Besoin de poème

«Mon pays» d'Anthony Phelps

Publié le 2019-04-12 | Le Nouvelliste

Mon Pays a un caillot de sang dans la gorge. Nous n’irons plus jouer à la marelle et lancer nos pions par-dessus le ciel de terre. Nous n’irons pas pêcher la lune au Quai Christophe Colomb.

Lorsque j’ai appris qu’un tremblement de terre avait détruit ma ville natale, plusieurs passages de mon recueil : “Mon Pays que voici,” me sont revenus à la mémoire. Je ne me doutais pas, en 1965, qu’en écrivant cette marche poétique à l’intérieur de l’Histoire d’Haïti je décrivais le drame qui frappe aujourd’hui mon Pays.

J’ignore encore si la maison familiale est restée debout, mais mes sœurs, neveux et nièce ont été épargnés. Certains amis manquent  à l’appel. Plusieurs sont saufs. Mon appartement, dans mon ancienne station de radio, Radio Cacique, a tenu le coup et abrite toujours mon lieu de mémoire.

Nous n’irons pas poser nos nasses dans le lit de la voie lactée pour piéger des étoiles doubles. Nous n’irons pas, le temps n’est plus au jeu, nous avons dépassé le chant des marionnettes. Nous avons dépassé le chant de l’enfant-do. Et l’enfant ne dormira pas. Il fait un temps de veille. Mon Pays a un caillot de sang dans la gorge.

L’église de mon enfance a été détruite, le Sacré-Cœur de Turgeau. Mon collège a disparu, l’Institution Saint-Louis de Gonzague. Les lycées, universités et autres écoles n’existent plus. Tant de voix se sont tues à jamais! Tant de victimes d’une aveugle colère de cette terre qui nous a portés.

Entre la liane des racines, tout un peuple affligé de
silence  se déplace dans l’argileux mutisme des abîmes, et s’inscrivant dans les rétines, le mouvement ouateux a remplacé le verbe. La vie partout est en veilleuse.

En nous nos veines au sang tourné sur nous, le cataplasme de la peur et sa tiédeur gluante et notre peau fanée, doublée de crainte, comme un habit trop ample baille sur des vestiges d’hommes. La vie partout est en veilleuse. Ô mon Pays, si triste est la saison qu’il est venu le temps de se parler par signes.

Qui donc va me redessiner mon Pays ?  
Nous n’avons plus de bouche pour parler. Nous portons les malheurs du monde et les oiseaux ont fui notre odeur de cadavre. Le jour n’a plus
sa transparence et semble à la nuit. Ô mon Pays, si triste est la saison qu’il est venu le temps de se parler par signe.

Merci à celles et ceux dont les gestes viennent soulager notre détresse et nous aident à nous relever.

Étranger qui marche dans ma ville, souviens-toi que la terre que tu foules  est terre du Poète et la plus noble et la plus belle, puisqu’avant tout c’est ma terre natale.

À la table de concertation pour la reconstruction du pays, en plus de la voix des gros bailleurs de fonds, qu’on entende celle de Cuba, celle de la  République dominicaine pour une réconciliation dans la dignité.
Celles des créateurs. Que les citoyennes et citoyens des beaux quartiers et des quartiers défavorisés soient consultés. Plus jamais de bidonville.

Mais qui dirigera un tel projet ? Déjà le grand voisin s’est clairement manifesté. Il a dépêché dix mille soldats du corps le plus aguerri, le plus brutal de l’armée états-unienne: les marines.

Dix mille marines pour lutter contre les tremblements de terre?  Ou pour agrandir la base qu’ils viennent d’installer en Colombie ? Presque cent ans
après l’invasion d’Haïti par les marines, assistons-nous à une nouvelle forme d’interventionnisme au nom de l’aide humanitaire ?

Je me demande, ô mon pays, quelle main a tracé sur le registre des nations une petite étoile à côté de ton nom.

Yankee  de mon cœur qui entre chez moi en pays conquis, Yankee de mon cœur qui vient dans ma caille parler en anglais, qui change le nom de mes vieilles rues,Yankee de mon cœur, j’attends dans ma nuit que le vent change d’aire.

Une fois de plus nous avons rendez-vous avec l’Histoire. Ne ratons pas cette opportunité de construire, sur cet immense malheur, une société plus juste où chacun aura sa place.

Réinventons un pays, pour que ce petit garçon et cette petite fille qu’on a sortis des décombres aient une ville où il fera bon vivre.

Après les pleurs et les douleurs, on entendra monter le chant qui séchera toutes tes larmes, ô mon beau Pays sans écho. On entendra monter le chant des enfants qui auront seize ans, à la prochaine pleine lune. Même si je dors sous la terre, leur chanson saura me rejoindre et je dirai dans un poème que j’écrirai avec mes os: Mon beau Pays ? Pas mort ! Pas mort !

Anthony Phelps 2010

Anthony Phelps 2010 Auteur

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