Le calendrier des fêtes nationales d’Haïti

De l’histoire, de la politique, de la religion, de la culture et peu d’économie

Publié le 2019-04-10 | Le Nouvelliste

 Watson Denis, Ph.D.

Chaque État, chaque peuple, chaque nation, chaque communauté a des éphémérides qui enseignent sur son identité propre et son évolution dans le temps. Il y a certaines éphémérides qui réunissent, à certain moment de la durée, l’ensemble de la population ou de larges secteurs d’une société. Ces éphémérides peuvent être des fêtes religieuses, politiques, communautaires ou bien des commémorations festives, historiques, culturelles et spirituelles. Parmi ces commémorations, on compte des fêtes mondaines, populaires, officielles et nationales. À l’instar de l’anniversaire d’un individu, les fêtes nationales sont célébrées d’une année à une autre. En ce sens, elles sont répétitives et se transmettent, de père, de mère à ses enfants ou d’une génération à une autre. Au-delà de leur substance première, elles sont changeantes dans leurs manifestations, car chaque génération y met son grain, en consonance avec la mentalité de l’époque.

Dans cet article, tiré d’une étude en voie de finalisation, je présente, d’une part, le calendrier des fêtes nationales qui rythment la vie et l’évolution d’Haïti sur plusieurs aspects et, je signale à brûle-pourpoint, d’autre part, que chaque fête nationale inscrit dans le calendrier des éphémérides a des caractéristiques particulières. L’étude indique que les fêtes nationales du pays relèvent, en grande partie, de l’histoire, de la politique, de la religion, de la culture et très peu de l’économie.

Les fêtes nationales décrivent certaines représentations existantes entre le passé, le présent et éventuellement le futur d’un peuple. Elles projettent aussi les relations existantes entre les groupes socio-économiques évoluant dans une communauté donnée. En ce sens, ce travail s’inscrit dans la quête de répondre, tant soit peu, à la fameuse question : qui sommes-nous aujourd’hui et que deviendrons-nous demain? Avant et après tout quand on parle de fêtes nationales d’Haïti on veut se référer à la nation haïtienne dans son évolution et son devenir.

1) De la problématique des fêtes nationales

Les fêtes nationales ne sont pas dues au hasard; elles sont déterminées par la nature des faits, des événements, des phénomènes nationaux et internationaux ayant des répercussions dans vie d’un peuple. D’ailleurs chak jou pa fèt. Il y a des dates qui sont célébrées, commémorées, devenant ainsi des jours de fête, du fait qu’il y avait un événement particulier ou un phénomène mémorable qui s’est produit à ces dates-là. Cet événement ou ce phénomène est si déterminant qu’il devient un marqueur tangible ou reconnaissable dans l’évolution de ce peuple et du pays tout entier. En général, ce sont de tels événements qui sont devenus des fêtes nationales. C’est-à-dire des fêtes ou des commémorations qui concernent, dans une large mesure, l’ensemble de la société ou de la nation.

Les fêtes nationales d’un pays projettent ce pays, dans la représentation de son passé, les réalités dynamiques de son présent et même les existants probables de son devenir. En d’autres termes, les fêtes nationales illustrent ce qu’un EÉtat valorise ou ne valorise pas au cours de son histoire et ce qu’il entend, éventuellement, faire valoir dans le futur.

Le calendrier des fêtes nationales d’un pays n’est pas immuable, elle peut se modifier avec le temps et les circonstances. Sa modification est sans doute le reflet des palpitations de tout genre ayant agité la société. C’est à comprendre que l’établissement des fêtes nationales ont des racines profondes dans l’idéologie, l’histoire, la politique, l’économie, la culture, la religion et les luttes engagées à l'intérieur d’une société. De même, à certaine échelle, la scène internationale influence les prises de décision des acteurs politiques en ce qui concerne les fêtes nationales d’un pays (considérant que les sociétés n’évoluent pas en vase clos). En gros, il y a toujours une raison (fondamentale ou justificative) pour chaque fête nationale rencontrée dans le calendrier d’un État. Cela signifie qu’à un certain moment de la durée les représentants de l’élite du pouvoir ont pris une décision politique pour inscrire une date jugée importante ou mémorable dans le calendrier officiel des fêtes nationales.

2) Le calendrier des fêtes nationales

Un calendrier est une sorte de création d’un univers imaginaire basé sur le temps et l’espace dans lequel évolue un peuple donné ou une nation dans ses mutations et ses aspirations les plus profondes et légitimes. Un calendrier est indissociable de la vision du monde du peuple qui habite cet univers, considérant que chaque peuple a sa propre interprétation de la mesure du temps à travers des événements et des phénomènes qui l’animent au quotidien et sur lesquels il tente également d’imprimer sa marque.

Du point de vue concret, un calendrier est un incroyable fourre-tout, un almanach, dans lequel il y a des éphémérides, des anniversaires, des souvenirs inoubliables, des célébrations, des commémorations mémorables et des fêtes importantes à ne pas manquer. Chacun, chacune, chaque entité, chaque groupe social y trouve son compte. Chaque individu souligne les dates qu’il juge pertinentes ou qui rentre dans ses activités quotidiennes, économiques, politiques, religieuses, spirituelles ou autres. Des groupes de personnes procèdent de la même manière, ils choisissent des dates qui leur sont d’une relevance certaine. Par ailleurs, il y a des dates communes qui concernent un grand nombre d’individus et la communauté nationale toute entière. Ces dernières dates sont considérées comme des fêtes nationales. Une fête nationale désigne une date, un jour de l’année au cours de laquelle un État célèbre un événement marquant dans son histoire. En général, c’est un jour férié, commémoratif (et payable comme c’est souvent le cas dans les pays d’industrialisation avancée). Elle peut-être aussi d’essence populaire, mais toute fête populaire n’est pas nécessairement une fête nationale. Les fêtes nationales sont inscrites dans un calendrier général de la nation.

En général, il existe 3 types de calendrier :

1) le calendrier lunaire : basé sur les phases de la lune, 354 jours répartis en 12 mois (calendrier musulman) ;

2) le calendrier solaire : basé sur les saisons, 365 jours répartis en 12 mois (c’est le calendrier julien et grégorien) ;

3) le calendrier luni-solaire : mélange des 2, donc 365 jours, mais les mois coïncident avec la lunaison (calendrier chinois).

Dans notre pays, du point de vue officiel, à l’instar des tous les pays du continent américain, nous suivons le calendrier julien et grégorien, hérité de la France, ancienne métropole de la colonie de Saint-Domingue, devenue Haïti. À l’instar de tous les États indépendants de la planète Terre, la République d’Haïti possède son calendrier des fêtes nationales. Normalement ce calendrier s’est construit de 1804 à nos jours. Il s’est modifié sur le poids de nouvelles idées et de nouvelles réalités politiques et socioéconomiques.

3) Le calendrier des fêtes nationales en Haïti

Chaque premier janvier de l’année, qui correspond à la date de la proclamation de l’indépendance du pays, le peuple haïtien magnifie l’avènement d’une année nouvelle. En cette occasion, chacun, chacune souhaite à l’un et à l’autre la raisonnée (en se disant: Bòn Ane). En cette occasion, la communauté nationale d’ici et de l’étranger savoure la bonne soupe au giraumont. Aussi, en cette occasion le peuple  haïtien formule des vœux et des souhaits. Il espère bien que finalement les choses commenceront à changer pour le pays et ses habitants.

Chaque premier janvier de l’année, c’est la même chose. On formule les mêmes vœux et les mêmes souhaits, parfois dans la joie et l’allégresse, quelquefois aussi dans l’inquiétude et le désespoir. Chaque année, on revient au point départ, on recommence le cycle des 365 jours acceptés par convention. En fait, toute nouvelle année est une reprise du temps à son commencement, une répétition de la cosmogonie.

Pendant les 365 jours de l’année, il y a des jours de fête, de célébration, de commémoration et de remémoration inscrits dans le calendrier de la République. Ce calendrier s’étire, au figuré, sur toute l’année. Coïncidence, hasard ou volonté de s’insérer dans une catégorie spéciale, à valeur universelle, il commence le premier jour de l’année et se termine le 31 décembre, précisément à une période correspondant aux festivités de Noël et de fin d’année.

Depuis une vingtaine d’années, le calendrier des fêtes nationales d’Haïti ne change pas, réellement. Le calendrier de 2019, du 1er janvier au 31 décembre, permet d’identifier 13 fêtes nationales. Ces fêtes nationales sont :

Indépendance d’Haïti : 1er janvier ;

Jour des Aïeux : 2 janvier ;

Carnaval : 3 au  5 mars ;

Pâques : 21 avril ;

Fête du Travail et de l’Agriculture : 1er mai ;

Fête du Drapeau et de l’Université : 18 mai ;

Fête Dieu : 20 juin ;

Notre-Dame de l’Assomption : 15 août ;

17 octobre : remémoration de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, premier chef d’État haïtien ;

 La Toussaint : 1er novembre ;

 Jour des mors : 2 novembre ;

 Bataille de Vertères : 18 novembre ;

 Fête de Noël : 25 décembre.

On peut considérer que le nombre des fêtes nationales (13) en Haïti n’est pas excessif par rapport à certains pays qui oscille entre 14, 15, 16 et même 17. Les fêtes nationales d’Haïti-Thomas, le plus souvent, sont célébrées ou commémorées par les autorités établies reconnues au sein des trois pouvoirs de l’État (pouvoir exécutif, pouvoir législatif et pouvoir judiciaire) représentés le plus souvent par le président de la République, le Premier ministre, les ministres, les secrétaires d’État, les députés et les sénateurs, les membres du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire ou des représentants des collectivités territoriales et avec la participation des secteurs représentatifs de la population.

Les fêtes nationales en Haïti ont donc un caractère officiel. Si par mégarde, par routine ou par négligence, certaines fêtes nationales n’ont pas ce caractère officiel, tel gouvernement de passage au pouvoir peut bien décider de changer la donne à  n’importe quel moment et les revêtir d’une telle couverture. En d’autres termes, les fêtes nationales sont célébrées dans le prisme des autorités établies. À retenir qu’une fête nationale (inscrite de manière régulière dans le calendrier de la République) est une fête officielle célébrée ou commémorée par les plus hauts représentants de l’État. Toutefois un gouvernement peut décider de décréter, pour une raison d’importance concernant la nation, un jour férié,  deux ou trois jours de deuil national, sans que ces ceux-ci ne fassent partie de la liste des fêtes nationales (il n’y a pas ce caractère répétitif sur une base annuelle). À noter, également, qu’une fête nationale n’est pas forcément une fête populaire, c’est –à -dire une fête accourue et célébrée par de larges couches de la population, comme c’est le cas aujourd’hui pour le Jour des Aïeux, le 2 janvier. Et il y a des fêtes populaires qui ne sont pas nationales, tel que le rara. En fin de compte, au-delà de ce qu’on peut penser ou imaginer, les fêtes nationales unissent, d’une façon ou d’une autre, le peuple haïtien dans son évolution, parfois tumultueuse.

À comprendre finalement que les fêtes nationales sont régies ou devraient être régies par la loi, un décret, un arrêté présidentiel ou une loi spécifique sanctionnée par le Parlement, dans une République fonctionnant selon les principes de l’État de droit. Le droit peut aussi contribuer à sceller les liens entre les fils et filles d’une même nation.

4) Nécessité du relèvement national

L’étude sur les fêtes nationales dresse un tableau saisissant de ce que nous avons réalisé dans le temps et ce que nous avons jugé nécessaire de consigner dans notre calendrier de fêtes nationales qui sert alors comme un miroir de ce que nous sommes dans le présent. Aussi, il indique tout ce que nous continuons de valoriser dans notre vie commune.

Dans l’étude sur le calendrier des fêtes nationales du pays, j’ai fait ressortir l’origine ou les origines de ces fêtes et leurs multiples manifestations à travers le temps. Par ailleurs, au-delà des dates à célébrer ou des éphémérides à commémorer, l’étude démontre les mutations sociales, politiques, économiques, culturelles et idéologiques que la République d’Haïti a connues au cours des 215 ans de son existence.

Toutes les fêtes nationales n’ont pas la même origine ou le même caractère. Pour cela il a été nécessaire d’élaborer une typologie. Ainsi je découvre des fêtes nationale à caractère historique, des fêtes nationales à caractère politique, des fêtes nationales à caractère religieux, des fêtes nationales à caractère culturel et une seule fête nationale à caractère économique. Il s’agit de la Fête du Travail et de l’Agriculture. Cela retient mon attention, cela fait réfléchir, cela doit faire réfléchir. C’est en effet une question de grande préoccupation. Cela voudrait-il signifier que le pays n’a pas beaucoup de choses à célébrer ou à commémorer dans le chapitre des activités économiques (commerciales, financières ou industrielles) ? Doit-on s’interroger ou pleurnicher sur les résultats de l’étude ?

Un calendrier (avec ses nombreuses fêtes nationales) joue un rôle important dans la vie d’un peuple. Il contient d’énormes informations sur l’évolution, les réalisations, les manquements et les aspirations de ce peuple. Il rythme le temps qui passe à travers les ans, il peut même donner une idée générale sur le niveau de développement socio-économique d’un peuple par rapport à d’autres peuples. Oui, le calendrier des fêtes nationales d’un pays n’est pas le fruit du hasard. Il traduit le chemin déjà parcouru par l’État, il enseigne sur la trajectoire du peuple et indique, éventuellement, ce qu’il pourra réaliser à l’avenir. De même, il peut indiquer les attitudes, les comportements et déterminer une certaine vision de l’élite du pouvoir dans ses interactions avec la majorité du peuple.

Au final, si l’étude sur le calendrier des fêtes nationales peut servir à quelque chose, c’est de signaler à l’encre forte que le pays ne célèbre pas, hier et aujourd’hui, l’économie en quantité en comparaison à des éphémérides portant sur l’histoire, la politique, la culture et la religion. C’est évident, Haïti est aujourd’hui un pays appauvri dans le concert des nations. L’agriculture est délaissée en jachère ; l’industrie reste rudimentaire pour ne pas dire qu’elle tend à se rapétisser ; le chômage règne en maître, il oscille les 60% au sein de la population en âge de travailler ; le pays dépend de plus en plus des transferts d’argent de sa diaspora à l’étranger pour sortir bien souvent du gouffre des devises étrangères. L’instabilité politique devient une norme de gestion de l’État. À bien considérer la marche scabreuse du train sur les rails, il y a lieu de prendre conscience et remédier, le plus tôt possible. Nous serons le peuple le plus heureux de la terre, si à l’avenir, dans 5 ou 10 ans, le calendrier des fêtes nationales offre un tableau de relèvement économique.

Tant bien que mal, le temps et l’espace ont façonné notre mentalité à travers la vie commune, des valeurs d’identité et des éléments de cohésion sociale. Le grand défi à relever, c’est le relèvement économique. Ce relèvement économique devient même une nécessité, un impératif pour l’existence de la nation et l’épanouissement du peuple.

Janvier 2019.

Watson Denis, Ph.D. watsondenis@yahoo.com Professeur d’histoire de la Caraïbe, de relations internationales et de pensée sociale haïtienne à l’Université d’Etat d’Haïti. Auteur

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