Chronique de voyage / Grand\'Anse

Un chemin d\'enfer

la pénitence grand\'anselaise Clin d\'oeil \"On\" a beaucoup dit, \"On\" a beaucoup raconté. \"On\" a élaboré de nombreux projets, \"On\" a fait d\'extravagantes promesses. Mais rien n\'a changé. Les routes ressemblent à ce qu\'elles étaient avant que je ne vienne au monde (ce qui fait quand même un bon bout de temps). Et si les choses continuent du même train, il n\'est plus loin le temps où il nous faudra deux jours pleins pour le trajet Port-au-Prince / Cayes. Cette situation éventuelle aura l\'avantage de créer des emplois puisqu\'il faudra des relais où les plus téméraires pourront passer la nuit en compagnie des moustiques et de l\'obscurité.

Publié le 2005-08-23 | Le Nouvelliste

En attendant ce profond retour en arrière, ceux qui rêvent d\'aventure peuvent, à leurs risques et périls, s\'engager dans le parcours mortel qui mène de Camp-Perrin à Jérémie. Frissons garantis Si l\'on considère que la grande majorité de ceux qui empruntent ce sentier d\'enfer s\'en tirent à bon compte, que l\'on ne me raconte pas que Dieu n\'aime pas les haïtiens. Il est des choses que seule la folie peut pousser à entreprendre. L\'amour que je porte à ce coin de terre qu\'est mon pays me porte parfois à des excès. Désireux de faire connaître la beauté, parfois sauvage, de ce qui reste de la Perle des Antilles et impatient de communiquer ma folie à mes compatriotes, je n\'avais pas évalué les risques que j\'encourais en me rendant dans la Grand\'Anse par voie terrestre. Les chemins de l\'enfer sont pavés de bonne volonté N\'ignorant pas l\'état plus que déplorable du tronçon allant de Camp-Perrin à Jérémie, je m\'étais préparé héroïquement à supporter les tortures de ce trajet, après avoir connu le purgatoire de Dufort à Camp-Perrin. Après un moment de répit dans ce petit paradis verdoyant où les eaux de la Prise ont donné du bonheur à plus d\'une génération, le \"bus\" dans lequel je me trouvais et qui avait tout du confort, sauf le confort, s\'engagea dans la rude épreuve de nous conduire vivants dans la métropole de la Grand\'Anse. Il faut, ici, que je prenne le temps de rendre hommage aux conducteurs de transport public, ces gondoliers de l\'enfer, qui font, quotidiennement, ce trajet. Mon collègue, Dieudonné Joachim, qui empruntait cette route pour la première fois, est resté sans voix pendant un bon moment, mesurant l\'ampleur des risques qu\'il prenait en faisant ce périple dans la Grand\'Anse. Coincé contre un pan de morne, le fameux « bus » dans lequel nous avions eu l\'audace de prendre place, tanguait et roulait, recherchant un équilibre précaire entre les crevasses et les dents de pierre. De l\'autre côté, c\'est la falaise, un abîme d\'une soixantaine de mètres de profondeur qui ouvre grand la gueule, attendant patiemment une catastrophe qui, miracle quotidien, tarde à arriver. Pas de garde-fou, pas même des arbres où l\'on aurait pu avoir l\'espoir de rester accrocher en cas de chute. Et les idiots qui - pressés d\'arriver on ne sait où, peut-être en enfer - demandent au chauffeur d\'aller plus vite. On n\'a pas idée d\'une telle inconscience, d\'un tel manque de lucidité, surtout que les plus excités sont accompagnés de leurs gosses. A moins qu\'ils n\'accordent vraiment aucune importance à leur vie. Et nous arrivons à « Fanm Pa Dra », après avoir laissé la rivière Glace qui, fort heureusement, n\'était pas en crue. Il aurait fallu attendre des heures que les eaux baissent. Triste réalité pour ce pays que de voir l\'état lamentable de ce qui est, quand même, une route nationale. Et dire que nous sommes au XXIe siècle et que nous attendons l\'aide étrangère pour construire un pont. Le site est beau, grandiose et la route est toujours mauvaise. « Fanm Pa Dra », tout le monde en parle et je ne vois vraiment pas en quoi cette partie de la route est plus mauvaise qu\'une autre. J\'essaie de comprendre et je finis par apprendre que le morne que nous traversons a été fragilisée lorsqu\'elle a été dynamitée. Il semblerait qu\'en voulant trop bien faire, les excès de zèle de nos ingénieurs qui, semble-t-il n\'avaient pas suffisamment tenu compte de la composition du sol et de sa fragilité, ont fait surgir des problèmes autres que ceux qui existaient déjà. Comme quoi, les routes de l\'enfer sont pavées de bonne volonté. Des paysages verdoyants succèdent à des visions déprimantes de déboisement. Contrastes choquants qui, parfois, surviennent d\'un morne à l\'autre. Et la route est toujours aussi mauvaise et me rappelle les fameuses expéditions d\'autrefois, dans les années 1950, telles que racontées par les « gran moun » quand se rendre à Jérémie représentait un périple de plusieurs jours, même quand les rivières n\'étaient pas en crue. Histoires si invraisemblables alors, et pourtant si vraies, plus de 50 ans après. Si jamais notre véhicule tombe en panne et que nous soyons obligés de passer la nuit sur la route (dans les bois, comme on dit), je crois que je commencerai à croire aux «lougarou» et aux autres fabulations de la croyance populaire. Nous laissons Beaumont, cette ville, ou plutôt ce gros village calme et sympatique, dont la route principale adoquinée nous a permis de jouir de quinze secondes de répit. Courte récréation, mais si importante pour nos pauvres dos en compote. Heureusement que nous sommes deux. Les quelques mots que nous échangeons de temps en temps font paraître le temps moins long. Cela fait déjà plus de neuf heures que nous sommes entassés dans cette vielle casserole. Seul le ronronnement régulier du moteur donne une légère sensation de sécurité. Au moins, cela tourne rond. Après quelques kilomètres, la route devient particulièrement intéressante. Elle parait moins large que le véhicule qui nous transporte. Et, miracle, nous passons. C\'est à se demander si l\'on n\'a pas des hallucinations. La route est toujours aussi mauvaise et les falaises toujours aussi profondes. Avec l\'obscurité qui nous envahit rapidement, il y a vraiment de quoi s\'inquiéter. Trois heures plus tard, nous sommes enfin à Roseaux. Quel soulagement ! Nous descendons rapidement du «bus», heureux de pouvoir nous dégourdir les membres et d\'être encore vivants. Mais notre joie est de courte durée...Nous venons de réaliser qu\'il nous faudra reprendre cette même route pour rentrer chez nous.
Patrice-Manuel Lerebours patricemanuel@yahoo.com Auteur

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