Envie de suicide

25 L’envie de suicide : une lettre à l’État est un récit qui prend en compte toutes les réalités sociales et politicoéconomiques et les met face à l’État.

Publié le 2019-06-07 | Le Nouvelliste

Dans le contexte sociopolitique actuel, tous les facteurs semblent obliger l’Ayitien à mettre un terme à sa vie. La pression sociale, la peur, la faim, le banditisme légal et la non-existence de l’État en sont les principales causes. Comment en sommes-nous arrivés là ? Au lendemain de la guerre de l’indépendance, nous croyions que le pire était derrière nous. Nous avons visiblement rehaussé un renouveau le premier janvier 1804. C’était comme on dirait des claquements de doigt : les inégalités sociales, le problème de couleur et tous les autres différends que nous avons connus dans la colonie de St- Domingue avaient disparu. Nous avons donc fait l’erreur de surestimer la révolution de 1804.

De 1804 à nos jours, toute notre histoire est marquée par des turbulences sociales et politicoéconomiques. En revanche, le contexte actuel est beaucoup plus désastreux. Tenant compte des avancées scientifiques et techniques, il est inconcevable que la nourriture soit pour la masse populaire un luxe. L’Ayitien est plus que jamais attaqué dans sa dignité humaine. Il n’y a aucune dignité quand on est à la merci de quelques arrivistes qui monopolisent la richesse du pays. Il n’y a non plus aucune dignité à quémander dans chaque coin de rue de quoi se nourrir quand on a la force pour travailler.

En plein XXIe siècle, il est impensable de croire que la faim puisse pousser quelqu’un à l’envie de se suicider. Ce dernier se trouve justement à quelques heures de la plus grande puissance mondiale. Mais c’est un fait indéniable. À cet égard, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour changer la situation sociale et politicoéconomique d’Ayiti. Cependant, nous devons nous questionner de manière quotidienne sur la préparation d’un demain meilleur. Comment donc assurer sa survie aujourd’hui quand on n’est pas sûr de voir le jour suivant ? Qui peut nous enlever de la tête cette envie de suicide ? Que pourra-t-on faire pour restaurer notre dignité qui se trouve aux abysses de la honte ? Seul un citoyen conscient, qui a les pieds sur terre, pourra tenter de répondre à toutes ces questions.

Depuis 1804, la masse populaire n’a jamais pu trouver sa place au sein de la société nouvellement indépendante. Mais, en 1806, avec la mort de Dessalines le Grand, c’est l’État lui-même qui procédera à l’ exclusion de cette masse. Des lors, l’État a commencé à pousser cette catégorie sociale au suicide. Ce livre s’adresse à l’État de manière générale. Du ASEC, qui est le plus petit poste éligible, au président de la République selon lesdits de la Constitution en vigueur.

L’envie de suicide : une lettre à l’État est un récit qui prend en compte toutes les réalités sociales et politicoéconomiques et les met face à l’État. Même si cet État est un État prévaricateur, il s’agit d’un État quand même. Peut-on trouver le courage d’habiter en Ayiti avec un tel État ? La situation est peut-être mauvaise, mais je crains que, dans les jours à venir qu’elle ne soit pire. Si nous ne faisons rien pour diminuer ou même éradiquer la frustration de la masse des pauvres, nous nous réveillerons un jour où nos cauchemars deviendront de la réalité. Les pauvres prendront de force ce que les riches possèdent. Le sang coulera et le pays sombrera dans l’ère de l’obscurantisme.

Tous ceux et celles qui connaissent la misère à un moment de leur vie fut traversé même pendant quelques secondes par l’idée de se suicider pour mettre fin à sa souffrance. Je trouve que c’est légitime d’avoir une telle idée. Mais, il est aussi légitime de se battre pour vivre en questionnant l’État, en questionnant la société sur notre devenir. Il faut que nous cessions de survivre pour finalement vivre. Vivre signifie que nous avons retrouvé notre dignité humaine. Cela veut dire que nous ne sommes plus à la merci de personne pour répondre à nos besoins de subsistance.

Cette génération a pour mission de restaurer l’autorité de l’État perdue depuis le 17 octobre 1806. Nous avons pour responsabilité de changer le cours de notre histoire. Trop de gens ont été tué par ce système ; trop de gens ont été poussé au suicide par ce système. Il est temps que les honnêtes gens cessent de se cacher quand les bandits légaux sont sur la place publique. Il est temps que toutes les choses à cause desquelles nous avons l’envie de se suicider puissent changer réellement. Nous avons le droit de vivre.

Il y a encore de l’espoir. Et cet espoir doit être apporté par la contribution de chacun de nous. Afin que cela puisse être possible, nous devons suivre ce conseil de Demesvar Delorme : « Aidez-vous, Dieu vous aidera. Mais aidez-vous vite ! [1] » Avant que le pays ne sombre dans le chaos le plus total, nous devons construire cet espoir pour la génération à venir.

Aujourd’hui, cette envie de suicide devient le quotidien de beaucoup d’Ayitiens. C’est la raison pour laquelle nous avons fait le choix de raconter l’histoire de l’un d’entre eux. Ce dernier n’a pas été nommé, car le nommé serait de l’enlever du lot des frustrés. Son histoire est l’histoire de toute la masse des pauvres et des frustrés. Il est le résultat des choix qu’ont fait par le passé nos prédécesseurs. Ils ont choisi que tous les hommes ne méritaient pas de vivre, mais de survivre dans un système d’inégalité. À cet égard, le professeur, universitaire Hérold Tousaint nous l’explique clairement en ces thèmes : « Nous avons inauguré quelques années après notre indépendance un système de servitude interne. Nous avons reproduit fidèlement les pratiques inhumaines propres au système esclavagiste. Ce fut notre première faute. Les élites d’hier et d’aujourd’hui en jouissent avec délices. Elles ont peur de la raison ou encore elles ont mis ce qui constitue la dignité humaine, c’est-à-dire la raison, au service de la destruction. Elles fuient la raison libératrice qui débouche toujours sur la paix, la concorde, le respect et la reconnaissance de l’autre[2]. » Il poursuit en disant qu’après notre indépendance en 1804, nous avons vite tourné le dos aux Lumières[3]. Ainsi donc, il nous faut un retour glorieux aux Lumières pour éradiquer de notre pensée cette envie de suicide. Il est un impératif de recourir aux Lumières pour changer ce système et reconstruire ensemble un espoir durable pour la génération montante.

Ce système tue depuis trop longtemps. Il pousse, depuis 1806, la jeunesse au suicide. Et comme le dit Hérold Toussaint, « il est facile d’assassiner l’avenir d’une jeunesse si on ne lui donne pas des repères nécessaires »[4]. Ce n’est pas possible que le vivre-ensemble soit banalisé à tel point que personne ne veut plus habiter en Ayiti. Jusqu’à quand nous nous rendrons-nous compte que la nation est sur le point de disparaître ? Voulons-nous arriver à un génocide comme cela fut au Rwanda en 1994 ? Plus que jamais, nous devons redonner une chance à Ayiti de renaître de ses cendres. L’envie de suicide ne devrait pas être l’ultime option pour un être humain qui ne vit pas, mais qui essaie de survivre. Faisons l’effort d’apprendre à réapprendre à vivre ensemble pour le bien-être de tous !

[1] Demesvar Delorme, la misère au sein des richesses, réflexions diverses sur Haïti, première Édition 1873, les Éditions Fardin, 2009, pp.153.

[2]Hérold Toussaint, le courage d’habiter Haïti au XXIe siècle, la vocation de l’universitaire citoyen, Port-au-Prince, Haïti, Imprimerie Henri Deschamps, 2015, p.189.

[3]Hérold Toussaint. Op.Cit.p.189.                                   

[4]Hérold Toussaint. Op.Cit.p.196.

Nelcinio LAURENT Auteur

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