Charline Jean Gilles, chanteuse et comédienne au talent indéniable

PUBLIÉ 2019-03-26


De la comédie musicale « Notre-Dame de Paris » mise en scène par le Français Bertrand Labarre d’où elle a raflé l’un des deux rôles féminins disponibles, des multiples soirées cabaret, en passant par Havana Guitar Night, ou encore des spectacles « Talon aiguille talon d’Achille », jusqu’à « Limyè » de Gaëlle Bien-Aimé, Charline Jean Gilles traîne un long parcours dans le milieu artistique haïtien. À chaque prestation, cette alto dont la voix gronde comme l’orage réaffirme ses talents de chanteuse-comédienne. Portrait d’une dame qui épate, transporte et transperce. Une mère partageant sa vie entre la scène et sa fille unique.

Il est 10 h 35 minutes. Dans un fast-food de la ville, on rencontre Charline Jean Gilles, robe longue décontractée, cheveux ceints par un mouchoir marron. Sur sa face, pas un soupçon de maquillage, sinon du rouge à lèvres pour donner un peu d’éclat à ce visage rond couronné par deux petits yeux. Elle nous transmet tout de suite sa bonhomie et son sourire que sa condition de mère célibataire n’a pas enlevé. « Ma fille unique s’appelle Kyarrah Paola. Elle est ma plus grande joie et la meilleure chose que j’ai faite de bien de toute ma vie », confie-t-elle. Il y a 9 ans, soit 6 jours après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, Charline accouchait de son enfant au milieu des décombres. Séparée de son ex-mari (ce dernier, voulant qu’elle avorte, s’est barré). « Il n’y avait que ma mère, mon beau-père et une sage-femme. C’était vraiment terrible », se rappelle-t-elle.

Depuis, la massothérapeute mène une vie pour la scène et Paola. Partout où elle va, elle la porte dans son cœur. Et quand son rôle dans « Limyè » la plonge dans la peau d’une mère devant écrire une missive à sa fille, cela ne pouvait pas mieux tomber. Aidée de sa bonne amie Johanne, la théologue s’est laissée aller sur scène, jusqu’aux larmes. Il lui a fallu beaucoup d’efforts pour bloquer ce flot de sentiments qui bouillonnaient en elle, affirme l’actrice. « C’était réelle. Cette lettre représente tout. Tout ce qui se passe. Ma vie à moi et à ma fille. Au début, je parle de sa venue, et comme je l’ai mentionné, elle a tout changé, même si elle est arrivée à un moment où je m’y attendais le moins. Sa naissance s’est révélée tellement magique que je n’ai même pas eu le temps de penser à ma condition et à l’environnement dans lequel elle est née », se souvient l’ancienne étudiante de la Faculté linguistique appliquée, la voix bouchée par l’émotion.

À la salle Unesco de la Fokal, la fidèle de l’Église protestante L’aube de la Nouvelle Alliance a fait face à son combat journalier de mère. Ses angoisses. Ses joies. Ses nombreux sacrifices. « C’est plus que compliqué. Une femme qui élève seule un enfant est pareille à une balance. Une façade, un habit, du maquillage. Un fond de teint occultant les imperfections sur la peau ; une poudre qui embellit ; des fards à lèvres pour cacher qu’on n’a pas encore mangé ; un eyeliner rehaussant le regard ; et un crayon noir servant à dissimuler les cernes. Cela demeure un masque grâce auquel je ne passe pas des journées entières à pleurer. Avec l’aide de Dieu, c’est un combat. Une guerre. Je dois apporter l’argent, veiller que tout se passe bien pour ma fille. Sa croissance, les maladies, les hôpitaux, les devoirs, son comportement, ses cheveux, sa peau… C’est compliqué », révèle Charline.

« Je suis une héroïne. Les autres femmes qui vivent la même situation que moi sont des héroïnes. Parfois, je passe la nuit à pleurer, mais le lendemain matin, j’affiche mon large sourire, car il ne faut absolument pas que ma fille me voie dans cet état-là. J’essaie de faire le mieux pour elle. Le spectacle m’a permis d’exprimer tout cela, toutes ces émotions si longtemps refoulées, tout en essayant de ne pas trop me laisser aller », dévoile l’ancienne postulante de Miss Vidéomax qui partage les principales valeurs du féminisme.

Avec un scénario de Gaëlle Bien-Aimé, « Limyè », ce spectacle basé sur les œuvres de feu Manno Charlemagne, a par ailleurs permis à Charline Jean Gilles de confirmer encore une fois ses talents pour le chant et le théâtre. C’était l’occasion pour celle ayant fait des études en sciences administratives en Italie de vivre une expérience pas comme les autres. Émouvante. Vraie. « Joué dans un pareil spectacle, c’est bouleversant. C’est comme si je voyais en Manno ce qu’il est réellement : un prophète. Sinon c’est le pays qui n’a pas évolué d’un poil. On revit les mêmes situations, quasiment les mêmes choses. Manno a touché les problèmes avec les mots qu’il faut, sans bémol et avec art. De la littérature pure. Poétique », décrit Charline, ayant déjà chanté aux côtés du célèbre Andrea Boccelli. Une joie de courte durée, inoubliable, qui lui a valu une bourse pour des cours de chant à l’Opéra de Milan.

De « Limyè », la chanteuse sort davantage talentueuse. La troisième gagnante de l’une des éditions de Star Max, du haut de ses grandes expériences dans le secteur artistique, ne s’est pas assise sur ses lauriers. « J’ai beaucoup appris. On devait chanter a cappella, s’écouter l’une l’autre, pour ne pas détonner. Il a fallu que je fasse un travail sur moi, sur ma voix, la projection, l’articulation, mes fins de phrases…Résultat : je n’en sors que meilleure chanteuse et bonne comédienne. C’était une formation musicale, théâtrale. Une école », avoue l’amie de longue date de la militante féministe Gaëlle Bien-Aimé, qui a fait ses premiers pas sur les planches sous la direction de Bertrand Labarre. « Cela remonte à 2005. J’ai joué la comédie musicale Notre-Dame de Paris de laquelle je connaissais déjà toutes les chansons et tous les accords par cœur. Et ceci, bien avant que je passe le casting », se remémore-t-elle en riant.

Passionnée de bonne musique, Charline Jean Gilles, avant de tirer un trait sur le milieu artistique qu’elle qualifie de jungle, espère chanter dans plusieurs langues. « Je me vois chanter pour les gens qui savent, des connaisseurs. Les fans de la bonne musique. Et après me consacrer aux affaires de Dieu, à ma manière », se souhaite-t-elle. La fan invétérée de Michel Sardou invite tout un chacun à persévérer. Malgré tout. « Il ne faut jamais baisser les bras. C’est ta vie, ta guerre et ta victoire. »

Sa vie en témoigne, non ?



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