Autant en emporte le vent

Publié le 2019-05-02 | Le Nouvelliste

Gisèle Apollon

Ayant perdu mes repères depuis le séisme, je ne traine plus dans les rues par crainte de ne plus les retrouver. Aussi, en cet après-midi paisible, accompagné d’un ami, j’ai assisté en spectateur inconscient,  avec un regard plein de nostalgie à ce qu’est devenu le Champ de Mars. J’essaie de comprendre avant de savoir s’il faut rire ou pleurer. Je sais que le pays est dur.

Incontestablement, ce pays nous ressemble. Pays de contraste, de l’antithèse : le sombre et le clair.  Il se décèle chez nous, en général, une façon toujours comique de considérer le tragique ; un mélange d’humour, de rire facile et de grande sensibilité agressive, absurde ; une façon de prendre la vie à bras le corps s’opposant souvent à une grande irresponsabilité et/ou une mauvaise foi évidente.

Tout ce qui n’existait plus a disparu bien avant de séisme.  Les événements se sont précipités et ont laissé des brèches qui montrent les plaies du pays. Autant en emporte le vent

J’ai beaucoup erré, autrefois,  avec enthousiasme à Port-au-Prince dans les allées du Champ de Mars pour arriver au Ministère. Comme il faisait bon de marcher dans les rues! C’est tout vert! C’était l’époque où le centre-ville était le plus bel endroit de la planète. Je traversais le bas de la ville à l’aller et au retour, par des chemins détournés, du Bicentenaire jusqu’à la rue des Fronts forts pour admirer les vitrines de ‘La Belle Créole’ ; pour choisir des tissus sur les étalages, au stand de l’artisanat du Marché en fer (sandales et sacs en sisal, foulards de soie, poupées de toile et  toutes sortes de colifichets). Le pays avançait à grands pas et portait bien le nom de la Perle des Antilles.

Déchue de son passé, Port-au-Prince est devenue une ville campagnarde. Les habitants de la commune, dispersés dans des hameaux isolés, envahissent places et marchés.  Tout ce qui intrigue, fouine, rapine, espionne et trafique de denrées ou de ciment ou du sort d’autres personnes, s’est donné rendez-vous. Des fameux slogans bien trouvés et des affiches réconfortantes ont été lancés.

Surpeuplée par un ramassis d’aventuriers, l’air de la capitale est irrespirable. Les gens de la ville sortent  dans les rues.  Des petits groupes s’adonnent, sans souci, à l’ivresse de la conversation. Les voitures s’arrêtent et cornent. Personne ne bouge. Impossible d’avancer dans cette cohue. Il faut compter avec les récalcitrants des deux bords. Ce peuple remuant et bruyant grouille,  bavarde, meugle... On se demande où va le monde ? Avouer qu’il y a de quoi remonter d’être Haïtien.  Aussi, je ne sors plus. A vous dire vrai, je n’en ai aucune envie. Trop de choses me déplaisent. Je suis un ermite. J’écris.

                                                                                                                                                                                                1.

Les gens d’esprit souffrent de leur voisinage. On se côtoie mais on ne se salue pas. Ce ne sont pas des ennemis mais de mauvais voisins. Autrefois, les  gens bien nés  tout en gentillesse et en amabilité, gardaient leur savoir-vivre même au ras du sol. Dans l’obscurité des logis, leur imagination, repliée sur elle-même, avait tout le loisir de se livrer à ce jeu poétique de nos paysans : les contes, domaine secret des vieux et des enfants.

Aujourd’hui, On discute. C’est la forme moderne de la conversation. Ils disent qu’ils échangent des idées et vogue la galère ! C’est à regretter le temps avant le langage. Ecouter, c’est un talent. Rassemblés autour d’un banquet, ils ingurgitent quelque chose qui fait parler fort. On aimerait les entendre. C’est difficile car ces gens parlent comme s’ils s’engueulaient, avec l’accent local, un vocabulaire aussi et une syntaxe teintée de régionalisme. On hurle des arguments pour ne pas avoir à écouter ce que disent les autres. Chaque Haïtien est une île ! Je ne puis vous parler parce que vous m’écoutez à demi, sans surprise. Autant en emporte le vent.

Malgré les révolutions et les discours, une des croyances les plus tenaces du peuple, est que tout détenteur d’un pouvoir quelconque en use selon son bon plaisir, son intérêt, et  se comporte comme s’il ignore ce que les modestes citoyens  ressentent si cruellement. La preuve de la grandeur du personnage, c’est l’attente qu’il inflige à ceux qui espèrent voir sa sublime face. Pourquoi méprise-il les terrifiants rapports adressés sans relâche aux gouvernants qui ne laissent aucun doute sur leur sort ?

La Chambre est si occupée à examiner les mesures possibles qu’elle n’en prend aucune. La doctrine est l’abstention. La conjoncture politique a placé les parlementaires dans l’obligation d’adopter cette ligne de conduite.

S’ils avaient respecté les impératifs de la plus scrupuleuse honnêteté, ils ne seraient pas devenus administrateurs  parce qu’ils auraient examiné la politique de la société beaucoup plus attentivement qu’ils ne l’avaient fait avant d’accepter un siège au gouvernement. A cheval donné on ne regarde pas la bride. Et puis, les grands noms, le prestige…

 Chaque fois, les dirigeants s’étaient employés à mettre le feu aux poudres. L’avaient-ils reconnu ? Jamais de la vie !  ils s’étaient laissé entraîner. Si de toute façon on devait « se faire pincer », pourquoi prendre la peine d’être honnête ? Lors d’une banqueroute, qui se souciait de prévoyance, d’économie, d’intégrité ?    

                                                                                                                                               

                                                                                                                                                2.

Certaines carrières sont laissées aux gens fins  qui savent bien parler et mentir ou mieux encore qui ne disent rien. Ce genre d’aveu n’est pas de mise. Dans une sorte d’absence, on murit un  «plan ». Personne n’en voit jamais  la couleur. L’incroyable manque de sérieux était aussi pénible à digérer qu’un pudding mal cuit.

Chaque pays a ses coutumes. Il n’y a pas d’explications quand il s’agit d’action gouvernementale. Lorsqu’on est au pouvoir, on laisse le pays aller à la dérive et quand on est dans l’opposition, on sonne le tocsin. Qui donc disait que pour sauver notre époque, il faudrait changer les cœurs ? La folie a tant de visages qu’un de plus ne changera rien à la situation.

Les qualités même du pays, son énergie, son endurance optimiste, son absence de nerfs et d’imagination entretiennent la certitude que l’on s’en tirerait toujours sans trop d’efforts tandis qu’au contraire, chaque année lui enlève les chances de se rattraper.

 Qu’est ce qui se prépare? Dormir, rêver ? Quel rêve pourrait-on faire ?

Presque chaque discours insiste sur la nécessité d’un accord mais les conditions ou les réserves  le rendent impossible de sorte que la discussion qui commençait par des idées générales et finissait par des faits particuliers, semble néanmoins une preuve de la difficulté de s’entendre sur quoi que ce soit. Chaque Haïtien est une île! Chaque électeur confond son intérêt particulier avec celui du pays. Il ne changera pas de point de vue  et son vote sera conforme à la décision prise avant la discussion.

Le linge sale est lavé ailleurs ; ici on ne fait que l’aérer et le porter de nouveau. D’aucuns en veulent aux étrangers du mauvais état de leurs affaires et s’imaginent que la communauté internationale  s’apprête à leur faire voir de toutes les couleurs et qu’il lui suffirait d’entonner un refrain pour que nous le reprenions. Les autres répliquent que les Nations Unies ne servent à rien ; qu’elle ne fera rien d’important que palabres et compromis économiques qui se seraient aussi bien conclus sans elle… Tout ce que je demande c’est qu’elles ne reviennent pas envahir mon pays.

L’époque actuelle en est arrivée à une démesure telle qu’il lui fallait nécessairement revenir à ses ancêtres pour retrouver  une certitude fondamentale. On est trop tourné sur son passé et on s’y attache de façon désespérante. Encourager les habitants à  l’immigration  est incompatible avec un amour passionné pour le pays ? En outre, dans les conditions actuelles, les enfants sans avenir assuré, les milliers de vagabonds, pauvres  hères sans travail, qui n’auraient jamais de situation sûre dans cette ville urbaine, encombrée,  laide, enfumée, ne peuvent constituer l’état définitif d’un pays que l’on aime. Bref, on est en bien mauvaise posture. Le pays est exposé à l’extrême. L’état actuel des affaires est loin de satisfaire. Il est à craindre qu’on soit toujours dans le pétrin et que nous restions à moins que des mesures draconiennes ne soient prises.

Le pays ne veut rien supporter. La politique ? Bâillements, haussement d’épaule, abandons à la fatalité. Dans ces circonstances, nous sommes arrivés à cette conclusion qu’il n’y avait qu’à attendre et voir venir. C’est bien ce que nous faisons la plupart du temps mais nous n’aimons pas qu’on nous le rappelle.

                                                                                                                                                                                                3.

Nous nous laisserons bercer par cet espoir anodin d’un gouvernement «  fort et stable » mais suffira-il pour remédier au déséquilibre d’une nation dont la tête est trop lourde pour le corps. Calmera-il cette sourde anxiété que tout le monde ressent ? Le pays a atteint son apogée dans les années 50 et jamais plus il ne s’y retrouvera.

Peut-on faire mieux ?

Supposons que ce gouvernement arrive au pouvoir. Que pourrait-il bien faire ?

                - Ressusciter le patriotisme, est-ce un rêve réalisable ?

-Quel est le problème le plus important à régler ?

-L’éducation ? Dans une impasse aussi.

-L’émigration? Vu l’état alarmant du pays, il n’y a aucune chance d’amélioration dans   dix ans. D’ici là, il faudra tenir et nous tirer d’affaire par nos propres moyens.

-Nous faire produire notre propre subsistance par la renaissance de l’agriculture ? Plus l’Etat intervient, plus la situation empire.

-Arrêter l’exode vers les villes en transformant les taudis ? Je ne sais si cela suffira. L’attrait des grandes villes est tellement    fort! Le surpeuplement est à la base de tous les maux.

-Est-ce qu’il pendrait tous ceux qui s’occupent de gaz toxiques ? Ce que nous pouvons faire est tellement insignifiant…

                -Où de faire autre chose que de changer quelques détails de l’ordre établi ?

                Adieu jusqu’au revoir !

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