PaP Jazz / 13e édition/Karibe/19 et 20 janvier

Un week-end de feu, « enjazzé »

Publié le 2019-01-21 | Le Nouvelliste

Roland Léonard

La treizième édition du Festival de jazz de Port-au-Prince est lancée. Les soirées des 19 et 20 janvier 2019 ont enchanté, charmé et parfois sidéré une assistance cosmopolite, aux regards et aux oreilles rivés aux scènes « Heineken » et « Air Caraïbes ». Condensons et résumons pour nos lecteurs ces moments intenses et inoubliables. Samedi 19 janvier 2019 : scène « Heineken ». C’est une cour située à un niveau beaucoup plus bas que l’espace habituel et surtout beaucoup plus grande qui accueille la fête.

L’affluence est considérable. Au front de la scène, un néon vert et géant au nom de Heineken, surmonté de l’étoile rouge. Une couronne de projecteurs montés sur un chassis métallique éclaire le « stage » où sont disposés des instruments, dont un remarquable piano classique, noir et à queue. Après un moment d’attente, la charmante M.C, Béatris Compère, fait son apparition sur la scène. Elle résume les couleurs et les aspects du festival : artistes ordinaires, grandes vedettes invitées, clubs pour les « after-hours », caractère écologique –PAPvert- de cette édition. Elle introduit d’abord Monsieur Pradel Henriquez, directeur de cabinet du ministre de la Culture et de la Communication, Jean Michel Lapin, empêché, et qui prend la parole en son nom. Il a des mots de bienvenue et une pensée spéciale pour Frantz Courtois. Béatris Compère annonce l’ambassadeur d’Espagne en Haïti, Pedro Sanz, qui brosse un portrait, les qualités et la carrière édifiante du premier artiste de la soirée, l’harmoniciste espagnol Antonio Serrano, et ses musiciens.

L’harmoniciste monte sur l’estrade, suivi de ses accompagnateurs : un guitariste (guitare classique et électro-acoustique, Ricardo Moreno), un contrebassiste, et un batteur. C’est, durant leur passage, un régal de moments, de morceaux de bravoure où festoie l’harmonica chromatique à la technique si subtile et difficile. Thèmes en 6/8 rappelant notre yanvalou national, thèmes « bluesy » mélangés à du flamenco. Thèmes en ¾ avec brisures métriques. Mélodie d’une fugue classique de Jean-Sébastien Bach, suivie d’un rythme en 6/8. Accords modernes et solos de la guitare, solos de l’harmonica, lyriques et enchantés, diserts. Chansons instrumentales aux noms mémorables : « Minora », « La palabra ». Thèmes populaires. Interactions en appels et réponses avec le guitariste… tout y est pour nous étonner et nous étourdir de plaisir. Antonio Serrano, acclamé chaleureusement par le public, achève ses prestations par une composition célèbre du guitariste Paco de Lucia.

Après un agréable intermède avec la procession musicale du groupe « Follow-Jah», aux membres déguisés en arbres et portant des pancartes arborant des slogans écologiques, la présentatrice et M.C. Béatris Compère annonce le second groupe : celui du compositeur-batteur –percussionniste guadeloupéen Sonny Troupé, « Sonny Troupé quartet Add 2». Sa musique se définit ainsi : « … Sur la base du gwoka (percussion chant et danse de la Guadeloupe), traditionnel et moderne, ce musicien développe le concept de « reflets denses». Le gwoka se confronte à l’électro, le métal et le jazz…» (Notes de présentation). C’est donc un cocktail d’influences traditionnelles et de l’air du temps actuel. Avec les musiciens et compagnons Raphaël Philibert/ sax alto), Thomas Koenig (sax ténor), Grégory Privat : piano, sampler, voix), Mike Armoogun (basse), le batteur et leader Sonny Troupé (batterie, voix, tambour Ka et samper) nous propose un programme ambitieux.

Le plan est contrarié par des pépins techniques : « scratches» indésirables, pauses pour connections. Le projet ambitieux contient même des échantillons enregistrés de poèmes et de voix. C’est bien compter et mal calculer avec les aléas de la technique sonore en Haïti. Malgré tout on a pu apprécier des morceaux où brillent en relief les harmonies des saxophones conjoints, où on est exposé aux incontournables riffs et ostinatos. On apprécie les chorus du piano à queue, du saxophone ténor, de l’alto. On goûte à de nombreux morceaux au rythme en 6/8, évoquant le yanvalou haïtien. Quelques titres : « Up date boarding», « Ansanm, ansanm » avec rap, chant et solo de gwoka, « Equation». Concert touchant quand même ; les contretemps techniques ont affecté notre plaisir. Dommage ! On a apprécié le talent de flûtiste du saxophoniste ténor.

De nouveau en entracte avec Follow-Jah, avant les prestations du dernier invité de la soirée : le grand trompettiste Térence Blanchard mettant en relief son groupe « The E-collective». Tout juste avant, Miléna et Joël Widmaïer remettent des récompenses : à Michaëlle Courtois, sœur de Frantz Courtois, décédé, à la mémoire de son grand talent de jazzman ; à Mushi Widmaïer.

Terence Blanchard and the E- Family

Le célèbre trompettiste est engagé contre le racisme montant des grandes villes américaines.

Il forme un quintette avec de jeunes musiciens. Il en est le leader et doyen d’âge. Trompette électrifiée avec « écolet et «harmonizer» ; guitare électrique saturée ; basse électrique (guitare-basse) ; batterie ; piano acoustique et claviers. Sons électroniques. Univers de voyages stratosphériques ; usage à la fois approprié, inédit et inouï de la technologie moderne au service de la musique. On va plus loin que l’héritage de Miles Davis et de Pat Methény. Un monde sonore étrange. Des développements dont la logique est secrète.

On est médusé et sidéré par ces paysages sonores indéfinissables dans les limites de nos connaissances. Avant-garde ? On n’ose se prononcer. Mélange de funk, blues et R and B et d’autres choses plus savantes et poussées.

On n’ose prendre des notes, c’est sublime et écrasant.

Dimanche 20-1-2019 : Scène Air Caraïbes

Dans la même cour, c’est le même podium pour un nom de scène diffèrent. La soirée offre un programme plus convivial : du chant en prédominance et le trio du jazzman israélien Yogev Shetrit.

Pour la voix, deux femmes au talent exceptionnel : la Canadienne Barbra Lica et l’Américano-franco-haïtienne, la superbe Cécile Mc Lorin Salvant.

C’est la même M.C. qui officie : Béatris Compère.

Barbra Lica quintet.-

C’est une très sympathique chanteuse que cette artiste canadienne qui s’efforce de communiquer en français avec l’assistance, bien qu’elle soit anglophone de préférence. Drame du bilinguisme. Elle est accompagnée par un pianiste et claviériste, un guitariste, une contrebasse et une batterie. Barbra Lica, nominée au prix JUNO en 2017, dans la catégorie «Vocal jazz album of the year», s’intéresse également à d’autres catégories de musique populaire qu’elle combine aux éléments mélodiques et rythmiques du jazz.

Ce soir, elle nous propose un répertoire simple dominé par le « country», combiné au swing avec solos de ses musiciens. Ce n’est pas mièvre et c’est plaisant, rassurant et chaleureux.

On retient : « Love me, love me», sorte de boléro-cha-cha ; « Cookie», composition en l’honneur de son chat avec une pointe de «folk» et un bon solo de guitare (et un rythme semblable à notre meringue) « slow dancing». Swing et country de Nashville, guitare en solo et orgue du synthé : « Don’t let me go», ballade country en ¾ avec orgue ; une chanson du chanteur de la Nouvelle Ecosse, Joël Pasket, avec le pianiste à l’accordéon ; un thème chanté de Duke Ellington, très connu ; « La vie en rose», favorite de Edith Piaf, en swing lent. Sans prétentions, propre et efficace. Bien joué Barbra Lica ! Dans la note ! La chanteuse fait partie du top 5 des meilleures chanteuses de jazz au Canada.

Yogev Shetrit trio

C’est une bonne surprise que cette première, de la participation d’un artiste du Moyen-Orient. Il y apporte les couleurs de son continent, de son pays, et de ses origines parentales. Il y a donc fusion de la musique nord-africaine traditionnelle, de la musique andalouse tributaire de la musique arabe et mauresque, du jazz contemporain, de la musique marocaine – du côté maternel- de la musique juive, du funk et Drum and Bass.

Yogev Shetrit est accompagné par un pianiste et – divine surprise – par un bassiste haïtien, Steeve Cinéus.

Le pianiste est jeune et très doué. Il vit en symbiose avec cette musique constituée d’orientalismes dans ses modes. Yogev Shetrit est un grand batteur.

Le trio nous joue : un morceau en 6/8 rappelant notre yanvalou avec la basse obstinée de Steeve Cinéus et des motifs orientaux ; deux compositions, sorte de rumba ; « New path», avec le solo de basse de Steeve Cinéus. Le pianiste use de chromatismes dans les passages presque atonals de ce dernier morceau.

Sympathique trio et sympathique batteur que Yogev Shetrit. Grand moment de Steeve Cinéus.

Cécile Mac Lorin Salvant

Elle se passe de présentation, cette championne et cette battante, d’ascendance haïtienne par son père, le docteur Alix Salvant. 2 Grammy Awards à son compte (2016, 2018). Cette voix large et impressionnante où se retrouvent les influences des plus grandes chanteuses de jazz, de Bessie Smith à Sarah Vaughan, en passant par Billie Holiday et Ella Fitzerald, cette voix, ce soir, n’était pas accompagnée par le trio habituel de Aaron Diehl, mais par un batteur et un contrebassiste japonais surprenant d’adresse, et le grand pianiste, le jeune Sullivan Fortner. Un programme qui a mis le spectateur-auditeur sur un nuage : « Venez donc chez moi» (Ray Ventura et Paul Misra Ki) ; «Obsession» en anglais ; « Let’s face the music and dance» de Irving Berlin ; « La route enchantée» de Charles Trenet, avec rythme latin par moments, « Alfonsina y el mar» ; « What a little moonlight can do», « Doudou», composition de Cécile « Konfyans» de Dòdòf Legros… j’en oublie peut-être. « Sublime ! Swing be-bop, blues et ballades. Chansons anglaises, françaises et espagnoles, sans oublier notre créole. Du tonnerre ! La puissance et le charme d’une grande étendue vocale ou ambitus et d’une belle tessiture.

Deux grands moments ! Deux belles soirées pour résumer.

Roland Léonard Auteur

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