Que fait la Banque de la République d’Haïti dans le paysage ?

Dans une interview accordée à Frantz Duval, Ronald Gabriel, membre du conseil d’administration de la Banque de la République d’Haïti (BRH), apporte des réponses à plusieurs questions que plus d’un se pose. Que fait la BRH sur le change, qui fixe le taux de change, pourquoi l’État haïtien a autant de marge de manœuvre pour mener de mauvaises politiques ? Les mots de Ronald Gabriel pour répondre sont teintés de retenues, de prudence. Mais, entre les lignes, le banquier éclaire beaucoup de zones d’ombre. Coordonnateur de l’Institut de formation de la Banque de la République d’Haïti, Ronald Gabriel rassure sans trop dévoiler les cartes de la BRH.

Publié le 2019-03-01 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste - La BRH vient de sortir une note pour faire le point sur le change, pouvez-vous nous en dire les grandes lignes et pourquoi sa publication ?

Ronald Gabriel - La publication de la note a été motivée par notre conviction profonde que la quantité d’informations détermine la qualité des idées, et que la formation des anticipations, pour tous les marchés et le marché des changes notamment, qu’elles soient rationnellement fondées ou logiquement pessimistes, participe essentiellement de la maîtrise des informations disponibles. L’objectif est donc de réduire l’asymétrie d’informations et de permettre aux agents économiques de mieux appréhender le phénomène de change et de mieux pondérer les bruits et les rumeurs qui peuvent contribuer à déstabiliser les prix.

Ce qui fait que les grandes lignes de la note portent sur des éléments basiques proposant, dans une approche plutôt simple, à prétention pédagogique, des explications sur différents variables et paramètres relatifs au marché des changes. Nous avons ainsi mis en évidence les acteurs de ce marché, le mode d’interaction qui aboutit à la formation des prix, donc du taux de change, avec un rappel pour les lecteurs du rôle de la BRH et de la nature de notre régime de change, ainsi que du mode de calcul du taux de référence publié par l’institution.

Permettez-moi d’ajouter que cette initiative rentre, d’une part, dans le cadre des actions orientées vers l’éducation financière, comme l’un des piliers de la Stratégie nationale d’inclusion financière et constitue, d’autre part, un prolongement de nos activités de publication où nous partageons avec le public les réflexions et les résultats des investigations de nos économistes. Nous voulons citer : Les Cahiers de Recherche de la BRH dont le numéro 4 est actuellement sous presse, les Documents d’information, les Pamphlets, les Rapports annuels, les textes ponctuels dont la note sur le change est un exemple.

Je profite de cette opportunité que m’offre Le Nouvelliste pour demander au public de continuer à consulter le site internet www.brh.ht pour s’informer de nos activités et des indicateurs économiques, mais surtout de le surveiller dans les prochains jours où de nouvelles fenêtres d’informations assez pertinentes seront introduites. Citons sans être exhaustif : les enquêtes de la BRH, le Fonds BRH pour la recherche et le développement, BRH Mobile qui est nouvelle application téléchargeable aussi à partir d’un téléphone intelligent comportant 3 modules : un module de documentaires de 3 à 5 minutes sur notamment la politique monétaire, les outils utilisés, les caisses d’épargne et de crédit, les produits de l’institution ; un module de taux de change et de convertisseur de devises, donnant, entre autres, le taux au niveau de chaque banque et enfin un module comparateur de tarifs des services bancaires (SPIH, attestation bancaire, chèque de direction, etc .) ainsi que des taux pratiqués par banque du système.

L.N - A lire la note de la BRH, cela met à mal des tentatives d'explications de la formation du taux de change présentées par certains économistes. Les banques privées fixent-elles le taux de change à leur guise ?

R.G. - L’histoire monétaire et financière de notre économie sur les 40 dernières années est constituée de faits, d’évènements qui sont, la plupart du temps, observables et documentés, pouvant être analysés objectivement, par qui veut le faire, en ayant soin à l’esprit que les faits ne sauraient être normatifs. Du régime de change fixe, devenu insoutenable sous le poids des déséquilibres structurels et des déficits jumeaux, au détachement progressif par rapport au taux de parité, détachement associé, dès le début des années 80, à un marché parallèle de change, on a abouti au choix officiel d’un régime de change flottant dans un panorama de périodes récurrentes d’instabilité sociopolitique, d’incertitudes et de crises de confiance. Voilà des faits auxquels l’analyse de la problématique du change ne peut échapper. La question fondamentale et la démarche recommandée pour l’analyse est de savoir dans quelles conditions d’efficience et de concurrence le marché permet d’établir la vérité des prix.

L.N - Qui fixe et comment se fixe le taux de change, chaque matin, en Haïti ?


R.G.- Le taux de change ne se fixe que dans les conditions d’un régime de change fixe. Et je souscris à cette redondance. En Haïti, on est officiellement dans un régime de change flexible depuis la circulaire de septembre 1991. Dans une telle configuration, le taux de change est fondamentalement déterminé par les conditions d’offre et de demande, sans présumer du degré de perfection du marché. Les transactions qui émanent de ce processus conduisent à des signaux de prix. Ce sont ces prix que la Banque centrale pondère par les transactions qui les occasionnent pour calculer, tous les jours ouvrables, des taux moyens à la vente et à l’achat qui font office de taux de référence du marché. Donc, ces taux sont calculés et pas fixés.

L.N. - La BRH contrôle-t-elle les banques privées ? Surveille-t-elle ces banques ? Lui arrive-t-elle de sanctionner les banques privées et si oui sous quelles formes, particulièrement en ce qui concerne le change ?

R.G. - Au nombre des obligations statutaires de la BRH, la mission de régulation et de supervision a pris une importance que le législateur pouvait à peine prévoir en 1979. C’est l’un des multiples domaines où l’institution s’est renforcée de façon progressive et résolue. La résolution, sans perte de dépôts, des rares crises bancaires qui ont ponctué l’histoire des quarante années d’existence de la Banque centrale et plus récemment la gestion de la crise financière de 2008, sont là pour témoigner de l’efficacité de cette mission. Cette dernière est empreinte d’un arbitrage à la marge ténue entre l’obligation première de préserver l’épargne du public et celle de promouvoir la bonne santé d’un système qu’on mesure à l’aune de la profitabilité des banques qui le composent.

La surveillance est une condition essentielle de succès de cet arbitrage et les sanctions une occurrence naturelle de l’activité de surveillance. La BRH surveille, donc sanctionne. C’est la fréquence et l’ampleur des sanctions qui devraient être matière à préoccupation. Dans ce domaine, la Banque centrale sait, par expérience, que prévenir est le mot clé. Le dispositif mis en place dans ce cadre-là, en fonction des Principes de Bâle, enlève à la fréquence et l’ampleur des pénalités toute lueur de préoccupation. Et c’est une bonne nouvelle pour les agents économiques, l’État et l’économie.

L.N - On assiste ces jours-ci à une appréciation de la gourde, une première depuis les mesures de dollarisation de mars 2018. Est-ce qu'il y a lieu d'espérer une stabilité du taux de change dans le contexte actuel ?

R.G. - L’agent économique, quel qu’il soit et quel que soit l’environnement dans lequel il évolue, est mu par une certaine rationalité. Souvent, c’est la limitation de l’information reçue et la crédibilité des entités qui charrient l’information qui détermine les actions liées à cette rationalité. C’est vrai au premier degré pour les marchés d’interactions de court terme comme le marché de change. Au-delà des fondamentaux économiques, l’installation de la confusion est la pire chose qui puisse arriver à ce type de marché. La confusion et les mésinterprétations créent l’emballement et l’emballement, un processus autoentretenu d’incertitude. La situation qui a prévalu en mars 2018 sur le marché de change n’est pas exempte de cet état de choses. Elle a mis fin à une période de 18 mois d’appréciation de la gourde et donc de baisse du taux de change, de mars 2017 à août 2018.

Il a fallu la convergence de mesures à effets contraignants sur les liquidités et d’opérations multiples de persuasion morale de la BRH pour calmer le marché avant que les cascades des événements sociopolitiques qui ont commencé les 6-7 et 8 juillet 2018 ne viennent conduire à la dépréciation atteinte au fort des événements de la première quinzaine du mois de février 2019. On assiste aujourd’hui à une accalmie du marché de change et de son prix comme conséquence du tassement de la demande dans une conjoncture où l’attentisme est la règle et où les nouvelles ressources monétaires préposées à l’épargne de précaution et à l’épargne longue ont fini de se dollariser. Dans ce contexte, il ne s’agit pas pour la BRH d’espérer une stabilité du taux, mais de la forcer en agissant sur les paramètres qu’elle contrôle et en espérant par ailleurs le retour à un environnement propice au développement de l’activité économique. Le relèvement récent des coefficients de Réserves Obligatoires et le changement de leur mode de constitution sur les passifs en dollars rentrent dans le cadre de cette démarche.

L.N. - Quel est le poids des intermédiaires informels dans les fluctuations incessantes du taux de change ? Beaucoup de critiques émanant de certains observateurs dénoncent la position dominante de deux banques commerciales sur le marché des changes. Que dit la BRH à ce sujet ?

R.G. - L’économie informelle a un poids majeur dans l’environnement économique haïtien selon un processus qui a pris une ampleur visible vers le milieu des années 1980. Un phénomène contemporain de l’émergence du marché parallèle de change qui s’est mu, après l’officialisation du régime de change flexible, en septembre 1991, en segment informel du marché de change. Aujourd’hui, ce segment informel n’est pas homogène, ce qui augure de l’hétérogénéité du marché global. La bonne nouvelle, cependant, est le renforcement avéré du poids du segment formel dans le marché global. Ce qui limite drastiquement la capacité de l’informel à influencer le taux de change à travers d’attaques spéculatives durables. En particulier, si les paramètres extra-économiques ne viennent alimenter durablement et de façon crédible les anticipations négatives.

Définitivement, la formalisation renforcée à travers la bancarisation du marché de change est souhaitable et favorisée par l’autorité monétaire. Évidemment, cette configuration progressive du marché de change ne saurait se départir de la configuration du système bancaire qui la niche. Il y a deux banques dominantes dans le système bancaire haïtien. Et je serais davantage préoccupé si elles affichaient une position minoritaire sur le marché de change devenu, depuis déjà la fin des années 1980, marché de référence de l’économie au sens que son prix détermine le niveau général des prix et, partiellement, les prix relatifs. Anomalie encore plus forte dans une économie largement dollarisée.

La vérité est que la position dominante de deux banques est une préoccupation qui va au de-là de la question de change, eu égard aux potentiels de distorsion et à la perte d’efficacité liés au fonctionnement d’un système bancaire oligopolistique et concentré. Par contre, la question spécifique renvoie à la capacité réelle des deux banques à influencer durablement et substantiellement les prix sur le marché de change. Cette capacité est fortement limitée, s’il s’agit pour elles de maintenir des positions longues spéculatives, puisque, selon la circulaire 81.5, les banques ne peuvent garder sur une base quotidienne aucune position cambiste non nulle, ni une position structurelle cumulée dépassant 0.5% de leur fonds propre. À moins de déguiser ces positions dans des artifices comptables aux conséquences institutionnelles et pénales majeures.

L.N. - Durant ces dernières années, la BRH en maintes fois est intervenue sur le marché à travers des opérations de vente de devises pour tenter de stabiliser le taux de change et par ricochet stabiliser les prix, comme sa mission la lui recommande. Est-ce que, selon vous, ces opérations ont vraiment agi sur la stabilité des prix. Si non pourquoi ?

R.G. - En fait, la BRH intervient sur la marché de change depuis la deuxième moitié des années 1990, généralement, pour contenir la dépréciation de la gourde, c’est-à-dire le mouvement haussier du taux de change. Dans de rares fois, comme ce fut le cas en 2010-2011, les interventions ont visé à limiter l’appréciation de la gourde, donc le mouvement à la baisse du taux de change pour éviter les effets néfastes sur le secteur externe et nos exportations. C’est dire que les interventions de la BRH ne sont jamais empreintes de myopie financière ou de considérations de nature politique mais guidées par des considérations profondément économiques et supportées par des analyses conséquentes.

Que se serait-il passé si la BRH n’était pas intervenu vers la fin de 2010 pour empêcher une trop forte appréciation de la gourde ? La réponse est simple : la mise à mal de notre base compétitive d’exportation avec des impacts sur le marché de l’emploi dans une économie où le taux de chômage est déjà assez élevé. Dans le même ordre d’idée, que se serait-il passé si la BRH n’était pas intervenue pour contrer la dépréciation de la gourde dans les multiples moments d’emballement du marché ? La réponse à l’efficacité de ces interventions tient à l’analyse contre factuelle que suggère cette dernière question.

Il est utile de comprendre deux choses : 1) les interventions de change visent à contrer les emballements du marché liés à l’acuité des anticipations négatives de nature extraéconomiques et non à empêcher les ajustements de taux rapportés au désalignement des fondamentaux de l’économie ; 2) lorsque les emballements du marché de change perdurent, ils conduisent à des sur ajustements de taux, c’est-à-dire à des niveaux de résistance qui prennent la forme de taux plancher élevés à partir desquels s’effectuent les ajustements au désalignement des fondamentaux.

Une façon de visualiser ce phénomène est d’imaginer un escalier avec des sauts plus ou moins élevés et des marches plus ou moins longues. La BRH intervient pour raccourcir les sauts et prolonger ces marches. À politique inchangée et donc sans ces interventions, on aurait assisté à des niveaux de taux de change qui refléteraient trop fortement le poids indu des anticipations négatives de nature extraéconomiques. La question fondamentale est de savoir pourquoi la fréquence des interventions est plus forte dans certains contextes sociopolitiques que d’autres ?

L.N. - La BRH va-t-elle intervenir sur le marché des changes directement en vendant des devises, ou par une autre forme ?

R.G. - L’expérience que la BRH a acquise en matière d’intervention sur le marché des changes a montré le besoin d’une approche discrétionnaire dans ce domaine spécifique contrairement à la mise en place d’une approche mue par des règles lorsqu’il s’agit de conduire la politique monétaire de façon normale. C’est pour cela que la Banque centrale varie la forme de ces interventions pour des raisons d’efficacité et de pénalisation des comportements irrationnels de spéculation. De nouvelles interventions sur le marché de change sont-elles dans l’ordre des choses ? Oui, elles sont dans l’ordre des choses! Je dirais mieux : elles sont dans l’ordre certain des choses avec des options ouvertes d’intervention d’ici jusqu’à la fin de l’exercice.

L.N. - La BRH a-t-elle un regard sur la différence entre le taux à l'achat et le taux de vente du dollar (Spread)  pratiqué par les principales banques en Haïti ? Prévoit-elle une circulaire pour la réglementer ?

R.G. - En référence aux pratiques internationales sur les politiques de change, certains pays appliquent en effet une limite sur les marges de taux de change en notant toutefois que la majorité des pays membres du FMI n’ont pas de restrictions sur les spreads du marché interbancaire de devises pendant que de nombreux autres appliquent d’autres formes de restrictions liées notamment à des secteurs prioritaires ou à des produits stratégiques. Pour le moment, la BRH ne réglemente pas les spreads mais toute considération en ce sens sera basée sur un arbitrage entre les facteurs de marché favorables à l’allocation optimale des ressources et les imperfections d’un marché non efficient donc non concurrentiel.

L.N. - La récente note de la BRH sur le marché des changes explique que, pour les montants élevés, le taux pratiqué fait l'objet de négociation entre l'acheteur et le vendeur. Est-ce que cette pratique est jugée normale par la BRH ? N'est-elle pas également à l'origine de la hausse du taux de change comme l'est le fait que le secteur informel contrôle une bonne partie du marché ?

R.G. - Les conditions de marché déterminent la marche des transactions et la démarche à laquelle souscrivent les intervenants. Les fondamentaux constituent le sous-bassement du marché. La durabilité des effets de mesures monétaires dépend de la stabilité de l’environnement sociopolitique et du caractère mauvais ou moins mauvais des fondamentaux et, mieux encore, des effets de crédibilité qu’ils induisent. Dans un marché de surplus de l’offre, les négociations tendent à favoriser les fortes demandes, lesquelles bénéficient de prix de transaction plus faibles. Les rares fois où cette situation s’est manifestée sur le marché de change, les transactions ont pris la forme de cette configuration.

Tel a été le cas en 2017 lorsque le taux change a baissé à près de 62 gourdes après avoir atteint un maximum de 70 gourdes. Les mesures de la BRH ont provoqué, pour un temps, ce surplus d’offre. De plus, le cash management, mis en place entre le Ministère des Finances et la BRH à l’époque, a rendu crédible la perception d’un sentier plus rassurant des fondamentaux. Dans un marché dominé par un surplus structurel de la demande, on a l’effet opposé des négociations de transaction. Les mécanismes de formation des prix jouent dans le sens de la hausse. Et ils jouent résolument à la hausse si le sentier des fondamentaux est perçu comme peu rassurant. Peut-on conséquemment empêcher la négociation entre un vendeur et un acheteur, entre l’offre et la demande ? On n’y pense même pas !

L.N. - Le décret sur la dé-dollarisation, entré en vigueur en mars 2018, n'a pas su freiner l'instabilité du change. Même son abolition, six mois après, n'a pas freiné la dépréciation de la gourde. Quelle est la position de la BRH concernant la dé-dollarisation de l'économie haïtienne ?

R.G. - Les vertus d’une régulation bien pensée tiennent à sa faisabilité. Cette notion charrie le contenu d’applicabilité et de durabilité de l’action de politique publique que sous-tend la régulation. Un cas parmi tant d’autres de non-faisabilité est lorsqu’une mesure économique, souhaitable dans son principe et dans la perspective du politique, se heurte à la logique de rationalité de l’agent économique. L’histoire des politiques publiques est un répertoire inépuisable de ces impasses souvent pavées de bonnes intentions. Haïti n’y échappe pas. En mars 2018, le marché de change en a fait l’expérience une fois encore.

Ces hiatus nous conduisent invariablement au besoin de mieux coordonner les politiques publiques en favorisant notamment une assignation institutionnelle sans faille dans leur mise en œuvre. La « loi de Gresham » dit que la mauvaise monnaie chasse la bonne. Que dire d’une régulation qui impose la mauvaise ou qui interdit la bonne ? La question de la dé-dollarisation ramène donc aux conditions de « bonification » de la monnaie nationale! Dans le principe, la gourde doit être un instrument stable pour l’échange et la conservation de valeur. Résultante qui trouve sa réalisation dans les objectifs suivants :

un effort fiscal qui supporte une posture budgétaire soutenable sur un horizon lointain ;

un agenda fiscal pour la croissance autoentretenue et l’emploi durable ;

la mise en place d’un tissu de production diversifié qui réponde à une double logique de développement d’un marché national viable et de promotion des exportations ;

l’avènement d’un environnement institutionnel propice à la stabilité politique, la stabilité sociale et à la bonne gouvernance économique ;

l’affranchissement de la politique monétaire de la dominance fiscale.

L.N. - En tant que banquier de l'État, la BRH détient-elle des moyens pour porter l'État à réduire son déficit budgétaire qui constitue l'un des instigateurs du dérèglement du marché des changes ? La BRH assiste-t-elle impassible au financement du déficit budgétaire par le recours au financement monétaire ? Est-ce une bonne chose pour l'économie ?

R.G. - La vérité est que le déficit budgétaire n’est pas en soi un facteur de dérèglement du marché des changes. C’est le mode monétaire de financement du déficit associé au caractère structurel des causes qui l’alimentent qui est le problème. Quant à la capacité de la Banque centrale à forcer l’État à réduire son déficit, la réponse est heureusement NON. Sinon, on enlèverait à l’État un degré majeur de liberté dans la conduite de sa politique globale.

Idéalement, ce qu’il faut à toute Banque centrale, c’est un degré suffisant d’indépendance pour la soustraire, entre autres contraintes, de celle majeure de financer le déficit budgétaire par émission monétaire. La question d’indépendance de la BRH en tant que Banque centrale n’était pas à l’ordre du jour de la littérature économique au moment de sa création en 1979, même si la mémoire d’une certaine orthodoxie financière était encore forte dans les pratiques de la BNRH, l’institution qui a accouché de la Banque centrale haïtienne.

Quarante ans plus tard, la loi organique de la BRH est frappée d’anachronisme. Et c’est sans outil légal approprié que la Banque centrale s’est retrouvée confrontée aux multiples épisodes de tension qui ont jalonné les rapports institutionnels avec l’entité dépensière qu’est le Ministère de l’Économie et des Finances au cours de ces quatre décennies. La BRH n’a donc jamais été impassible au financement du déficit budgétaire.

L.N. - Haïti est quasiment sortie de la carte touristique mondiale à cause des évènements liés à l'opération < Peyi lock >.  Vu l'apport en devises de ce secteur à l'économie haïtienne, avez-vous mesuré l'ampleur d'une telle situation sur la stabilité du taux de change ?

R.G. - La récente décision de certains opérateurs touristiques de suspendre leurs opérations sur Haïti aura des conséquences sectorielles majeures qui se répercuteront sur l’ensemble de l’économie. Cette situation vient renforcer l’idée que la sécurité est le bien public le plus important en matière de développement. Dans le cas d’Haïti, la stabilité économique et sociale est un facteur essentiel à la fourniture de ce bien auquel l’économiste haïtien devra apprendre à associer un coût.

Nul doute que l’impact des derniers événements sera beaucoup plus visible sur le secteur touristique en raison de la nature même de cette activité et du niveau élevé de compétition dans un domaine d’activité centré sur la vente de bien-être. Les services compétents de la BRH sont en train de rassembler les informations suffisantes pour analyser les effets directs sur le secteur et les effets induits pour les secteurs d’appoint. Les implications, a priori négatifs pour le marché des changes, seront alors évaluées et quantifiées avec des marges d’erreur raisonnables.

L.N. - Quelle sera la prochaine intervention de la BRH pour soutenir les secteurs vitaux de l'économie nationale ?

R.G. - Il est évident que l’activité économique en Haïti fait face à un problème d’accès et de disponibilité de ressources de financement. Cependant, les événements des derniers mois sont là pour rappeler que, dans l’ordre des priorités, ce facteur n’occupe pas la première place. Les questions de sécurité, d’accompagnement institutionnel et de définition d’une approche holistique inscrite dans une vision partagée sont primordiales à la libération du potentiel de développement des activités économiques. Dans une logique de « second best », l’autorité monétaire s’attend à la réalisation d’un niveau minimal de disponibilité du bien public numéro un, la sécurité, avant d’agir à fond sur les facteurs d’allègement des conditions monétaires. Il est impératif de sauvegarder les meilleures conditions possibles d’une reprise saine de l’activité économique en évitant d’ajouter, au moins pour le présent moment, à la liquidité oisive dans un contexte d’attentisme généralisé. Il s’agit d’un arbitrage intertemporel difficile mais nécessaire.

L’autorité monétaire restera attentive à l’évolution des paramètres de court et de moyen terme des marchés pour évaluer l’indice de confiance des agents économiques comme guide de son action. Entre-temps, une évaluation plus rapprochée des portefeuilles de crédit des banques est de mise pour les aider à accompagner les clients non récidivistes en difficulté et à maintenir la stabilité du système financier. Finalement, les programmes déjà existants d’accompagnement des secteurs de production continuent avec le degré de monitoring que commande le contexte actuel. Nous travaillons pour anticiper à point le cas de figure d’une éclaircie de l’horizon d’investissement. Nous y travaillons ardemment. D’ ailleurs, nous venons juste de sortir la circulaire 113 en soutien au secteur agricole et nous sommes en train de finaliser, de manière complémentaire, la mise en place d’un fonds de garantie en vue de renforcer les dispositifs de dynamisation de la production agricole.

L.N. - Quel est le bilan des dernières initiatives et circulaires de la BRH sur l'économie réelle?

R.G. - Il est encore tôt pour dresser un bilan exhaustif des initiatives inscrites dans le cadre de notre Agenda monétaire pour la croissance et l’emploi et qui touchent différents secteurs de l’économie réelle. Néanmoins, la direction des résultats est encourageante et on observe des progrès significatifs depuis leur mise en œuvre. Par exemple, le crédit octroyé au secteur productif est évalué, en décembre 2018, à 11,7 milliards de gourdes, soit près de 11 % du crédit total au secteur privé ; plus de 110,000 mètres carrés construits au niveau du secteur immobilier ; près de 25 entreprises ont bénéficié de prêts à taux bonifiés dans le cadre du programme de facilités pour les exportations ; 6 zones franches ont eu recours à nos incitatifs pour des montants décaissés avoisinant 4 milliards de gourdes dans l’objectif d’aboutir à la construction supplémentaire d’environ 2 millions de pieds carrés pour augmenter les capacités du secteur externe ; 16 entreprises agricoles ont bénéficié de 1,5 milliard de gourdes de crédit dont 42% ont été alloués à de petits entrepreneurs agricoles via une institution de micro-finance. Nous nous attendons à ce que ces facteurs produisent des effets multiplicateurs et contribuent à mettre l’économie sur un sentier de croissance significative.

Propos recueillis par Frantz Duval

Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".