Pensons le changement systémique suivant un modèle de succès

Publié le 2019-03-14 | Le Nouvelliste

Economie -

Plus d’un s’accordent sur la caducité du système en place en Haiti. Qu’ils s’agissent des nantis ou des démunis, un fait est que nous vivons dans une société où c’est le rabais qui domine. Même la classe économique souffre de ces situations alarmantes qui règnent dans le pays depuis sa création. On sent tous que notre capitalisme, basé sur la rente économique et politique ne peut plus continuer, tant il nous conduit dans le chaos, alors que tout près de nous, la République voisine a su accomplir ses révolutions politique et de la croissance. C’est ainsi qu’on assiste à une vague de proposition dite de sortie de crise, venant de part et d’autres, mais surtout de nos hommes ou de nos structures politiques. Ces propositions, si différentes qu’elles puissent être, partagent un objectif commun : le changement du système. Toutefois, l’histoire des idées politiques nous montre qu’il n’est pas toujours suffisant pour passer d’un système à un autre, de changer les hommes et les femmes, ce qui importe, et c’est tout l’intérêt du texte, c’est de changer les incitations.

Haïti : synopsis statistique d’un bien commun en échec

L’etat du bien commun de nos jours est exsangue. Nous sommes le seul pays moins avancé de l’hémisphère occidental, avec depuis 2012, 58.5% de la population vivant en situation de pauvreté et 23.8% en situation d’extrême pauvreté. Le secteur privé et le secteur public, clés de voute du développement économique et social, sont pris dans des situations qui entravent totalement leurs performances. Cette situation est telle que selon nous, il y a un manque de confiance et une incapacité de faire preuve de responsabilité qui fait des vides entiers se sont dressés entre nos agents, rendant leurs possibilités de production et surtout de transaction trop coûteuses. Nous rappelons en ce sens que les théories de l’économie politique récentes, en détachement aux théories keynésiennes et néo-classique standard sur la croissance, se focalisent sur le rôle de la confiance et des institutions dans le processus du développement économique. Knack et Keefer, ont en 1997, affirmé une intuition du grand économiste américain Kenneth Arrow qui croyait que les différences entre pays peuvent être vues comme des différences en termes de confiance entre agents. Nous avons de nos jours une économie où l’accumulation de capital est entravée par une crise de confiance qui fait que nous disposons selon les dernières données du MCI sur le statut des entreprises haïtiennes, seulement 1% de sociétés anonymes. L’épargne privée est essentiellement dominée par des épargnes à court-terme, rendant ainsi plus compliquées les possibilités de crédits pour booster l’investissement et la consommation. Nous sommes dans un pays où le privé a une performance relativement normale, car ayant des marges bénéficiaires très élevées, mais qui ne peut pas être un secteur réellement solide en raison de capacités et de possibilités de transactions limitées avec une classe moyenne trop faible. Aucun pays ne peut véritablement croître dans ces situations où le capital et l’épargne font face à des barrières institutionnelles, d’ordre formel et informel, et politiques qui nuisent à leurs extensions.

La performance du secteur public est tout aussi exécrable. Suivant les lunettes de la fiscalité, qui est désormais vue comme un contrat social fiscal, tant que les notions de transparence fiscale, de légitimité du gouvernement, de morale fiscale des redevables et la fourniture de biens publics sont devenues incontournables dans toute politique fiscale, nous pouvons remarquer que l’appareil d’Etat est en panne. En effet, l’enveloppe budgétaire de l’Etat haïtien pour l’exercice 2018-2019, est à peu près  2.2 milliards de dollars US dont près de 40% vient des financements. La Jamaïque et la Rep. Dominicaine comptent respectivement des budgets de 6 milliards et de 18 milliards de dollars US pour des populations inférieures à la nôtre. Le pays présente une singularité dans ses structures de taxation, qui rend de plus en plus inégalitaire la société. En effet, dans un travail portant sur la composition des taxes et la croissance de long-terme, le FMI (2018) montre qu’il y a un effet positif entre taxation des entreprises et la croissance, tandis que l’effet est inverse pour celle des revenus individuels. A travers les comptent publics de l’Etat, c’est tout l’inverse qui se fait voir. Les recettes venant des taxes sur les sociétés sont très marginales comparativement à celles venant des impôts sur le revenu des individus et sur les biens et services (TCA, droit d’accise). Si en Amérique latine les taxes corporatives représentent près de deux fois les impôts prélevés sur les salaires, en Haiti, elles ne représentent que 58% de ces impôts et 80% des taxes sur chiffres d’affaires. Comprenons bien que les impôts sur les salaires et les TCA sont supportés majoritairement par les couches les plus enclins à consommer. Cette situation décourage donc la consommation et par conséquent empêche la croissance économique. Outre que ces effets sur la croissance, une conséquence directe de cette structure de taxation est la création d’une société inégalitaire. Dans son dernier rapport sur l’indice de l’engagement des gouvernements à réduire l’inégalité, l’ONG Oxfam a classé Haiti 155ième sur 157 pays. L’Oxfam nous rappelle que nos dépenses en éducation, en santé sur ces dix dernières années sont toujours inferieurs à la moyenne régionale.  Elle nous dit que notre structure de taxation est de fait inégalitaire, due à la contrebande, à l’évasion et la fraude fiscale qui ont transposé la charge fiscale sur la classe consommatoire. 

 Si on va dans les recettes communales, ce sont des preuves claires que nous renonçons à  faire pays en Haiti. Il est indiqué selon le MICT en 2017, que sur 900 000 000 millions de gourdes de recettes fiscales récoltées par toutes les communes du pays, 134 parmi les 140, ont rapporté seulement 5% du portefeuille global. Les derniers chiffres disponibles en 2015 montrent des situations inédites où l’on constate que des communes comme la Chapelle et Chansolme font zéro gourde sur la patente qui est une taxe liée aux activités commerciales donc aux transactions. D’autres comme Belle-Anse, Bonbon et Anse-à-Foleur, récoltent pour la même taxe, respectivement 130, 156.25 et 411.84 gourdes. Ainsi, on comprend bien pourquoi il est tout simplement impossible que l’Etat parvient à fournir les services publics nécessaires à la population sur l’ensemble du territoire du pays. Ces situations, bien entendues, alimentent plus de migration, plus de pauvreté, plus de misères et plus de violence.

Cette faillite de nos structures étatique et privée nous laisse un pays qui est généralement à la queue des statistiques mondiales :

  • Selon le rapport sur l’indice de capital humain de la banque mondiale en 2018, un enfant né aujourd’hui en Haïti réalisera 45% de son potentiel, ce taux est de 49 pour la République Dominicaine et de 88 pour le Singapour qui occupe la première place.
  • La prévalence de la  malnutrition est de 46.8% de la population.
  • Sur 9 millions de personnes n’ayant pas accès à l’électricité dans la région, 7 millions sont des haïtiens.
  • Seulement 17.2% de la population rurale à accès à l’électricité.
  • L’indice de dépendance économique est de 162, c’est-à-dire chaque 100 actifs portent 162 inactifs comme charges.
  • Haïti est classée 182 sur 190 pays en matière de facilité des affaires (Doing business) ;
  • Haïti occupe la 138 ième place sur 140 pays en matière de compétitivité pour l’année 2018.
  • Haïti est classée 161 ième pays sur 175 par l’ONG Transparency international dans son indice de perception de la corruption ; On est le plus corrompu de la région.
  • L’indice de terrorisme est de 2.40 pour Haiti contre 0.89 à la République dominicaine, 0.06 à la Jamaïque et 0 à Cuba
  • Selon une étude réalisée en 2018 par Gallup, 63% des adultes en Haiti veulent migrer, seulement le Liberia et la Sierra-Leone font pire que nous dans cet indice ou respectivement ce taux est de 66 et 70.

Nous sommes coupables de patricide c’est irréfutable, et, à l’instar du professeur Fritz Jean, on est d’accord que le système en place est caduque, il est appelé à être remplacé tôt ou tard.

Repenser le changement systémique.

Shawn Cunningham et Marcus Jenal, dans un papier technique en 2016, intitulé Rethinking systemic change:Economic evolution and institutions, ont éclairé la voie sur les processus de changements systémiques susceptibles de mener à de véritables succès économiques et social. En reprenant les travaux d’un autre économiste du Cabinet Mckinsey global company, en l’occurrence Eric Beinhocker, ils ont avancé que trois éléments sont fondamentaux pour parvenir à un véritable changement systémique : les technologies physiques, les technologies sociales et le business plan.

Le premier est un ensemble de méthodes et de procédures pour transformer la matière, l’énergie et l’information d’un etat à un autre dans le but de suivre un ou des objectifs. Ce qui est central dans des technologies physiques à succès est leurs capacités de combiner et de recombiner les éléments existants dans différents contextes pour croitre (Scale Up). Cela demande de la créativité, de la capacité d’apprendre et de s’adapter aux complexités des écosystèmes.

Le second constitue les méthodes, le design et les arrangements pour organiser les gens suivant la poursuite d’un objectif. Les technologies sociales peuvent être rapprochées de ce qui est pour les économistes les institutions (North 1990), c’est-à-dire les règles du jeu qui donnent des incitations capables de converger les objectifs divers des agents vers la constitution du bien commun, mais elles vont plus loin. Certes elles facilitent la coopération, en réduisant les coûts de transactions qui sont des blocages systématiques pour la formation de réseaux de tout type, à savoir humain, capitalistique (investissement) et public. Mais les technologies sociales comprennent, les procédures économique et politique visant à améliorer la productivité des organisations publiques ou privées. Ainsi elles permettent d’aller plus loin que de répondre aux incitations des agents, elles permettent de faire ce que Thaler (2008) appellent ‘’Nudge’’, qui signifie le fait de pouvoir altérer les comportements des gens pour un objectif précis sans vraiment interdire aucune options ou sans changer significativement leurs incitations économiques. L’Etat ou le gouvernement doivent ainsi se comporter en des ‘’Choice architects’’ pour lancer les révolutions agricole, touristique et industrielle qui sont nécessaires pour construire le bien-être et l’espoir.

Le troisième et le dernier élément pour un changement systémique à succès, le business plan, joue le rôle critique, consistant à mélanger les technologies physiques et sociales suivant une stratégie capable d’opérationnaliser les effets positifs de ces éléments dans la réalité. L’objet du business plan est de découvrir ce qui est réellement profitable, efficient et possible dans un contexte économique et politique donné. Il est constitué non pas pour satisfaire une idéologie, de gauche ou de droite, mais pour satisfaire un objectif de progrès économique ou social de manière réaliste, endogène, moderne et objective. Le business plan est essentiellement une stratégie, qui certes peut se rapprocher d’une idéologie, mais cette dernière ne constitue pas son principal vecteur.

Ainsi nous retenons ces trois éléments que nos décideurs publics doivent prendre en compte dans leurs efforts de proposer une alternative au système en place que sont : les technologies physiques, sociales et le business plan. Le traditionnel discours d’une substitution d’un mulâtrisme sauvage par un noirisme populiste, ou du régime en place par un autre soi-disant socialisant, ne peut pas tenir. Ce qui importe de savoir, c’est qu’en économie tout comme en politique, où la rationalité est de haute taille, ce sont les incitations qui comptent, non pas les hommes. Nos nouvelles dispositions doivent se focaliser sur les incitations du système qui doivent être capable d’altérer l’opportunisme de tous les acteurs (Peuple, Parlement, Executif, Judiciaire) vers un modèle d’équilibre au bon fonctionnement du bien commun. Daron Acemoglu, l’un des plus grands spécialistes en matière de transformations institutionnelles, avancent le concept de See-saw effects, pour décrire des situations où des changements de joueurs ou de règles du jeu, ont conduit à des effets pas trop différents du système autrefois détesté. Des changements, nous sommes tous d’accord, doivent être apportés pour une Haiti meilleure car l’équilibre politique et institutionnel en place est caduque. Mais comment et suivant quelle méthodologie doit-on entamer ces changements, méritent plus que faire parler sa haine contre le régime ou le système en place. C’est un travail qui demande une consultation méticuleuse de notre histoire de peuple et de l’histoire de l’économie politique pour nourrir les éléments de changements.                             

                                   

   Johnny JOSEPH, Applied Economist, CTPEA, Group Croissance

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