AVC et accidents de la voie publique, les premieres causes de handicap en Haïti

Actuellement, les accidents vasculaires cérébraux (AVC) et les accidents de la voie publique figurent parmi les premières causes de handicap en Haïti. Les soins en réadaptation essentiels pour répondre aux pertes de fonctionnalité ne sont pas disponibles. Neuf ans après le tremblement de terre de 2010 et en dépit du fait que le besoin s’accroît dans notre système de santé, la réadaptation n’est toujours pas incluse.

Publié le 2019-05-27 | lenouvelliste.com

Avec des professionnels frustrés, des étudiantes inquiètes et un panel composé des docteurs Jean Lionel Jérôme, Ivens Louius, Michel A. Péan et la physiothérapeute Johanne Eliacin, le débat est très animé dans une salle de FOKAL où la majorité des chaises sont restées vides. Le sujet, « État des lieux et perspectives pour la réadaptation en Haïti », en dépit de son importance, n'a pas attiré grand monde. Au plus haut niveau des autorités du pays, neuf ans après le tremblement de terre de 2010 qui a laissé plusieurs milliers de gens en situation de handicap, le constat reste le même. Pourtant, les soins en réadaptation sont apparus comme essentiels pour répondre aux pertes de fonctionnalité de nombreuses personnes. La Commission santé du cadre de liaison inter-organisation (CSC) organise cette conférence-débats pour mieux appréhender ce secteur mal connu.

« Si hier on avait un mobile pour expliquer les raisons pour lesquelles la réadaptation ne figurait pas parmi les priorités du ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP), aujourd’hui le besoin est là, il se fait sentir jour après jour », admet une étudiante en physiothérapie à l’Université de la fondation Aristide (UNIFA), l’un des deux centres universitaires qui forment depuis peu les professionnels en réadaptation.

Les accidents vasculaires cérébraux (AVC) et les accidents de la voie publique sont, en effet, de nos jours parmi les premières causes de handicap en Haïti, à en croire le Dr Ivens Louis, directeur/fondateur de la Fondation haïtienne de réhabilitation (FONHARE), institution installée à Ouamaminthe  (Nord-Est) qui offre des services de réadaptation et de rééducation. Les données sur la situation des handicapés ne sont pas à jour. Le Dr Ivens Louius précise que 2 193 malades ont eu recours aux services de la FONHARE pour les quatre premiers mois de l’année. « 57% de nos consultations sont des patients victimes d’un AVC. C’est alarmant. Au niveau orthopédique et trauma, c’est 20%. Au mois d’avril, on a eu 654 patients, dont 374 sont victimes d’un AVC », a avancé le seul ergothérapeute haïtien exerçant dans le pays.

Les patients dont le cas nécessite une rééducation ont très peu d’endroits de référence où aller. Certes, la tragédie du tremblement de terre a été l’occasion de mieux connaître les besoins de la réadaptation en Haïti, mais au final, elle n’a servi à rien. Les quatre ministres de la Santé publique de 2010 à nos jours ont accordé peu d’attention à la disponibilité des soins de la réadaptation. L’enquête STAR (Standard Assessment of Rehabilitation) réalisée du 22 octobre au 12 décembre 2018 par l’OPS/OMS recommande d’intégrer des soins et services de réhabilitation  dans la politique nationale de santé ; d’inclure les soins de réadaptation dans le processus de couverture universelle en santé.  

« Il y a un document de politique nationale de santé, mais les soins de réadaptation n’ont pas une place prépondérante », a témoigné le Dr Jean Lionel Jérôme, conseiller technique à la DOSS du MSPP et président du Comité de gestion de l’Institut haïtien de réhabilitation. L’enquête a aussi recommandé de reconnaître et d’organiser les professions de la réadaptation, ainsi que les curricula de formation conformes aux standards nationaux et internationaux. « Il n’y  a pas vraiment un curriculum, c’est une grave lacune que le MSPP tient à relever », a ajouté le médecin.

Johanne Éliacin est licenciée en physiothérapie. Elle a obtenu son diplôme à Pontificia Universidad Catolica Madre y Maestra (PUCMM) en République dominicaine. Les 52 autres physiothérapeutes qui exercent dans le pays ont été majoritairement formés en République dominicaine. Il y a certains qui viennent du Benin, des États-Unis, du Brésil, de Cuba, de Taïwan entre autres.  « Pour une population de plus de 10 000 habitants nous n’avons que 5 ergothérapeutes, dont un seul Haïtien pour 4 étrangers, 3 orthophonistes et des techniciens en physiothérapie », selon la vice-présidente de la Société haïtienne de physiothérapie (SoHaPh). Johanne Eliacin, qui a participé à la formation de plusieurs techniciens en physiothérapie, se bat pour la reconnaissance des professions de la réadaptation, de l’homologation des diplômes des professionnels du métier et pour l’application d’une grille salariale au profit des professionnels.

« Dans un pays pauvre tel qu’Haïti dont la population est jeune et vulnérable, il faut diminuer le taux de handicap, augmenter le nombre de personnes qui peuvent travailler. Tous les  jours on a des accidents de la voie publique, des AVC, des blessés par balle, une  population de personnes handicapées qui augmente. Avec la réadaptation, on réduit les séquelles, la personne peut  retrouver sa mobilité et réintègre la société », a-t-elle déclaré.

« Parler de la réadaptation revient à  parler de droit humain en particulier, le droit à la santé, le droit à la mobilité et le droit à la compensation de la déficience. Certes, la compensation n’élimine pas  la déficience, mais elle peut contribuer largement  à réduire les effets néfastes de la déficience ainsi que des incapacités qui découlent de la déficience », a soutenu pour sa part,  le Dr Michel Péan, coordonnateur national de la Société haïtienne d’aide aux aveugles.

L’ancien secrétaire d’Etat à l’Intégration des personnes handicapées explique qu’au fil du temps la nation haïtienne s’est dotée d’un cadre juridique de protection des droits des personnes handicapées. Ce cadre n’a pas été un cadeau de l’État, ni un geste philanthropique, souligne-t-il, c’est la résultante de 18 années de lutte du secteur organisée des personnes handicapées.  « La loi existe mais son application jusqu’à cette date demeure problématique », s’est désolé le Dr Péan, ajoutant : « Si on avait mis en application l’article 19 de la loi du 13 mars portant sur l’intégration des personnes handicapées, on aurait déjà observé un changement qualitatif dans les conditions de vie des personnes handicapées. »

Cet article stipule que les hôpitaux privés sont tenus d’offrir à la population handicapée un minimum de service gratuit et si le cas d’une personne handicapée et démunie nécessite un traitement  beaucoup plus approfondi, les hôpitaux privés tout comme ceux du public sont tenus d’offrir à ces gens tout ce dont ils ont besoin pour bénéficier desdits soins.

Selon Handicap International – Humanity & Inclusion, il existe un besoin important et sans cesse croissant de réadaptation dans le monde entier, ce besoin étant particulièrement frappant dans les pays à faible et moyen revenus. L’augmentation de la prévalence des maladies non transmissibles, le vieillissement de la population et l’amélioration de l’accès aux soins d’urgence et aux soins médicaux engendrent une demande croissante de services de réadaptation. La réadaptation est donc une composante essentielle des soins de santé et fait partie intégrante de la réalisation de la santé universelle.



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