Bilan/Cepalc

2018 : une année à oublier pour l’économie haïtienne

La Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) a rendu publiques les faibles performances de l’économie haïtienne pour l’année 2018 dans son rapport annuel « Bilan préliminaire des économies de la région pour 2018 », diffusé le mercredi 20 décembre à Santiago du Chili, dans lequel la quasi-totalité des indicateurs macroéconomiques sont au rouge.

Publié le 2018-12-20 | lenouvelliste.com

« Les résultats macroéconomiques de 2018 ont été modestes et inférieurs aux prévisions », a d’entrée de jeu signalé la CEPALC, énumérant une croissance du PIB estimée à seulement 1,4% (contre 1,2% en 2017), une poussée inflationniste persistante (14,6% contre 15,4% pour l'année 2017), un important déficit budgétaire (de 6,5% du PIB en 2018 contre 3,9% en 2017), ainsi qu'une augmentation du déficit de la balance courante (de 3,5% du PIB en 2018 contre 2, 9% en 2017), et ajouté à ce sombre tableau une forte dépréciation de la gourde.

Les émeutes des 6 et 7 juillet

Le dernier trimestre de l'exercice fiscal 2017-2018 a été marqué par des signes d'instabilité sociopolitique, découlant de la tentative infructueuse des autorités d'appliquer des hausses considérables (45%) aux prix des carburants en juillet dernier. Les émeutes qui s’ensuivaient ont eu raison du Premier ministre Jack Guy Lafontant qui a dû démissionner si bien qu'un nouveau gouvernement a été formé, dont la ratification n'a été achevée qu'en septembre 2018.

L’accord signé avec le FMI caduc

Le programme signé en février 2018 avec le Fonds monétaire international (FMI) a perdu sa validité en raison de la non-conformité à des critères quantitatifs (notamment le déficit du secteur public et le niveau des réserves), ainsi que des orientations structurelles telles que les réformes dans le secteur parapublic électrique et la réduction des subventions au carburant. Ce dernier concept entraîne des dépenses considérables pour le Trésor public, représentant en moyenne plus de 200 millions de dollars par an.

Diminution de la pression fiscale versus augmentation des dépenses du gouvernement

En 2018, la pression fiscale du gouvernement central (12,7% du PIB) a légèrement diminué par rapport à l'année précédente (13,6% du PIB). La collecte totale a diminué en termes réels (-4%), en raison de la réduction des impôts directs (-5%) et indirects (-11%) et de la contraction des recettes douanières (-8%). Les dépenses totales de l'administration centrale ont augmenté de 17,7% en termes réels, à la suite d'une variation positive des dépenses courantes (17%), notamment des subventions (37%), mais aussi des investissements publics (26%) pour la première fois au cours des cinq dernières années. Ces derniers étaient destinés à des programmes et projets d’infrastructures et de travaux agricoles.

Le déficit global de l'administration centrale (6,5% du PIB) a été en grande partie financé par les contributions nettes de la banque centrale (BRH), qui ont atteint des chiffres record (4% du PIB), malgré l'accord de « cash management » - alignement des dépenses publiques sur les recettes disponibles - signé entre le ministère de l'Économie et des Finances (MEF) et la BRH en septembre 2017. Des contributions provenant de ressources extérieures - en termes d'appui budgétaire direct - ont été versées en juillet 2018, avec des décaissements de l'Union européenne (30 millions de dollars) et de la Banque mondiale (20 millions de dollars).

Légère augmentation de la dette externe

La dette publique extérieure d'Haïti affichait un solde global de 2,1 milliards de dollars (22% du PIB), avec une légère augmentation de 0,2% en 2018. Les nouveaux décaissements (PDVSA, OPEP) n'étaient que de 27 millions de dollars, chiffre similaire au service de la dette elle-même (21 millions de dollars). La République bolivarienne du Venezuela est le principal créancier d’Haïti dans le cadre du programme PetroCaribe, bien que les flux de devises émanant de ce programme aient été considérablement réduits au cours des trois dernières années.

Le change a dérapé

La politique monétaire de 2018 a adopté une attitude prudente, axée sur ses deux objectifs principaux: réduire l'inflation et atténuer la dépréciation de la gourde par rapport au dollar. La BRH a maintenu les taux d’intérêt de référence de 12%. La modification du taux de réserves obligatoires sur les dépôts en devises visait à libérer un volume de change plus important sur le marché des changes afin de contrecarrer la dépréciation de la gourde. Le crédit intérieur net nominal a augmenté de 25%, avec une variation de seulement 9% du crédit privé, comparé à une expansion de 140% du crédit au secteur public; les taux passifs (4,8%) et actifs (18%) sont restés pratiquement inchangés.

Bien que le taux de change moyen (65,42 gourdes pour 1 dollar) en 2018 soit similaire à celui de 2017, un processus de dépréciation du taux de change nominal (11,6%) s'est accéléré à partir de mars, en raison de mesures plus strictes sur les transactions libellées en dollars (qui ont été annulées en octobre) et la spéculation face à une pénurie de dollars dans l'économie. Les indicateurs de dollarisation restent élevés, notamment en ce qui concerne les dépôts totaux (60%). Les ventes nettes en dollars de BRH se sont élevées à 82 millions de dollars (deux fois plus qu’en 2017), ce qui a entraîné une perte de près de 150 millions de dollars de réserves internationales nettes, qui s’élevaient à 775 millions de dollars à la fin septembre contre 924 millions de dollars en 2017.

Des importations « obèses » pour de maigres exportations

Le déficit de la balance courante représentait 3,5% du PIB (contre 2,9% en 2017), entraîné par le déficit de la balance commerciale et partiellement compensé par le flux des envois de fonds. Les importations de biens ont augmenté de 26% par rapport à une variation de 9% des exportations. Le déficit de la balance commerciale de 3,5 milliards de dollars, en hausse de 32% par rapport à 2017, est dû à la hausse des prix internationaux des hydrocarbures (33%) et, dans une moindre mesure, des autres matières premières et des produits alimentaires. Le niveau des exportations a été maintenu grâce aux résultats des exportations des manufactures de vêtements (8,5%), qui représentent 75% de la valeur totale des exportations, et de produits agricoles, y compris les huiles essentielles (52 millions de dollars).

Les transferts de la diaspora : l’éternelle béquille

Les envois de fonds familiaux ont augmenté de 18% en 2018. Favorisés par le dynamisme de l'économie américaine, ils se sont élevés à 3,2 milliards de dollars (contre 2,7 milliards de dollars en 2017) et ont permis non seulement de contenir le déficit de la balance courante, mais également de stabiliser la balance des paiements ainsi que la consommation d’un nombre considérable de ménages.

Un taux de croissance nettement insuffisant

La croissance de l'activité économique en 2018 estimée à 1,4% serait soutenue par une performance positive - même minime - du secteur agricole, malgré le cycle partiel de sécheresse qui a affecté le pays. Au troisième trimestre de l’exercice, la variation cumulative de l’indicateur à court terme (ICAE) du secteur affichait toujours une tendance positive (1,1%), de même que le secteur manufacturier (1,3%), le secteur de la construction (2,8%) et le secteur tertiaire (2,9%), ce dernier étant probablement le plus touché par les émeutes de juillet.

En décembre 2018, on prévoyait une inflation annuelle de 15,3%, dont la tendance à la hausse était principalement liée aux produits importés, à cause notamment de la dépréciation du change.

La loi Hope : bouée de sauvetage

La loi fixant le salaire minimum de 2018 a été promulguée en octobre, avec une augmentation de 20% dans le secteur de la sous-traitance (mais exprimé en dollars de 5,7% seulement), avec une croissance de 15,6% du nombre d'emploi dans ce secteur (passant de 44 707 à 51 669 employés), principalement dans le cadre du régime préférentiel HOPE signé avec les États-Unis. Dans le même temps, l’indice de l’emploi IHSI a enregistré une hausse positive de 2,5% par rapport au troisième trimestre, principalement en raison de la contribution du secteur public.

Les prévisions pour 2018

Le taux de croissance du PIB prévu en 2019 est de 2,8%, tablant sur un scénario de stabilité sociopolitique accrue, d’intensification des programmes sociaux et, éventuellement, d'un contrat de facilité élargie de crédit de trois ans avec le FMI, qui faciliterait de nouvelles ressources financières et une plus grande réactivation des dons bilatéraux et multilatéraux. Cette prévision prévoit des réformes durables dans la fourniture de services énergétiques et d’autres services de base, dans un contexte de demande extérieure stable (industrie de la sous-traitance en particulier), de volatilité des changes moindre, de maîtrise de l’inflation, toujours à deux chiffres mais avec une tendance à la baisse et une réduction significative du déficit budgétaire.

Source: Cepalc



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