François Latour : l’héritage fauché I

Publié le 2019-10-30 | Le Nouvelliste

Cet homme désormais immortel s’attachait à ses amis et respectait surtout les talents des autres, qu’il mettait à contribution pour le bénéfice de la communauté. 

Il commit une parodie lorsqu’il me dédicaça cette superbe photo disant « En toute sympathie à Eddy avec qui j’ai eu la joie d’affronter les feux de la rampe…», qu’il signa sous un « Cordial souvenir d’un officier cruel ».

Quel que soit le mobile du crime, ses assassins ne comprendront jamais le mal qu’ils ont causé à l’héritage culturel national. Un kimele tchwipe san remò, de ces aveugles sourds et bèbè. 

«Ceux qui tuent les poètes ne sont pas de notre race!»

L’officier cruel voulait nous conscientiser sur les pratiques barbares de nos gouvernements irresponsables, de nos hommes cupides, de ces mêmes «sans manman» sans éducation, handicapés par l’ignorance, la jalousie, l’orgueil et la stupidité des bourreaux des Duvalier avec ses makouts et les zenglendos, les kokorats, jusqu’à ceux qui l’ont exterminé de manière abjecte.

Ceux qui nous tuent sont d’ailleurs. Pas d’ici, pas comme nous. Ils n’ont pas connu le rêve de l’art. Rêve lumineux. Ils ne peuvent même pas en être jaloux. Ils tuent simplement par envie. Malheureusement quand vient pour eux le temps d’ouvrir les yeux, ils sont déjà frappés par la cécité endémique.

Depuis déjà un bout de temps précieux dans ce pays, le poète et tous les autres artistes sont condamnés avant même de naître.

Nous entamons, malgré nous, de vivre ce que d’autres appellent la globalisation ou encore la mondialisation. Un monde où nous ne pourrons que constater, impuissants, les pays donateurs déverser quotidiennement dans nos aéroports les délinquants criminels qui n’ont d’autres sources de revenus que la violence gratuite sous le compte de l’impunité et l’irresponsabilité chronique gouvernementale.

Ceux qui nous tuent ont troqué nos traditions et le respect d’autrui contre les tares des sociétés qui nous traitent de barbares.

À l’instar de Jacques Roche, François a répété et a joué maintes fois sa fin réelle qu’il a exprimée dans les pièces qu’il a montées, dont les dénouements lui furent prémonitoires. Sur cette photo d’une scène de la pièce Montserrat d’Emmanuel Roblès, François Latour, vêtu en officier, fera exécuter avec malice et délice moi, en Arnal Luhan.

François fut kidnappé par des hommes de main, humilié puis lâchement abattu. L’officier fera exécuter le marchand sans pitié, parce que ce dernier l’implore de lui laisser la vie sauve. Et je suis certain que François n’a pas imploré le pardon de ses assassins qui l’ont éteint pour son stoïcisme, son arrogance, sa fierté. Il a toujours déploré le sort de nos incultes jouxtant le pouvoir et surtout la lâcheté, le manque de cohésion chez ses concitoyens de valeur. Faisons en sorte qu’il n’aura pas disparu pour rien.  Désormais, nous ferons notre examen de conscience, en nous demandant ce que nous avons fait de notre héritage de peuple libre, en tant qu’élite responsable de l’avenir de la nation? Ne devrions-nous pas nous mettre ensemble enfin pour une vraie libération, au lieu de toujours attendre après le gouvernement amputé à vie?

François Latour avait toujours voulu que toutes ces organisations, que les riches Haïtiens et les intellectuels qui désirent le bien du pays se mobilisent, s’organisent, constituent un organisme virtuel (sur le Net d’abord) qui aurait planifié un programme de redressement et de revitalisation pour le pays, en établissant un vrai programme avec échéancier à partir des ressources actuelles du pays. Suggérer des noms réels aux postes planifiés, pour démontrer constamment au gouvernement ce qu’il faut faire et comment il est important.

François avait voulu que les partis politiques (éphémères) ne se créent pas uniquement pour jouer le simulacre des élections aux fins de profiter des subventions du Blanc, mais pour se constituer en organismes permanents de substitution qui dénonceraient en permanence les incuries du gouvernement, son indolence, son apathie et lui dire ce que normalement un gouvernement responsable devrait faire une fois au pouvoir du pays.

François avait voulu que les Haïtiens de partout à travers le monde s’entendent pour élire un gouvernement virtuel avec un Parlement pour débattre les affaires du pays en établissant, comme d’antan, les prérequis de l’éducation nécessaires pour être député, sénateur ou pour occuper d’autres fonctions de l’État : les fonctions des maires et ce qu’on pourrait leur fournir pour le bien-être de la population. Voilà les préoccupations de cet artiste hors du commun que nous avons zigouillé. Nous les incultes de l’oligarchie où nous sommes tous et chacun expert en tout sans exception et surtout en politique, en administration, en économie.

François pensait que les millions de dollars que les Haïtiens de la diaspora envoient au pays pour des projets, soi-disant de charité, de reconstruction auraient pu être utilisés dans le cadre de programmes bien planifiés, avec des projets prioritaires dans une volonté de développement régional avec un budget arrêté pour eau courante, électricité, routes, logements sociaux, hôpitaux, reboisement, ponts et ponceaux, promotion touristique, musées, conservation, rénovation, entretien des sites historiques, sécurité et tout le reste. 

Claironner continuellement ce programme au gouvernement et aux instances étrangères pour que tous les investissements se convergent directement dans cette volonté, ce rêve réalisable de revitalisation gérer par des experts du secteur privé en développement, à l’instar d’une grande compagnie de chaîne hôtelière.

Le grand comédien disait que nous devrions en avoir assez des bla bla bla de tous ceux qui pensent vraiment que l’avenir du pays repose sur l’éternelle ritournelle de l’application des articles de la Constitution qui n’a jamais été respectée par aucun des chefs d’État. La Constitution décalquée ne répond pas aux réalités du pays. Il faudra en attendant de la réécrire la mettre de côté et gérer le pays par décrets, comme une institution administrative. Mettre en place les infrastructures de consultation permettant d’adapter la Constitution aux besoins et à la réalité socioculturelle du pays. 

Si nous nous étions pris en main comme société civile responsable, le gouvernement serait aujourd’hui composé de nous-mêmes et non d’incultes irresponsables avides de cupidité. Nous n’aurions pas à verser gratuitement toutes ces larmes aujourd’hui. Dieu seul sait ce que nous réserve le lendemain de cette apathie gouvernementale concertée.

François ne comprenait pas pourquoi les malfaiteurs pouvaient aussi bien s’organiser dans le chaos pour perpétrer leurs crimes, et ruiner le pays, alors que ceux qui sont censés être les cerveaux du pays ne parviennent jamais à s’organiser. Une opposition lachette (fausse), comme disait François dans son rire sarcastique, une explosion! Il ne comprenait pas non plus pourquoi durant toute cette période de décadence, la classe possédante n’a jamais pensé à s’organiser dans la clandestinité et même payer des zenglendos pour exterminer d’autres zenglendos. Comme ont fait les présidents du pays. Prime à la carte dirait-il. Il jugea que ce serait légitime d’utiliser la peine du talion pour sauver la nation.

Il déplora que toutes nos traditions, notre fierté et nos dignes valeurs soient emportées lavalassement (en avalanche) par notre découragement, notre manque de cohésion et de jugement. François le nationaliste, le patriote jusqu’au bout des ongles et des cheveux.

Il est certain que la mémoire de François hantera l’esprit de ses tueurs, parce que ces derniers ne se doutaient pas de la puissance psychologique réelle de leur victime, son charisme, son aura. Désormais, son esprit hantera la capitale. Un jour ou l’autre, on saura exactement ce qui s’était passé. Le remord bientôt crachera le morceau, les mères, les épouses et la famille de ces exécuteurs et commanditaires ne leur pardonneront pas et les dénonceront sans pitié. Ils vont s’accuser mutuellement, les enragés. François dirait « à quoi bon puisque je suis déjà zigouillé».

Pour autant que nous le connaissions, il est mort aussi d’indignation face à la lâcheté des siens qu’il croyait connaître, qu’il croyait comprendre, qu’il pensait avoir apprivoisés surtout par son œuvre populaire si énorme qui les amusait, les nourrissait tant. Maintenant, ils trouveront autre chose, diront-ils. Quelle énorme stupidité! 

«Ceux qui tuent les poètes viennent d’ailleurs et ne méritent pas la vie.»

Eddy Garnier Auteur

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