25 Mai 1957 : Eclatement de l'Armée d'Haïti

Publié le 2019-05-23 | Le Nouvelliste

Le 25 mai 1957 demeure une date néfaste dans l’histoire de l’Armée d’Haïti. En effet, les erreurs funestes commises par certains de ses officiers ce jour-là et pendant les quelques mois qui l’ont précédé et suivi ont causé son éclatement et ouvert la voie à l’établissement de la dictature criminelle des Duvalier duquel le pays continue encore à souffrir.

Le premier signe avant-coureur de l’éclatement de l’Armée d’Haïti fut la prise arbitraire de son commandement par le colonel Léon Cantave. Pendant la crise de décembre 1956 qui aboutit au renversement du président Paul Magloire, Cantave se réfugia dans une ambassade pour se protéger d’un Magloire qui, cependant, ne lui voulait aucun mal, il le savait bien : le chef de l’État ne venait-il pas de le nommer quartier-maître de l'Armée, un poste des plus convoités ? Il ne sortit de sa cachette que Ie 14 décembre, après s’être assuré que Magloire était parti, et se rendit directement aux Casernes Dessalines s’emparer du commandement de l'Armée. J’ai assisté à son arrivée, se faisant déjà appeler « général », et s’arrogeant le titre de « Chef d’État-Major », nommé on ne savait ni par qui ni comment. On peut conclure, vu le caractère piégé de l’homme qu’on n’allait pas tarder à découvrir, que son refuge à l’ambassade n’était qu’une manœuvre préméditée pour se créer une image de victime et en profiter. Peu nombreux étaient les officiers qui connaissaient ce nouveau chef catapulté soudainement au sommet de l’institution. Dès lors, Cantave joua un rôle déplorable dans l'établissement et Ie renversement de trois gouvernements : Pierre-Louis, Sylvain, Conseil Exécutif de Gouvernment. Le pouvoir civil se trouva constamment en butte aux incartades de ce personnage obscur, instable, dénué de prestige, par conséquent incapable de trouver des officiers qui voulaient l’aider à satisfaire sa lubie : la présidence d’une junte militaire. Son insubordination envers le Conseil Exécutif de Gouvernement nous valut la sanglante journée du 25 mai 1957. En fait, ce Conseil de 13 membres créé à la suite d’une soi-disant « conférence politique » convoquée par Cantave n'était qu'un amalgame hétérogène d'individus qui représentaient les intérêts personnels des candidats qui les avaient nommés. Un désaccord au sein du groupe se manifesta quand la majorité refusa d'agréer le choix du duvaliériste Edmond Pierre-Paul comme commissaire du gouvernement, lui préférant Ie déjoieiste Ernest Sabalat, et M. Duvalier ordonna Ie retrait de ses ministres. Mais l’autorité exécutive du groupe amputé des duvaliéristes ayant été confirmée par la Cour de Cassation consultée par Cantave lui-même, le Conseil en usa pour procéder au remplacement de Cantave comme Chef d’État-Major par le colonel Pierre Armand. Cantave ignora la décision de la Cour, refusa de se démettre et entra en rébellion.

Opposés à Cantave et appuyant le colonel Armand, se trouvaient des membres de l’Armée qui se voulaient neutres et respectueux de la loi. Mais, en réalité, Ie pouvoir et la force résidaient entre les mains d'officiers duvaliéristes partisans de Cantave. On verra que, bien qu’en majorité numérique, "les ‘neutres seront neutralisés", dû au fait même qu’ils étaient respectueux des règlements. Au Camp d’Aviation où ils établirent leur quartier-général, ils se préparaient pacifiquement à procéder à l’installation du nouveau Chef d’État-Major. Leur plan ne comportait aucune action belliqueuse. Comme prévu dans ce plan, une proclamation annonçant l'acceptation de sa nomination par le colonel Armand fut lue à la radio vers neuf heures du matin le 25 mai, en même temps qu'un avion déversait des tracts dans la cour des Casernes. Après ces deux actions, ils décidèrent d'attendre la réaction de l’autre camp. Ils crurent avoir gain de cause quand s'amena soudainement à l’Aviation Ie lieutenant-colonel Pierre Vertus qui était nominalement Commandant des Casernes Dessalines, mais qui n'avait guère d'autorité, car depuis l’arrivée du général Cantave en décembre 1956, ce poste était le domaine de ce dernier. Vertus annonça qu'il se chargeait de la reddition de Cantave, et qu'il allait bientôt conduire son bataillon au Champ de Mars pour rendre les honneurs au nouveau Chef d’État-Major. Il se retira et au lieu de reddition, arriva plutôt la nouvelle que les tractations de certains politiciens qui avaient été convoqués aux Casernes par Cantave avaient atteint un de leurs buts: l'éclatement final du Conseil grâce à la défection du candidat Fignolé. Le colonel Armand et ses officiers n’avaient pas prévu un tel développement et décidèrent d’attendre calmement avant de réagir dans un sens quelconque. Mais voilà qu’après l’annonce de la défection de Fignolé, un pilote du Corps de l’Aviation en patrouille rapporta qu’il avait vu des tanks sortir de la cour du Palais National. Cette nouvelle alarma le camp Armand qui crut en un assaut imminent par Cantave. Sans investiguer davantage sur le déplacement des tanks, ils se mirent à improviser des plans de contre-attaque. Parmi ceux-ci, leurs deux actes d’agression les plus impardonnables: d’abord, l'ordre passé par le colonel Armand d'ouvrir Ie feu « en direction des Casernes », à l’artillerie qui se trouvait au Champs de Mars, non pas pour attaquer, mais uniquement pour le salut d’honneur traditionnel au nouveau Chef d’État-Major, comme annoncé par le lieutenant-colonel Pierre Vertus, ; ensuite, ce fut Ie lâchage dans la cour de l'édifice d'une vieille bombe qui n'explosa pas, probablement pour avoir été désamorcée intentionnellement par les aviateurs eux-mêmes. Hélas, le colonel Armand et ses officiers découvrirent, mais trop tard, qu'il n'avait jamais été question d’attaque avec des tanks. Au cours de cette confrontation inutile, quatre braves militaires du camp Armand perdirent la vie : les officiers Dennery, Wolf, Desrivières et l’enrôlé Lespinasse.

De leur côté aux Casernes, le général Cantave, sa clique, les candidats Clément Jumelle, Daniel Fignolé, François Duvalier, MM. Edner Day, Lucien Chauvet, René Laforet, Roger Dorsainvil, Émile Saint-Lôt, Walter Bastien, les ministres Lamothe, Danache et Bruny, ainsi que d’autres civils étaient en train de manigancer une magouille qui aboutit à la nomination de Daniel Fignolé comme président provisoire par les candidats Duvalier et Jumelle. C’était du jamais vu : voilà donc deux candidats à qui est arrogé, par Cantave et ses sbires, le droit de nommer un Président de la République. Le plan prévoyait la démission de Cantave et la nomination d’un nouveau Chef d’État-Major. Le président Fignolé nomma le colonel Antonio Kébreau à ce poste.

Il est correct de dire que l’accession au pouvoir d’Antonio Kébreau sonna le glas de l’Armée d’Haïti qui existait au départ du président Magloire, et marquait les premiers vagissements déjà sanglants de l’armée meurtrière qui allait participer aux crimes, assassinats, massacres des régimes de François et Jean-Claude Duvalier. L’une des premières décisions du général Kébreau fut de procéder au transfert d’officiers indépendants et de ceux du camp Armand, sans même consulter le président. Les transferts furent désapprouvés par Fignolé qui ordonna à Kébreau de sursoir. Tandis que le général était guidé par son désir de punir les officiers du camp Armand et les indépendants, on pouvait voir dans les ordres du président Fignolé que ce dernier avait une vision plus juste des réformes à opérer dans l’Armée. D’après ce qu’a rapporté le colonel Armand dans son ouvrage L’Armée d’Haïti et les événements de 1957, Fignolé était déterminé à « passer l’éponge sur les événements du 25 mai, déclarant que son objectif en acceptant la présidence provisoire était d’arriver à la réconciliation dans l’Armée. Kébreau refusa d’obéir, et le 13 juin 1957, encouragé particulièrement par l’intrigant capitaine Pressoir Pierre, il fit kidnapper le président en pleine séance de cabinet par un commando composé des officiers John Beauvoir, Joseph Lamarre, René Léon, Ernst Rey, Edner Nelson. Impliqués dans de différentes phases de cette vile besogne : Claude Raymond, Jacques Laroche, Deslandes Duperval, Daniel Beauvoir, Franck Romain, Max Dominique, Musset Despeignes, Edmond Sylvain, Pierre Hyppolite, Jean Parisien, Yves Cham. Dans les coulisses agissaient également des officiers déjà vendus à la cause de François Duvalier : Maurice Flambert, Joseph Goban, Frank Beauvoir, Daniel Beauvoir, Gérard Constant, Lecestre Prosper, Pierre Merceron, Albert Poitevien, Octave Cayard, etc. Ce sont ces mêmes militaires et d’autres de leur espèce qui allaient plus tard vendre leur conscience et prêter leurs bras à la violence sanguinaire duvaliériste. S’étant débarrassé de Fignolé, Kébreau forma une junte dénommée Conseil Militaire de Gouvernement avec les colonels Émile Zamor et Adrien Valville, et un cabinet ministériel composé strictement de militaires en vue de l’élection frauduleuse de François Duvalier.

Le kidnapping du président Fignolé fut suivi du massacre de milliers de ses partisans pendant deux nuits. Les habitants des taudis de La Saline, Croix-des- Bossales, Morne à Tuf, Lakou Bréa, Bel Air, etc., à la nouvelle du coup d’Etat, conscients de leur faiblesse face à l’Armée, réagirent de la manière la moins violente qu’on pouvait imaginer. Pendant les nuits des 15 au 16 et du 16 au 17 juin 1957, ils s’enfermèrent dans leurs cahutes et se mirent à pousser des cris de deuil et de douleur et à frapper des ustensiles de cuisine. Quel mal pouvaient causer les voix langoureuses de ces souffreteux et le bruit des casseroles ? Kébreau et ses sbires ne l’entendirent point de cette oreille. Le capitaine Pressoir Pierre, un des principaux exécuteurs de Kébreau, dans son livre "Témoignages 1946-1976". L’Espérance déçue, raconte comment lui-même, les officiers Jacques Laroche, John Beauvoir, Joseph Lamarre, Edner Nelson, Claude Raymond, Deslandes Duperval, Frank Romain, Max Dominique, armés d’engins automatiques, parcoururent les quartiers pauvres et toute la nuit tirèrent à hauteur d’homme sur les maisonnettes d’où venaient les lamentations. Dieu seul sait le nombre de victimes de ce carnage. Les survivants durent enterrer leurs morts secrètement pour ne pas attirer l’attention des militaires. Au cours d’une conférence de presse, Kébreau déclara : « Nous maintiendrons l’ordre à tout prix … Vous avez entendu, messieurs, ces hurlements de bêtes fauves … c’était un bruit infernal. Nous avons besoin de nous reposer. Il y a eu des morts et des blessés. » Quel sadisme criminel, « les hurlements … le bruit infernal … », toutes ces manifestations de non-violence dignes des Gandhi, Martin Luther King, Jr., Nelson Mandela, étaient des crimes passifs de la peine de mort pour ces milliers de « bêtes fauves ».

Dès lors, Antonio Kébreau avait les mains libres et la force pour procéder à l’élection frauduleuse de François Duvalier. Des mesures furent prises immédiatement déclarant le Mouvement Ouvrier Paysan (MOP) de Fignolé hors- la- loi, interdisant les grèves, bâillonnant la liberté d’expression, supprimant la liberté de la presse, permettant les perquisitions illégales, emprisonnant les opposants, etc. Kébreau accorda également à Duvalier le droit de désigner la date des élections. Celui-ci choisit cyniquement celle du 22 septembre, date anniversaire du génocide des Libéraux et de l’incendie de leurs quartiers par les partisans du Président Lysius Félicité Salomon le 22 septembre 1883. En choisissant cette date, Duvalier offrait déjà, sadiquement, un signe précurseur de ses massacres et génocides futurs dont:

Le massacre de Port-au-Prince

Les Vêpres de Jérémie.

Les massacres de Mapou, Thiotte, Grand-Gosier et Belle-Anse.

L’exécution de 19 officiers de l’armée d’Haïti à Fort-Dimanche.

Le massacre de Cazale.

Le massacre de membres du parti communiste haïtien à Fort-Dimanche, suivie de celle de centaines d’autres membres à Port-au-Prince et en province.

Le massacre de prisonniers politiques à Ganthier. ETC.

On assista aux disparitions, exécutions et assassinats de milliers de personnes. La liste ne sera jamais complète. En plus des nombreuses tueries publiques, il y eut des exécutions privées par des macoutes, des "fillettes laleau", ou des militaires qui avaient le pouvoir d’y procéder, pourvu que ce fût au nom des Duvalier qui les avalisaient d’avance. Le nombre total des victimes ne sera jamais connu. D’après Wikipedia, il faut en compter 30,000 ; d’après Patrick Lemoine : 40,000.

Un peuple sans mémoire de son histoire est un peuple condamné à en répéter les erreurs. Aujourd’hui, 62 ans après le 25 mai 1957, et 33 ans après 1986, les sbires du néo-duvaliérisme osent ouvertement prêcher leur « après nous c’est nous ». À vous tous, et à vous en particulier, insignifiant petit rejeton je dis : vous méritez l’anathème de la nation. Les victimes de la tyrannie réclament justice, mais vous, vous continuez à jouir arrogamment de la tolérance intolérable de l’impunité. Jusques à quand la justice nous sera-t-elle refusée?

Gérard Alphonse Férère, PH.D.Professeur Emérite SAINT JOSEPH’S UNIVERSITYOfficier retraité, GCDH, auteur de ARMÉE D’HAÏTI APRÈS MAGLOIRE ET HITLÉRISME DUVALIÉRIEN Auteur

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