Anthony Phelps, un documentaire d’Arnold Antonin

Publié le 2019-03-14 | Le Nouvelliste

National -

La magie de la poésie, c’est de ne jamais se laisser épuiser par un concept, mais de toujours échapper aux tentatives de définition les plus audacieuses pour essayer d’en déterminer les contours. L’œuvre d’Anthony Phelps par sa profusion et son style relève de cette indéfinissable clarté, spectrale et lunaire, qui baigne toutes choses mais avec cette part d’ombre qui rend toutes certitudes fragiles. La poésie de Phelps n’appartient à aucune école ni aucun genre connus, mais puise aux sources hybrides d’une tradition qui est à la fois celle de son pays natal et celle de la prosodie française classique et contemporaine. Il avoue sans détour sa dette envers Saint-John Perse, Valéry et Aragon. Mais les affinités avec Etzer Vilaire, Oswald Durand, Léon Laleau, pour ne citer que les influences majeures, sont évidentes.

Le propre du cinéma, en particulier du documentaire biographique, c’est d’aller à l’essentiel en s’efforçant de fixer avec des images et un son justes ce qui fut l’essentiel d’une vie. Le travail d’Arnold Antonin relève le défi de résumer en une heure trente la vie d’un poète qui a traversé le siècle dernier avec la nonchalance d’un dandy et l’insolence d’un rebelle qui n’a jamais renoncé à son droit de dire non ni abdiqué son pouvoir de dire oui à la beauté et à la vie. Depuis les débuts de Haïti Littéraire dans les années 1960, la création de Radio Cacique et l’animation d’émissions à forte teneur culturelle en pleine dictature obscurantiste, jusqu’à la retraite paisible sur les rives du Saint-Laurent, le film suit les traces de ce géant qui a traversé notre siècle sans se presser, mais avec la ferme volonté de laisser sinon un héritage, du moins une trace. Les images sont d’une beauté et d’un rythme qui s’accordent à la fluidité des métaphores qui caractérisent la poésie de Phelps.

Le film est une succession d’entretien avec des spécialistes de la littérature et de la culture haïtiennes (Emmelie Prophète, Claude Souffrant, Louis-Philippe Dalembert, Yanick Lahens, Suzy Castor, Joseph Ferdinand) qui jalonnent des séquences où l’auteur en personne dialogue avec M. Antonin.  Dans une répartition tacite des rôles, chacun des protagonistes raconte un aspect du personnage qui permet d’éclairer sous un angle différent à la fois l’auteur et son œuvre. On découvre ainsi la cartographie d’un grand voyageur qui a parcouru le monde et passé l’essentiel de sa vie loin de sa terre natale au point que l’exil soit devenu sa deuxième maison. Ce portrait par touches successives est comme une peinture au couteau : par apposition et juxtaposition des images. Le montage crée un sentiment de collage dynamique et complexe qui est ici aidé par l’appoint d’une musique originale. La musique de Patrick Louis associe des tempos lents, où les cordes occupent une place prépondérante, à des mouvements plus vifs de piano servant à souligner les tensions les plus dramatiques associées à l’exil, à l’âge mûr, à l’aveu d’échec de l’expérience haïtienne de la révolution.

La question de langue occupe une place importante dans cette œuvre tout entière écrite en français. Il s’agit de la langue en tant que matière sonore. Et comme Phelps est avant tout un homme de la radio, sa poésie est par détermination atavique destinée à être lue. Il lit avec une justesse de ton et de timbre qui révèle l’homme de théâtre qui se cache sous la plume de l’écrivain. Cette appropriation par la voix requiert de la part du texte une densité prosodique plus forte et plus exigeante que si c’était seulement à lire.

Tous les interviewés racontent comment l’album paru en 1966, Mon pays que voici, le recueil de poèmes le plus célèbre de Phelps, avait bouleversé les esprits de toute une génération. Nous étions en pleine dictature de Papa Doc et le jeune poète faisait partie de cette jeunesse littéraire qui avait subi l’influence féconde des surréalistes, et rêvait de libérer l’art et la société. Car le système rigide de codes qui régissait l’ordre autoritaire des régimes militaires successifs était devenu caduc, incapable de relever le défi d’une société plus juste et d’une économie plus prospère. Sans partager les idéaux du communisme dominant de la plupart de ses camarades et collègues de plume, Phelps a senti très vite le danger qu’il y avait à encarter la poésie et à placer l’idéologie en avant dans l’art. Au moment où d’autres appellent à la révolution dans l’art et à la revendication de la dignité pour les opprimés et autres damnés de la terre, Phelps fait bande à part. Car, tout en fréquentant des amis communistes, et malgré des passages où il fait amende honorable en appelant aussi à un partage plus équitable des richesses, il préfère chanter la beauté de l’éternel féminin, la nostalgie de la terre natale et l’innocence de l’enfance. Il part volontairement en exil au Québec, pays qui a accueilli tant de jeunes poètes et écrivains haïtiens après l’arrivée au pouvoir de Duvalier. Au Canada, il retrouve ceux qui avaient créé avec lui Haïti Littéraire. Ils se retrouvent tous les lundis soir au café perchoir d’Haïti dans le carré Saint-Louis. Avec Roland Morisseau et Serge Legagneur, ils constituent la trinité des jeunes poètes haïtiens qui comptent sur la scène de Montréal.

Le film raconte ce long parcours et souligne le paradoxe d’un poète majeur qui se permet le luxe d’être en décalage avec le courant dominant de son époque, par une attitude de dandy qui refuse de se plier à la règle commune, ou par affinité avec des idées de droite, comme disent ses détracteurs. Il ne revendique ni la foi marxiste, ni l’obsession de la couleur; ni l’indigénisme, ni la ferveur prolétarienne qui ne trouvent place dans son œuvre, comme c’était la règle dans les années 1960 avec les grands écrivains caribéens et latinoaméricains.

Pour être né dans une famille bourgeoise, Phelps n’en a pas moins une conscience tragique de l’histoire d’Haïti. Il l’exprime sans détour en manifestant son aspiration à une société plus juste et plus fraternelle. Son lyrisme n’est ni révolutionnaire ni tellurique à la Césaire, mais offre la pure période d’une élégie majeure en hommage aux éléments les plus stables qui fondent une identité territoriale et culturelle : la terre natale, la féminité et l’enfance. Trois métaphores pour illustrer un même concept : l’origine qui, chez Phelps, est sacrée.

 Jean Marie THEODAT jmtheodat@yahoo.fr Auteur

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