La vision des États-Unis sur la situation en Haïti diffère de celle des autres membres du Conseil de sécurité

Le Conseil de sécurité de l’ONU s’est réuni à New York le mercredi 3 avril 2019 pour discuter de la fin programmée de la Mission des Nations unies pour l’appui à la justice en Haïti (MINUJUSTH). Les États-Unis d’Amérique étaient pratiquement les seuls, au cours de cette réunion, à clamer que tout va bien en Haïti alors que, dans le même temps, les interventions des autres membres du Conseil n’ont fait que relater les faux-pas de l’actuelle administration.

Publié le 2019-04-04 | Le Nouvelliste

Invitée à s’exprimer devant le Conseil de sécurité, Michelle Bachelet, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, n’y est pas allée de main morte en énumérant les problèmes structurels graves qui persistent dans le pays depuis 2004, année du déploiement des premiers contingents des Casques bleus.

« Les revendications sociales, la corruption, la faiblesse des institutions constituent les principaux obstacles à la réalisation des droits de l’homme en Haïti.  Ce sont d’ailleurs les problèmes de pauvreté, de manque d’accès aux services sociaux de base et de criminalité qui ont enclenché des troubles de plus en plus violents depuis le mois de juillet dernier », a rappelé Michelle Bachelet, notant qu’au moins 60 personnes ont été tuées jusqu’ici.

Pour Mme Bachelet, établir les responsabilités pour les actes de violence et assurer un dialogue constructif et inclusif entre les différents acteurs de la société haïtienne sont essentiels pour la stabilité et le développement durable. 

« Malgré un meilleur professionnalisme, la Police nationale d’Haïti a commis de graves violations des droits de l’homme, voire des exécutions sommaires, sans vraiment avoir répondu de ses actes, malgré les enquêtes », a poursuivi Mme Bachelet estimant que la faiblesse du système judiciaire a un impact négatif sur le système pénitentiaire.

En dépit de ce tableau sombre de la situation en Haïti dressé par le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Jonathan R. Cohen, représentant des États-Unis à l’ONU, a préféré mettre l’accent sur les changements positifs observés en Haïti tout en se félicitant que la PNH « ait pris des mesures pour imposer une discipline systématique aux policiers accusés d’avoir commis des abus ou des fraudes ».

« Des améliorations ont également été apportées aux conditions encore très problématiques de détention et des efforts ont été faits pour pourvoir les postes au sein de la justice haïtienne », a souligné Jonathan R. Cohen vantant les progrès accomplis en Haïti dans la promotion du respect des droits de l’homme.

 Le représentant américain a ensuite confirmé l’engagement de son pays à continuer de travailler avec le gouvernement haïtien pour s’attaquer davantage aux défis majeurs du pays et dit partager l’opinion du secrétaire général de l’ONU selon laquelle Haïti suit une trajectoire positive.  

Plus loin, le représentant Cohen a jugé que le Conseil ne devrait pas faire le lien entre la transition prévue pour la MINUJUSTH et les élections législatives et locales en Haïti à organiser en octobre 2019.  

Par contre, le représentant sud-africain Jerry Matthews Matjila s’est dit préoccupé par la dégradation de la situation sécuritaire en Haïti et a regretté que les récentes violences risquent de mettre en cause le bon déroulement des élections prévues octobre. 

Le Conseil, a-t-il conseillé, doit suivre de près la situation sur le terrain et l’évaluer régulièrement, en particulier à l’approche des élections d’octobre. Le soutien des Nations unies, avant, pendant et après les élections sera nécessaire. Il faudra veiller à ce que la transition entre le retrait de la MINUJUSTH et la mission politique spéciale se fasse sans heurt, a recommandé le représentant de l’Afrique du Sud.

Christoph Heusgen, représentant de l’Allemagne, a retenu des interventions que la paix, la sécurité et le développement durable ne sont pas possibles quand les droits de l’homme sont massivement violés et que la promotion de ces droits est essentielle pour prévenir la résurgence des conflits. Le débat a montré, a insisté le représentant, pourquoi le Conseil de sécurité doit traiter des droits de l’homme dans l’exécution de son mandat qui est de maintenir la paix et la sécurité internationales. Il a donc exhorté le gouvernement haïtien à lancer un dialogue national constructif et inclusif et à accélérer les réformes structurelles, l’encourageant à poursuivre ses discussions avec le Fonds pour la consolidation de la paix.

 Pour Anne Gueguen, représentante de la France, la fin de la MINUJUSTH approche alors qu’Haïti reste confronté à de nombreux défis politiques, économiques et sociaux qui requièrent non seulement un engagement de chaque instant des autorités haïtiennes, mais aussi un soutien robuste de la communauté internationale, y compris le Conseil de sécurité. Beaucoup reste à faire pour construire des institutions solides et le cadre législatif nécessaire à l’enracinement de l’Etat de droit, a poursuivi la représentante, qui a appelé les autorités haïtiennes à mener les réformes nécessaires, y compris en termes de lutte contre la corruption et l’impunité.

Pour sa part, le chef de la délégation de l’Union européenne (UE), João Pedro Vale de Almeida, a constaté qu’Haïti est passé d’une situation de fragilité latente à une crise politique et économique à part entière depuis juillet dernier.  Il s’est dit préoccupé par le fait que « l’opposition radicale » ait cherché à faire démissionner le président Moïse alors que d’autres acteurs politiques et de la société civile appellent à un véritable dialogue national qui, malheureusement, après plusieurs tentatives infructueuses, tarde toujours à se mettre en place. Pour l’Union européenne, le président Moïse et son nouveau gouvernement doivent impérativement s’engager à un dialogue politique profond, inclusif et sincère qui puisse identifier et mettre en œuvre les solutions politiques qui s’imposent pour sortir de l’impasse actuelle. En ce sens, il estime que des réformes structurelles sont urgentes pour redresser l’économie et les finances du pays et pour permettre un développement socioéconomique proprement inclusif.

 Mais l’Union européenne, a poursuivi le représentant, est préoccupée par l’incapacité persistante de la Police nationale haïtienne à contrôler la violence liée aux gangs.  Elle s’interroge sur la capacité de la police à mener des opérations efficaces après le retrait de la MINUJUSTH. Le départ de la MINUJUSTH est prévu le mois même où les élections sont censées avoir lieu, a fait remarquer le représentant, en rappelant que celles-ci correspondent toujours à une période d’instabilité en Haïti.  C’est donc une source additionnelle de préoccupation.  Tout en saluant la contribution de la MINUJUSTH, le représentant a estimé que les causes structurelles de l’instabilité dans le pays n’ont pas été surmontées à ce jour et que la situation politique et sécuritaire reste très fragile. Une transition graduelle de la MINUSTAH et le plein exercice par la Police nationale haïtienne de ses responsabilités sont « fondamentaux ».

Pour José Singer Weisinger, représentant de la République dominicaine, les conditions d’un appui budgétaire adéquat ne sont pas réunies et la réforme du secteur pénitentiaire n’est pas terminée.  Les avancées législatives ne suffisent toujours pas à lever les obstacles à l’accès à la justice, pour ne citer que ce domaine. 

Son collègue Dian Triansyah Djani, représentant de l’Indonésie, a dit apprécier les efforts de la PNH pour gérer les situations violentes et a souligné l’importance d’éviter une escalade de la violence en Haïti.  Très inquiet de la situation humanitaire dans ce pays, le représentant indonésien a rappelé que 27% de la population est toujours en situation de crise et que 5,5% se trouve dans une situation d’insécurité alimentaire urgente. Il estime que le gouvernement d’Haïti doit prendre la direction des opérations et faire le lien avec tous les intervenants.  Une autre priorité est le respect de l’Etat de droit, qui nécessite une accélération des réformes structurelles et une amélioration des conditions de vie de la population.  Le gouvernement devrait, a-t-il recommandé, prendre des mesures concrètes pour enquêter sur les affaires connues afin de gagner la confiance du public. Il a misé sur un dialogue national et sur les élections à venir pour renforcer la démocratie en Haïti. 

Pour Joanna Wronecka, représentante de la Pologne, seul un dialogue permettra une sortie de crise en Haïti.  Elle a insisté sur l’importance de la lutte contre la corruption, en particulier dans l’affaire PetroCaribe, ainsi que sur la promotion de mesures économiques pour améliorer la situation actuelle.  Préoccupée par les dernières violences, elle a regretté que malgré la mise à niveau de la Police nationale, il y ait eu des morts et une tension persistante.  Elle a souligné le lien intrinsèque entre développement et droits de l’homme et encouragé le renforcement de la coopération entre le gouvernement haïtien et la société civile.  Nous espérons, a ajouté la représentante, que le président Moïse et son nouveau gouvernement feront tout leur possible pour sortir de l’impasse, en lançant un dialogue politique inclusif.  Relevant l’échéance électorale d’octobre, elle a appelé les autorités haïtiennes à en faire des élections libres, justes et transparentes et à respecter le calendrier électoral.  La représentante s’est demandé si la Police nationale pourra véritablement prendre le relais de la MINUJUSTH.

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