PEINTURE

Ces têtes de Frankétienne bousculent les formes esthétiques

Publié le 2019-02-06 | Le Nouvelliste

Il est, depuis sa première exposition à la Salle Dante Aliguieri, à l’ambassade d’Italie au Bicentenaire, dans la modernité. Cette exposition avait renversé les notions que le public haïtien avait acquises au sujet de la peinture nationale. Il avait non seulement bousculé le primitivisme, mais aussi mis en question notre art contemporain. Il ruait dans les brancards des formes esthétiques acceptées et pouvait même remettre absolument en question Bernard Séjourné si la classe moyenne avait une conscience de son identité.

Durant ma dernière visite en date chez le peintre, j’ai revu les grandes fresques de cette première exposition, avec, en mémoire, les remous politiques de l’époque. J’ai admiré aussi ce qui pourrait être considéré comme « l’évolution » du peintre.

En fait, Frankétienne lui-même refuserait le terme « évolution ». Il se place dans un moment indépassable de sa créativité. Il a, certes, laissé de côté les larges surfaces. Il croyait à l’époque que la chute du duvaliérisme prévue entraînerait un vaste renouveau social où l’art haïtien sortirait des salons pour être sur les murs de la ville. Mais, il ne sera ni Siquieros, ni Rufino Tamayo. Chez nous, il n’y a pas eu de révolution comme au Mexique. Le temps des gouvernements provisoires reprenait son petit bonhomme de chemin et les éprouvantes réalités refaisaient surface. Frankétienne, tout en stylisant sa voie esthétique, revient aux dimensions moyennes et aux miniatures.

Il s’était déjà imposé avec des œuvres littéraires comme «Mur à Crever » et « Dezafi ». L’œuvre picturale a pris du temps pour être reconnue, acceptée et, enfin, être exposée dans les salons de ceux qui, prudemment, osaient une libération de l’esprit enfermé dans les luxes, extases et raffinements de l’Ecole de la beauté.

Le peintre parlait beaucoup de son art. Si, durant cette période, il se référait à  Pollock ou à Atlan ou encore à Dubuffet, il n’allait pas trop loin en extrapolations esthétiques. Par contre, il annonçait une expression artistique à la recherche de la perle haïtienne perdue. Comme en ce moment, il était encore attaché au « matérialisme dialectique » et prenait position pour la révolution prolétarienne, le rationnel qu’il était n’avait pas vu qu’il explorait un monde intérieur où était allée se cacher la perle haïtienne égarée, la brebis en errance.

Il lui a donc fallu un bon recul idéologique. Il a lu Freud, Lacan, Camus, Sartre, Heidegger et s’est plongé dans la « mer de mercure » de la physique quantique. Il a fait des découvertes aussi bien sur la « symphonie astrale » qu’au sujet de certains secrets du vaudou. Et l’argumentation picturale prend forme.

Aucune datation ne peut classifier cette œuvre dense qui explore le monde des bas-fonds de la conscience collective du peuple haïtien.  Il ne s’agit plus de remettre en « l’honneur l’assotor et l’ason ». Il est question, cette fois-ci, d’explorer les cauchemars, les traumatismes, la schizophrénie, la peur, la timidité qui emprisonnent intérieurement un peuple. Car, à trop insister sur le « péché » en nos temples de vacarme et sur nos places publiques consacrées à des héros honnis, il s’est opéré un repli dans le schéma psychologique collectif haïtien. La culpabilité s’est progressivement installée, puis la Tour de Babel, puis la ruse, puis le coup bas, puis la capture d’énergie, puis l’entropie, puis cette terrible maladie qu’on peut appeler le syndrome de l’infériorité.

                                   

                         LA DOULEUR ET LE CRI

Les tableaux de Frankétienne, de même que ses muraux exécutés après le séisme, montrent des êtres pris dans l’engrenage d’une lugubre sexualité. Ils ont les yeux hagards. Ils sont défigurés, comme sortis tout droit de souterrains sulfureux et denses. Leurs bouches ouvertes lancent des cris qui ne peuvent être entendus, car ils sont étouffés par des couches géologiques encore insondables. Ils sont chtoniens, gnomes ou baka. Les ondes électromagnétiques ne passent pas entre eux et nous. Même le peintre en est sorti victime, dans l’effort de l’écoute : il n’entend pas à l’une de ses oreilles.

Il doit y avoir un intérêt aux « Têtes ». Autoportraits ou figures entrevues dans ses cauchemars, lesdites « têtes » peuvent êtres minutieusement étudiées. Soit pour comprendre la situation actuelle de son pays traumatisé, soit pour dire la douleur éprouvée par le peintre  devant tant de frénétiques supplications à aider des êtres à sortir de leur lieu de tribulation. Mais qui sont-ils, ces êtres ? Une armée invisible qui aurait aidé l’Armée indigène en 1804 et devait être libérée, d’après un pacte conclu. Les voilà parmi nous, ces guerriers nous divisant, nous empoisonnant, nous accablant dans nos rêves. Ou sont-ils des énergies denses mises au service de nos individualismes pour réussir dans le monde matériel ? Roye, les voilà qui grincent des dents et nous montrent leurs pattes de monstres !

Sans peur, Frankétienne dialogue avec eux. Il a sinon la certitude, du moins la détermination qu’il arrivera à les apaiser. Mais, il ne sait pas, Frankétienne, qu’il y a un dilemme : ils peuvent, comme la détresse du noyé, hâler le peintre dans leur domaine. Et s’il arrive, par sa vigueur et sa sagesse, à leur faire remonter vers la lumière, habiteront-ils sa demeure en tentant, quand la lune est pleine, l’épouse du peintre ou celui-ci, dans sa chambre, ou détaleront-ils, perdus dans les rues de la capitale, à la recherche de quelque femelle en rut du côté du « Bwatchenn » ?

C’est une question que je n’ai pas posée à l’écrivain-peintre. Sa prochaine œuvre littéraire, dont j’ai l’honneur d’avoir une copie imprimée corrigée de la main de l’auteur, exprime son combat avec le feu. Le livre est titré « Incandescence ».

 

Pierre Clitandre Auteur

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