Insertion professionnelle, quel espoir pour les techniciens haïtiens  

Publié le 2019-06-04 | Le Nouvelliste

Ruben SANON

Pour survivre, mis à part la santé, l’homme a besoin de moyens économiques. En effet, pour trouver ces moyens, il nous faut une activité génératrice de revenus, et ceci est tellement important que le philosophe Voltaire écrit dans la conclusion de Candide : « Le travail nous éloigne de trois grands maux: l'ennui, le vice et le besoin.» Quelles réflexions l’insertion professionnelle nous inspire-t-elle ? Puisqu’Haïti est l’un des pays du monde où le thème de stabilité prête à équivoque, vu la précarité de notre situation socio-économique et politique, est-ce probablement en ce sens qu’on se pose la question quel espoir pour la jeunesse haïtienne en se référant à l’insertion professionnelle? Sur ce, une analyse de certains faits saillants relatifs au problème de l’emploi dans notre société nous permettra de répondre à cette interrogation.

Tout d’abord, définissons quelques mots clefs relatifs à la thématique en question: Selon Larousse, l’insertion professionnelle c’est le processus qui conduit une personne à trouver une place reconnue dans la société. L’insertion peut prendre plusieurs figures: insertion professionnelle, sociale, globale, etc. Dans le cas qui nous intéresse, l’insertion professionnelle est la remise en contact avec le milieu de travail ou la réadaptation au marché du travail, tandis que l’intégration est un processus qui conduit une personne à adopter les valeurs et les normes du système social. Il suppose d’une part une volonté et une démarche individuelle (intégrabilité de la personne) et d’autre part une aptitude de la société (capacité intégratrice). Et concernant le marché de l’emploi, c’est la situation de l’offre et de la demande d’emploi dans un pays ou une région déterminée. Il est à noter que cette situation n’est pas figée, elle évolue constamment. Tandis que le marché du travail est le lieu de rencontre de l’offre et de la demande du travail (un des facteurs de production) et le lieu où se fixe le montant de la rémunération du travail (c’est-à -dire son prix). Par contre, en Haïti le manque de création d’emplois constitue une cause majeure contre l’insertion professionnelle.

On dit que le travail est la liberté, est-ce une réalité? Malheureusement, je ne peux pas prouver le contraire, puisque la grande majorité de nos salariés croupit dans un système esclavagiste sans pareil, c’est en ce sens qu’on a fait une décantation entre travail en soi et chômage déguisé. Selon le code du travail de la République d’Haïti annoté par Jean-Frédéric Salès, en son article 2, « Le terme travail désigne toute activité humaine libre, manuelle ou intellectuelle, permanente ou temporaire, exécutée de son plein gré par une personne privée au service d’une autre, quel que soit son objet, pourvu qu’il découle des stipulations d’un contrat de travail. »

En effet, pour mieux faire comprendre l’importance de l’insertion professionnelle dans l’avancement de toute société, nous avons interviewé plusieurs acteurs du secteur du milieu professionnel et universitaire.

Pour Jean Marie Paul Léveillé, ancien directeur de l’école professionnelle JB Damier, à l’ère de la globalisation et de la mondialisation, la technique s’avère la seule arme efficace capable d’intégrer l’homme dans la vie économique de son pays. En Haïti, l’une des causes profondes ayant servi de blocage à l’insertion professionnelle est la fermeture de plus de 80 usines de production, dont la Haitian American Sugar Company S.A. (HASCO)  (1912-1987) qui employait 3 500 ouvriers à temps plein et plus de 40 000 saisonniers, dont la grande majorité venait de la plaine du Cul-de-Sac. Cette usine de fabrication de 85 000 tonnes de sucre par an exportait 50 000 tonnes de sucre, dont 35 000 aux États-Unis d’Amérique et 15 000 à Londres et du même coup laissait 35 000 pour la consommation locale.

« Avec la fermeture de ces usines-là, c’est comme s’il s’agissait d’une autre manière de dire qu’on devrait catégoriquement fermer les portes de nos écoles professionnelles, (...) on forme nos apprenants pour le Canada, les États-Unis, le Brésil, etc. », dit-il.

Pour l’ingénieur Daniel Dupiton, vice-doyen de l’école de droit et des sciences économiques des Gonaïves : « Pour qu’il y ait insertion professionnelle, il nous faut la formation. Nous savons tous que depuis l’indépendance d’Haïti, l’un des blocages est que nous n’accordons pas d’importance aux métiers manuels. Si nous n’accordons pas d’importance à ces métiers, nous pourrons tout simplement constater la déperdition de nos techniciens. Malheureusement, nos jeunes après leurs études classiques optent pour les professions libérales, notamment la médecine, la science juridique, l’agronomie, le génie civil, etc. Quel que soit le cas de figure en question, si quelqu’un arrive à un carrefour où il doit faire choix entre la médecine et un métier manuel, il choisira sans hésiter la médecine. Il est vrai que notre pays ne dispose pas suffisamment de médecins, vu la taille de la population. Cela sous-entend que chez nous, les métiers manuels sont méprisés. Pourtant, tout pays avancé se développe avec la force de travail de ses techniciens. Prenons en exemple l’ingénieur Jean Charles Paul Coutard, le premier constructeur automobile haïtien, cela va sans dire que si en 1950 nous avions un Coutard, Haïti ne serait pas là où elle est aujourd’hui. Parlant de l’insertion professionnelle, c’est un exemple vivant, quand on sait que M. Coutard a fabriqué un bus. Ce dernier a fait appel à plusieurs corps de métiers comme soudeurs, électriciens, carrossiers, rembourreurs, pour ne citer que ceux-là. Il faut admettre que si ces techniciens et bien d’autres pouvaient trouver des contrats en permanence, jamais ils n'auraient à quitter le pays en si grand nombre dans le seul but d’aller chercher un mieux-être.»

Quant au révérend pasteur Michel Morisset, président de la mission Eben-Ezer, laquelle mission implantée à sept kilomètres de la ville des Gonaïves depuis 1969, non loin de Savane Désolée maintenant transformée en Savane de l’espoir. C’est un sujet très intéressant. Toutefois, mon approche concerne le problème de la théorie telle qu’on l’a conçue en Haïti, puisque quand j’étais à l’école classique on ne cessait d’énoncer des théories sans fin et ceci même à l’université, sans jamais les concrétiser. La solution à tout ça: il devrait y avoir un pont entre la théorie et la pratique. Ce qui peut vouloir dire qu’il est important de savoir que si le moteur de votre véhicule est surchauffé vous devriez penser à verser de l’eau dans le radiateur, au lieu d’appeler un mécanicien pour quelque chose si bénin. En somme, concernant l’insertion professionnelle, il faut non seulement doter les jeunes d’un métier, mais surtout les former davantage en micro entreprise. C’est pourquoi notre mission a implémenté un projet à travers lequel nous parrainons des enfants soit dans des orphelinats ou autres en leur proposant une approche entrepreneuriale à la fin d’une formation professionnelle de courte durée. En un mot, un apprentissage par la pratique permettant aux finissants d’intégrer le marché du travail et du même coup créer leur propre entreprise.

Et pour l’ingénieur Armand Louis, directeur de l’école professionnelle Maranatha, cette thématique a toute son importance, car l’insertion professionnelle est l’espoir le plus convoité de tout technicien. En Haïti, l’accent est mis beaucoup plus sur les professions libérales par rapport aux métiers manuels. Pourtant, les métiers manuels devraient être des prérequis par rapport aux professions libérales. Quoi qu’il en soit, l’État doit bien jouer sa partition en donnant une place prépondérante aux métiers manuels. Il faut dire qu’Haïti ne dispose pas d'assez de techniciens et, malheureusement le peu qui existe n’arrive pas en conséquence à intégrer le marché de l’emploi. En un mot, il faut qu’il y ait une politique pour l’encadrement des jeunes.

Jules Saint-Gérard, un ancien diplômé du Centre pilote de formation professionnelle, a  confié que même à compétences égales, un technicien étranger est 4 fois plus bien rémunéré qu’un technicien haïtien. « Pourquoi une telle discrimination? Et quand sera-t-elle exclue de notre mentalité de peuple? » Se questionne-t-il.

Pire, dans la marche des jeunes professionnels vers leur insertion au marché du travail, les patrons cherchent assez souvent à avoir à tout prix des relations sexuelles avec les postulants. Selon une enquête menée par l’association En Route vers la technique en mars 2015, sur un échantillon d’une cinquantaine de personnes interviewées dans le cadre d’entretien d’embauche, 60% des femmes contre 2% des hommes sont victimes. L’un des témoignages concerne une jeune femme qualifiée, ayant bouclé ses quatre années universitaires en gestion. Suite à un appel à candidatures par l’une des banques commerciales, elle a postulé et passé avec succès l’entretien d’embauche. Bonne nouvelle! S’exclame le recruteur. Tout de suite la jeune femme sourit et succombe dans l’illusion en croyant qu’elle allait commencer à travailler. Tout allait s’écrouler quand le recruteur l’informe qu’elle a été retenue, et qu’il lui manque quelque chose. La postulante rétorqua : « lequel? ». Son interlocuteur lui répondit : « avant de commencer le boulot tu dois passer une soirée avec moi. Stupéfaite, la jeune femme répondit: « Je suis chrétienne. C’est inadmissible. »  

Pour trouver un emploi en Haïti il faut avoir une recommandation

Où va une société où la recommandation et la militance priment sur la compétence ? C’est tellement courant en Haïti, car plus de 85%  des CV des postulants ne sont pas pris en considération. À moins que l’intéressé en question persiste ou ait été recommandé par une personne influente. N’est-ce pas là un accroc à la bonne marche de notre société, qui s'enfonce dans l’abime surtout en matière de création d’emplois?

Au regard de tout cela, l’avenir incertain de nos techniciens est un corollaire direct des choix de nos dirigeants et de l’élite économique du pays. C’est dans cette même perspective qu’on parle de nos jours d’exode massif de nos jeunes vers l’étranger à la recherche d’un avenir meilleur.

De plus, le problème d’insertion professionnelle en Haïti est urgent; c’est ce qui nous rend si vulnérables, car comme nous le savons tous: ventre affamé n’a point d’oreille. Le pire dans tout ça, ce sont des milliers de jeunes diplômés qui ne peuvent pas intégrer le marché du travail et, comme conséquence, la jeunesse considère Haïti comme une terre de transit. Voilà pourquoi, lorsqu’on parle de partance la majorité des Haïtiens est enthousiaste malgré la perspective d'une grande déception dans la majorité des cas. En ce sens, ne pourrait-on pas réformer l’Institut national de formation professionnelle (INFP) dans le but  d’avoir un contrôle réel sur le secteur de la formation et de l’emploi tant sur le plan formel que sur le plan informel? Est-ce que l’État ne devrait pas mettre en œuvre une autre politique vis-à-vis des investisseurs et des techniciens? Attendons voir!

Ruben Sanon, Ing.

sanonruben@yahoo.com

509 3846-7208

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