Lorraine Manuel Steed, digne héritière de Modeste Testas

PUBLIÉ 2019-06-05


Le 10 mai 2019, la statue de Modeste Testas, née Al Pouéssi, a été inaugurée à Bordeaux, pour commémorer le passé esclavagiste de cette ville portuaire de France, en présence de Lorraine Manuel Steed, sa descendante, qui a contribué à camper le personnage. Pour la digne héritière de cette esclave déportée à Saint-Domingue au XVIIIe siècle, ce voyage initiatique dans la vie de son ancêtre lui procure de la sérénité, mais aussi l'incite à encourager l’exploration de l’histoire dans notre pays, Haïti.

« À part sa couleur et ses cheveux, rien dans ses traits ne la rapprochait du type des Africains de la côte occidentale. Elle avait le nez aquilin, les lèvres minces, la peau d’une finesse exquise, la taille élancée et le port élégant. » Cette description de Modeste Testas par le président François Denys Légitime (son petit-fils) pourrait s’appliquer à Lorraine Manuel Steed, copropriétaire de Simbi Atelier. Eh oui, quand on met côte à côte les photos de la dame à la voix remarquable et son aïeule dont elle est séparée de sept générations, on remarque facilement l’étonnante ressemblance. C’est comme si Lorraine était une voyageuse dans le temps comme on en parle dans les films de science-fiction.

« J’habitais son intimité depuis l’enfance grâce à ma grand-mère qui nous racontait des histoires sur plusieurs de nos ancêtres. Elle nous rappelait toujours qu’il est important de se renseigner sur son passé », confie Lorraine. Dans sa quête insatiable de renseignements sur ses ancêtres, Modeste prendra très vite l’ascendant sur les autres. « Elle racontait son histoire à ses 9 enfants, une histoire qui est transmise d’une génération à l’autre. Le président Légitime, qui est dans notre lignée et qui l’a fréquentée, a laissé une solide documentation écrite mais qui n’a pas été publiée à ce jour, comme c’est le cas pour ses autres ouvrages », fait remarquer la descendante de Modeste.

Cette fascination pour cette ancêtre particulière est cultivée pendant plus de vingt ans. Des encouragements à en faire quelque chose proviennent de partout et de plusieurs personnes dont Ralph Boncy, cousin de Lorraine et descendant de Modeste, et Michèle Pierre-Louis de la Fokal qui a des ascendances jérémiennes comme elle.

C’est un voyage par pur plaisir à Bordeaux il y a vingt ans qui va vraiment lui servir de catalyseur. « Je marchais à travers les rues de cette ville quand soudain retentit dans ma tête la voix de ma grand-mère qui me racontait le passé colonial de cette ville où a transité Modeste avant d’être déportée à Jérémie », avait-elle déclaré dans son discours le 10 mai lors de l’inauguration de la statue.

Une rencontre fortuite avec l’intellectuelle Carole Lemée aura donné des ailes à son envie de faire connaître cette histoire au grand public. Lorraine et l’anthropologue s’entretiennent de longues années jusqu’à ce que cette dernière décide de monter une commission qui aura proposé à la mairie de Bordeaux, entre autres, l’érection de la statue de Modeste. Un projet dont l’aboutissement rend sereine Lorraine qui confie toutefois n’être toujours pas au bout de sa quête. « Je me suis longtemps demandée pourquoi j’ai voulu faire la route inverse pour rencontrer mes ancêtres, en particulier Modeste Testas, dit-elle. J’ose croire qu’en étant celle qui partage l’histoire des miens, il y a un but. Peut-être celui de libérer ceux qui comme moi sont emprisonnés psychologiquement par le traumatisme d’un passé que nous avons dans les veines mais que nous n’avons pas vécu. »

Toujours dans son discours Lorraine Manuel Steed a aussi rendu hommage au sculpteur Filipo, son compatriote qui se trouve être, comme par un caprice des dieux, l’auteur de la statue. « Filipo, cette histoire est aussi la tienne, car Modeste aurait pu être ton ancêtre », lui a-t-elle dit.

A la question « qu’est-ce que Modeste, qui a vécu jusqu’à l’âge de 105 ans, lui apprend sur le monde d’aujourd’hui ? », elle répond : « Elle m’enseigne à rester digne en dépit de tout, car elle-même a su garder la tête haute. Quand on est passée d’une fille issue d’une lignée de nobles en Afrique de l’Est à celle de vulgaire marchandise transitée à Bordeaux avant d’être déportée comme esclave à Saint-Domingue, il vous faut de la force ! »

Lorraine formule le vœu d’une exploration de l’histoire en Haïti, notamment chez les jeunes avec l’accompagnement des historiens et des parents, car elle estime que le passé est important pour appréhender le présent et dessiner l’avenir. Elle l’a d'ailleurs si bien dit dans cette citation de Césaire qu’elle a fait sienne en prologue de son discours prononcé à Bordeaux : « Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. »



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