où donner de la tête ; Tante Renée a longtemps attendu ce moment ; le fils réapprend à découvrir la vie de la maison au milieu de ces deux femmes, deux femmes attentionnées et prévenantes, qui n’ont pu se passer l’une de l’autre. Pendant son absence, elles sont restées inséparables. L’auteur retrouve aussi sa bonne ville de Port-au-Prince où il a grandi. C’est, peut-on dire, le cahier d’un retour au pays natal, cahier dans lequel il note et consigne ses sensations, ses émotions, ses vibrations… Il revoit ses quartiers d’adolescence et les rues de la ville, grimpe à nouveau le morne Nélhio, repasse devant le « Rex Théâtre », cinéma où il a visionné des films inoubliables, etc. La Pharmacie Séjourné revient deux fois dans le récit.

Dans un taxi, l’on parle du quartier de Martissant où vit désormais une population avec une très forte densité. L’appréhension de la mère est vive, ainsi que celle de Tante Renée : les deux femmes vivent dans la hantise de déchoir si elles devaient délaisser la rue Capois ou la rue Mgr Guilloux pour s’en aller habiter ce quartier de Martissant. Or, affirme le chauffeur de taxi, il y a des gens qui prennent les résidents de Martissant pour des riches. C’est dire qu’il y a pire ! On parle des riches qui habitent dans les hauteurs, on transpire l’envie dans ces moments-là.

Sans le vouloir, il n’y a pas moyen de ne pas relayer les palpitations de la capitale, le grouillement d’une ville surpeuplée sans marcher dans la tradition de ce que j’appellerais les chantres de Port-au-Prince. Celui qui y a vécu, y a grandi, y a passé son enfance, son adolescence et même sa vie d’adulte devient, en tâtant de la plume, un écrivain de Port-au-Prince. Un amoureux de Port-au-Prince. Il prolonge en effet une tradition. Par exemple, il marche sur les pas d’un nouvelliste et romancier comme Félix Courtois.

Vous voyez les diverses facettes sous lesquelles le lecteur appréhende l’écrivain. L’amour de sa ville d’enfance et d’adolescence, donc chantre de Port-au-Prince. La vie port-au-princienne revient au fil du feuilletage. L’auteur ne tombe pas dans une béatitude pour autant. Non plus il laisse transpirer une certaine nostalgie. Il expose. Il raconte. Simplement.

C’est un narrateur, c’est un raconteur dont la narration, sans être riche d’images – on ne trouvera pas de foisonnantes descriptions sur la nature, sur l’environnement dans lequel il replonge, ni sur les personnes physiques qu’il côtoie – n’en est pas moins captivante. S’il parle de la Pharmacie Séjourné, n’attendez pas qu’il campe le bâtiment, dresse son profil, ce sera la Pharmacie Séjourné. Tout juste. De la rue Bonne Foi. Du morne Nélhio. De la maison familiale. Il ne prendra le soin de décrire les lieux. D’ailleurs, certains sont familiers au lecteur haïtien comme on peut le comprendre, le lecteur étranger éprouvera des difficultés pour situer ces lieux-là. Pour se retrouver tout court. En revanche sa randonnée au pays sans chapeau, sur l’invitation de Lucrèce, est pleine d’images descriptives. C’est dire qu’aucune opinion ne peut être absolue. La relativité est de mise.

Autre constat : le narrateur a choisi la concision, la brièveté. Dans les fins de récits, transpire la recherche de cette concision, de cette brièveté. Comme si l’effet devait être amorti.

La sensation d’ensemble est que tout est plaisant chez le narrateur. C’est un récit autobiographique. Le narrateur jette, en effet, que dis-je, confie à la page blanche des pans de son parcours terrestre.

                                                                                               

Jean-Claude Boyer Auteur

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